Un éleveur breton suspecte Triskalia d’avoir empoisonné ses vaches

31 août 2018 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)

Dans les Côtes-d’Armor, les vaches d’un éleveur nourries avec un aliment fourni par la coopérative Triskalia sont tombées malades. Pourtant, leur lait est toujours collecté et vendu par la même coopérative, notamment sur le circuit destiné à la production de lait infantile. Celui-ci pourrait-être contaminé ?

  • Moustéru (Côtes-d’Armor), reportage

Depuis cinq mois maintenant, Christophe Thomas et sa famille vivent sous tension. Les 240 vaches de cet éleveur breton s’amaigrissent et saignent du nez, leurs veaux ne sont pas viables, certaines ont dû être euthanasiées. « Je refuse que les gens mangent mes vaches malades, moi-même, je ne le ferais pas. Alors, je fais le choix de les euthanasier plutôt que de les emmener à l’abattoir. » C’est la boule au ventre que Christophe Thomas, éleveur de vaches à viande et vaches laitières à Moustéru, au sud de Guingamp, raconte sur sa terrasse le cauchemar que lui et sa famille vivent depuis cinq mois.

L’éleveur travaille depuis dix ans avec la coopérative Triskalia, à qui il achète l’aliment destiné à son bétail et vend son lait. Triskalia est aujourd’hui un important groupe agroalimentaire dans la région. Et sera demain, grâce à la fusion à venir avec D’Aucy, le numéro un du secteur en Bretagne avec près de 25.000 agriculteurs, 9.000 salariés et un chiffre d’affaires annuel de cinq milliards d’euros d’ici 2025.

Fin mars, comme à son habitude, Christophe Thomas commande à Triskalia 2,4 tonnes d’aliments pour ses vaches. Mais il remarque deux jours après la livraison que ses vaches ne mangent pas comme à l’accoutumée. Perché en haut de son silo, il observe la nourriture : elle n’a pas sa couleur ni son odeur habituelles. Il appelle immédiatement le technicien de la coopérative qui récupère la livraison le soir même, et lui confirme qu’il y a eu une erreur. Il a reçu de l’aliment pour lapins. Triskalia analyse l’aliment en question et détecte trois antibiotiques, mais rien dans le lait, comme elle le précise dans un communiqué. Tout va bien. Les livraisons et les collectes de lait peuvent reprendre après six jours d’interruption. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Après tout, les erreurs, ça arrive.

« J’ai des échantillons, prélevés avec huissier et stockés chez lui » 

Mais Christophe et sa compagne, Isabelle, se méfient. Avant que le technicien ne récupère l’aliment pour lapins, ils en gardent un échantillon et le font analyser de leur côté. Cette fois, six antibiotiques sont détectés, dont deux strictement interdits à la consommation des bovins, et par voie de conséquence, interdits à la consommation humaine via le lait ou la viande ensuite produits. Des résultats qui ne concordent pas avec ceux réalisés par la coopérative. « J’ai des échantillons, prélevés avec huissier et stockés chez lui, précise l’éleveur. Nous pouvons recommencer les analyses et voir ce que ça donne. »

L’une des vaches malades de Christophe Thomas, dont les os saillent désormais.

Cinq mois après l’ingestion de l’aliment contaminé, le cheptel de 240 vaches est en mauvais état. 80 bêtes auraient dû être envoyées à l’abattoir mais l’éleveur s’y refuse, craignant des conséquences sanitaires. Il énumère six avortements, sept décès et de nombreuses vaches amaigries, d’autres connaissant des difficultés respiratoires.

L’un des fils de Christophe, Samuel, souhaite reprendre l’exploitation de son père, mais ce projet semble aujourd’hui compromis. Il l’explique d’un air dépité : « Vu l’état du cheptel, ça va être compliqué, je ne sais pas comment ça va se passer maintenant. »

Plus de vache à l’abattoir. En revanche, le lait continue d’être collecté par Triskalia, malgré la piètre santé des bêtes. « 180.000 litres depuis fin mars », calcule Christophe Thomas. Collecté, puis, en toute logique, vendu. La coopérative Triskalia envoie le lait qu’elle collecte à l’entreprise Sodiaal (Entremont, Yoplait, Candia), qui le mélange avec d’autres laits dans ses différentes usines. Parmi elles, l’usine Synutra de Carhaix, spécialisée dans le lait infantile. Alors, la question se pose et hante la famille Thomas : le lait est-il contaminé ? Impossible de répondre à cette question aujourd’hui.

Christophe Thomas et sa famille, tout comme le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, le syndicat Sud solidaires et l’avocat François Lafforgue qui les épaulent se posent une autre question : leur cas est-il isolé ? Christophe est-il le seul éleveur à avoir reçu une mauvaise commande ?

 Triskalia n’en est pas à son premier scandale

« S’il s’agit d’un problème de production, nous pouvons supposer qu’il n’est pas le seul concerné », commente Me Lafforgue, qui a déposé une plainte auprès du procureur de Saint-Brieuc, le 3 août dernier. « Nous avons relevé neuf infractions pénales et soulevons de nombreuses questions dont celle-ci : pourquoi Triskalia n’a-t-elle pas averti les autorités de cet incident ? »

De son côté, scrupuleux, Christophe Thomas a averti sa coopérative mais aussi la direction départementale de la protection des populations. Aucun élément ne semble montrer que Triskalia ait fait de même. Pourtant, le récent scandale du lait contaminé chez Lactalis aurait pu apporter de nouvelles pratiques.

Isabelle et Christophe Thomas sont notamment soutenus par René Louaïl (à droite), agriculteur et militant dans les collectifs de soutien aux victimes des pesticides.

Et Triskalia n’en est pas à son premier scandale. La coopérative, qui a réalisé en 2017 1,9 milliard d’euros de chiffre d’affaires, a été condamnée l’an dernier à indemniser des anciens salariés intoxiqués aux pesticides. Et lundi 27 août, une centaine de faucheurs volontaires a pénétré sa plateforme de stockage de pesticides, située à Glomel (Côtes-d’Armor), pour une « visite citoyenne ». Les militants sont entrés sur le site pour vérifier si les pesticides stockés le sont dans les règles de l’art. Selon une faucheuse présente : « On est entré facilement sur ce site classé Seveso seuil haut et les produits phytosanitaires étaient stockés n’importe comment. » Éléments que réfute la coopérative dans un communiqué.

Triskalia n’a pas répondu aux questions de Reporterre, renvoyant à ses communiqués.



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Lire aussi : Le drame des salariés de Triskalia intoxiqués aux pesticides

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. chapô : Christophe Thomas devant certaines de ses bêtes malades.

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