Sur la piste de l’ours brun, fantôme des Pyrénées
Adrien Derousseau, le guide de la randonnée, montre aux participants un revoir, un carré de terre aplanie servant à récolter les empreintes de pas des animaux. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Adrien Derousseau, le guide de la randonnée, montre aux participants un revoir, un carré de terre aplanie servant à récolter les empreintes de pas des animaux. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Quête de poils et d’empreintes, relevé de caméras automatiques... Dans les Pyrénées, une association permet à des randonneurs de participer aux recherches sur la population d’ours, tout en approfondissant leurs connaissances.
Les 1 001 vertus de la randonnée [4/4] En montagne comme en bord de mer, pour (re)découvrir plantes, animaux... ou soi-même, la randonnée est un inépuisable outil d’émancipation et de reconnexion au vivant.
Melles (Haute-Garonne), reportage
Le flash de son téléphone balayant l’écorce d’un chêne pour y faire danser les ombres, Adrien Derousseau écarquille les pupilles, à l’affût du moindre indice. « Bingo ! s’écrie le guide du jour, tout joyeux. Mesdames et messieurs, je crois que l’ours nous a laissé une petite surprise. » À 1 086 m d’altitude, sur les hauteurs de Melles, village occitan aux 85 âmes, la petite troupe inspecte la trouvaille et des sourires envahissent les trombines à la vue d’une touffe de poils sombres.
De mai à novembre, l’association Pays de l’ours organise des randonnées sur les traces du fantôme de ces forêts : l’ours brun des Pyrénées. L’objectif est de sensibiliser le public à ce mammifère, source de nombreux fantasmes, mais aussi de participer à un précieux travail scientifique. Récolter des poils, dénicher des empreintes, visionner les images enregistrées par les caméras automatiques… Les tâches sont bien trop nombreuses, et le territoire bien trop vaste, pour que l’équipe « ours » de l’Office français de la biodiversité (OFB) assure seule le suivi de ce grand prédateur.
Il est à peine 7 heures, le 21 juin. Un béret noir vissé sur le chef et l’écusson de l’association brodé sur sa chemise gris-vert, Adrien Derousseau poireaute au pied de l’auberge du Crabère. La gérante du lieu, les pétales blancs d’une tiaré de Polynésie logés au-dessus de l’oreille, finit de discuter avec ses hôtes et voilà l’assemblée réunie — avec un brin de retard. « Prêts ? Allons-y », lance l’accompagnateur.
Un animal des forêts plutôt que des montagnes
Dans les rangs figurent deux amoureux arrivés la veille de Toulon avec, dans leurs valises, l’accent tranchant de leurs calanques. « L’ours ? On le connaît mal, dit Florian. Chez nous, ce sont les loups… et depuis peu, le chacal doré. » Il y a aussi deux frères aux silhouettes élancées — l’un en école de vétérinaire, l’autre alternant dans le ferroviaire — ayant pris la route à l’aube, depuis Toulouse. Patrice et Charlotte sont à l’avant du peloton. Sylvie et Marie-Noëlle, les doyennes, venues de Narbonne, à l’arrière.
« Les itinéraires de prospection sont… aériens, pour ne pas dire quasi impraticables pour le commun des mortels, annonce d’emblée Adrien Derousseau. Rassurez-vous, on a créé un chemin pédagogique plus accessible, juste pour vous. » Pas question pour autant de traîner. Pour atteindre ces sentes reculées, où seuls 4 à 5 ours sont capturés par les caméras chaque année, quelques heures d’effort attendent les pisteurs d’un jour.
L’ascension tout juste commencée, le guide s’interrompt et observe ses convives inscrire l’empreinte de leurs semelles dans une grande flaque de boue. Schplok-schplok. « Dites donc, il s’agirait de regarder où vous mettez les pieds, raille-t-il. La quête d’indices commence dès maintenant. » Dubitative, Sylvie laisse échapper un « Oh, si bas ? » arrachant un rictus à son interlocuteur. « Oubliez l’altitude. L’ours n’est pas un mammifère des montagnes, mais des forêts. Il pourrait vivre à Fontainebleau ou dans les Landes. » Autrefois, le colosse occupait d’ailleurs les plaines de France.
« Nous, humains, ne sommes pas au menu »
Rien ne prédestinait Adrien Derousseau à devenir un jour expert en la matière. « J’ai grandi à Cambrai [Nord] », dit-il. « Et ça s’entend », le taquine aussitôt Patrice. Étudiant l’écologie à Lille, puis dans le Jura, il a décroché le précieux sésame d’accompagnateur en montagne. Une escale ornithologique sur l’île Nouvelle, dans l’estuaire de la Gironde, et le voilà débarqué dans les Pyrénées, qu’il connaissait alors à peine. Dix ans plus tard, combien de fois a-t-il croisé l’ours ? « Zéro, dit-il. Sauf au zoo. En revanche, je suis persuadé que lui m’a déjà observé. Il doit bien se marrer à nous regarder le chercher sans jamais y parvenir. »
Et si cette rencontre surgissait là, maintenant… « Que feriez-vous ? » demande-t-il au groupe. « Je fuis », lâche sans la moindre hésitation Marie-Noëlle. « Aussi impressionnant puisse être un beau pépère de 300 kilos, rappelez-vous d’une chose : nous, humains, ne sommes pas au menu », rétorque Adrien Derousseau. Farouche, le mammifère risque plutôt de s’évaporer. Au détour d’un virage, une femme s’est récemment retrouvée nez à nez avec l’animal, poursuit l’animateur. « Il était là, à 3 mètres d’elle. Et elle a à peine eu le temps de tilter que l’ours avait déjà pris la poudre d’escampette. »
Parfois, le scénario est différent. Un subadulte peut succomber à la curiosité face à ce drôle de bipède couvert de tissus. Une femelle, accompagnée de ses oursons, peut faire une charge d’intimidation et s’arrêter à quelques mètres. « Et si elle se dresse sur ses pattes arrières, pas de panique, poursuit-il. Les ours sont bigleux. Ça leur permet de mieux vous sentir et d’analyser le danger. » Depuis 1996 et les premiers lâchers d’ours dans les Pyrénées, un seul accident a été répertorié en France.
« Dans les Pyrénées, certains ours ne sont pas plus grands qu’un sanglier »
Ultime quiz de la matinée : « Imaginez qu’un ours passe là, juste à vos pieds. Posez votre main à hauteur de son dos. » Certaines réponses sont si extravagantes qu’un éclat de rire échappe au guide. « Ça, c’est la taille d’un cheval ! Chassez de vos mémoires la scène où Leonardo DiCaprio affronte un ours de 3 m dans “The Revenant”. Vos imaginaires vous piègent. » Posant sa paume à hauteur de cuisse, il ajoute : « Dans les Pyrénées, certains ours ne sont pas plus grands qu’un sanglier. »
Échantillon d’ADN
Moins acrobate qu’une harde d’isards, la petite troupe se heurte à présent aux pentes les plus abruptes de la vieille hêtraie-sapinière. « On est bientôt à la moitié », répète pour la troisième fois Adrien Derousseau. « Je n’y crois plus, rétorque la Narbonnaise. Ça ne marche qu’avec les enfants ça… Et encore ! » Chaque alibi est bon pour justifier un court arