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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Animaux

Un médicament toxique menace la survie des vautours en France

Didier Peyrusqué comptant les vautours dans la vallée d'Ossau.

Mal connu car associé à la mort, le vautour est pourtant un allié sanitaire indispensable, en empêchant la propagation d’épidémies. Depuis quelques mois, un cas d’empoisonnement préoccupe particulièrement la communauté scientifique, et pourrait sonner le glas de l’espèce.

Vallée d’Ossau (Pyrénées-Atlantiques), reportage

En cette matinée d’été, le soleil éclabousse de lumière la petite vallée d’Ossau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Il faut plisser les yeux pour apercevoir les grands vautours fauves (Gyps fulvus) et le percnoptère (Neophron percnopterus) qui ont décollé de leur falaise dès les premiers rayons, et planent à la recherche de cadavres d’animaux à dévorer. Didier Peyrusqué, garde du Parc national des Pyrénées et spécialiste des vautours, scrute le ciel, à la recherche de la colonie : « Allons voir s’ils sont du côté de la plateforme d’équarrissage de Bielle et Bilhères [où les éleveurs peuvent déposer leurs cadavres d’animaux], j’en ai vu passer de l’autre côté de la vallée. » Si c’est un passage obligé de sa tournée quotidienne de surveillance et d’observation de la colonie de vautours, l’agent du parc est aujourd’hui inquiet : « C’est un oiseau en danger d’extinction, la colonie a failli disparaître dans les années 1960 et sa réintroduction reste fragile. »

Ce qui préoccupe en effet ce passionné, c’est une alerte d’Olivier Duriez, l’un des consultants scientifiques du parc, reçue en mai dernier. Ornithologue, spécialiste des vautours et maître de conférences à l’université de Montpellier en écologie fonctionnelle et évolutive, il intervient également en tant que scientifique auprès de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), au sein de la Mission Rapaces, mais aussi auprès des grands parcs nationaux. Olivier Duriez est cosignataire de la lettre publiée dans la revue Science le 14 mai dernier, dans laquelle lui et des scientifiques européens font part de leur très grande inquiétude suite à l’apparition en Espagne d’un premier cas d’intoxication au diclofénac vétérinaire (un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) interdit en France, mais autorisé en Espagne depuis 2013). Une molécule qui pourrait éradiquer l’espèce.

« Le diclofénac est la molécule responsable de la disparition de la quasi-totalité des vautours en Inde dans les années 1990, explique à Reporterre Olivier Duriez. Cet anti-inflammatoire est utilisé en médecine vétérinaire, mais il est hautement toxique sur les vautours. En Inde, 1 % des carcasses de vaches contaminées a suffi à éliminer 95 % de la population de vautours. »

Un groupe de vautours fauves dans leur environnement naturel, dans la vallée d’Ossau. © Audrey Gléonec/Reporterre

Un cas d’intoxication qui préoccupe

En septembre dernier, un jeune vautour moine (Aegypius monachus) a en effet été trouvé mort dans son nid en Espagne. L’analyse chimique de ses tissus et les résultats de l’autopsie ont révélé qu’il était mort d’une exposition au diclofénac vétérinaire. Auparavant, quatre vautours fauves avaient été empoisonnés par la flunixine — un autre anti-inflammatoire non stéroïdien tout comme le diclofénac, et tout autant toxique pour les nécrophages consommant la chair des animaux d’élevage traités avec ces AINS. La surveillance des carcasses d’animaux disponibles pour les vautours en Espagne a par ailleurs montré que certaines carcasses contenaient des résidus de trois AINS vétérinaires, dont le diclofénac et la flunixine.

Si ce vautour moine est le premier cas confirmé d’empoisonnement au diclofénac en Espagne [1], il semble peu probable qu’il s’agisse d’un cas isolé, selon Olivier Duriez, mais plutôt de « l’arbre qui cache la forêt ». « Les vautours sont des animaux grégaires, ils se rassemblent en grand nombre pour s’alimenter, ils ne se nourrissent jamais seuls, explique le scientifique. Ils se concentrent tous sur la même carcasse, donc cela peut aller très vite : une seule bête contaminée peut décimer une colonie entière. »

Autopsie d’un vautour fauve des Pyrénées-Atlantiques, mort d’un empoisonnement à un toxique autre que le diclofénac. © Audrey Gléonec/Reporterre

Le vautour moine est bien plus rare que le vautour fauve [2], il n’en subsiste que 127 individus en France, contre environ 593 couples de vautours fauves. Il figure sur la liste rouge des espèces menacées en France, dressée par le Muséum d’histoire naturelle et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Sont aussi inscrits sur cette triste liste le vautour fauve, le vautour percnoptère et le gypaète barbu (Gypaetus barbatus), les autres espèces de vautours présentes dans le pays. Aucune n’est épargnée en cas de contamination d’une charogne. La curée que constitue un repas des vautours se déroule en effet selon un ordre précis : les premiers à se nourrir sont les vautours fauves, qui mangent les viscères et les muscles ; puis le vautour moine, qui mange les tendons et les cartilages ; enfin le gypaète barbu, qui se nourrit des os.

Carcasse de vache nettoyée par les vautours dans la vallée d’Ossau. © Audrey Gléonec/Reporterre

« Un service indispensable dans ces montagnes »

Pour apercevoir au plus près les vautours fauves et le percnoptère présents à cette période dans les Pyrénées-Atlantiques, Didier Peyrusqué nous embarque dans son véhicule tout terrain, direction la plateforme d’équarrissage de Bielle et Bilhères. Difficile de suivre les vautours depuis la terre ferme : ces oiseaux nécrophages sont des planeurs d’exception, avec près de trois mètres d’envergure pour certains, et ils volent à très haute altitude. Maîtrisant parfaitement les masses d’air, et empruntant les courants d’air ascensionnels, ils ne battent presque pas des ailes, pouvant ainsi parcourir jusqu’à 100 kilomètres par jour en vol de prospection, au cours duquel ils repèrent les cadavres d’animaux.

Pour plus de facilité, les éleveurs utilisent cette plateforme inaugurée en 2018 à flanc de montagne et située à 1 000 mètres d’altitude, au bout d’une piste à peine carrossable dont l’accès est fermé au public et absente des cartes. Des restes de repas des vautours jonchent le sol : os, côtelettes de brebis, crâne de cheval, poils... « Ici éleveurs et vautours travaillent ensemble pour une montagne propre », indique une pancarte sur le portail, résumant à elle seule le lien qui unit les bergers de ces montagnes et le grand oiseau nécrophage.

Sur la plateforme de Bielle et Bilhères, les vautours font disparaître une brebis en à peine 10 minutes. © Audrey Gléonec/Reporterre

« Le vautour est un équarrisseur naturel, précise Didier Peyrusqué. Il rend un service indispensable dans ces montagnes où l’élevage est important et où il n’est pas possible de faire enlever un cadavre de vache ou autre, car les bêtes meurent dans des endroits souvent inaccessibles à un véhicule. Et en nettoyant ainsi la carcasse de l’animal, ils évitent les départs d’épidémie. »

Sans l’action des vautours dans la nature, des maladies telles que la rage, l’anthrax ou encore la fièvre Q (une maladie infectieuse qui se transmet de l’animal à l’homme) pourraient effectivement se répandre, indique à Reporterre Lydia Vilagines, vétérinaire experte du sujet. Des chercheurs de l’université de l’Utah, aux États-Unis, avaient publié dès 2016 une étude à ce propos dans Biological Conservation. Le vautour est ce qu’on appelle un « cul-de-sac épidémiologique  », ce qui signifie que son système digestif particulier éradique totalement les maladies, virus et bactéries lors de la consommation d’une charogne. Pour décrire l’oiseau, Didier Peyrusqué aime citer l’historien Jules Michelet, qui en son temps, disait déjà : « L’aigle ne vit guère que de meurtre, et on peut l’appeler le ministre de la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie. »

Un vautour fauve en vol de prospection, dans la vallée d’Ossau. © Audrey Gléonec/Reporterre

Interdire le diclofénac ?

Si le vautour mort en Espagne en septembre dernier a pu être retrouvé, c’est grâce à sa balise GPS ; un équipement néanmoins très onéreux, environ 3 000 euros par oiseau, et dont peu d’individus sont équipés. « De nombreux autres vautours, non porteurs de balises, pourraient donc être déjà morts sans avoir été retrouvés », affirme Olivier Duriez. Car même si le diclofénac à usage vétérinaire n’est pas autorisé en France, les vautours présents dans le pays ne sont pas à l’abri de cette menace : la majorité des jeunes vautours fauves et moines immatures passent leurs premières années de vie en Espagne, où le diclofénac est autorisé...

« À l’automne en particulier, on observe beaucoup de passages de vautours vers l’Espagne, dit Olivier Duriez. Ce sont des vautours des Pyrénées mais pas seulement, ils viennent aussi du Vercors [Auvergne-Rhône-Alpes] et du Verdon [Provence-Alpes-Côte d’Azur]. Parmi les vautours des Pyrénées, beaucoup vont se nourrir en Espagne, on retrouve même certains individus jusqu’en Estrémadure [dans le sud-ouest du pays]. »

Aujourd’hui, la communauté scientifique demande l’interdiction de toute urgence du diclofénac en Europe. Rhys Green, président de Saving Asia’s Vultures from Extinction (Save), professeur à l’université de Cambridge et coauteur de la lettre publiée dans Science, déclare : « La menace posée par le diclofénac et d’autres AINS toxiques était évidente auparavant, mais ces dernières preuves publiées devraient convaincre les régulateurs que les protocoles et directives vétérinaires sont inadéquats. La seule façon d’éviter de nuire aux populations de vautours sauvages légalement protégées est d’annuler les licences en Europe pour la production de diclofénac vétérinaire et d’autres AINS toxiques pour les vautours. Si nécessaire, d’autres médicaments vétérinaires connus pour être sans danger pour les vautours, comme le méloxicam, devraient être utilisés à la place. »

Notre reportage en images :


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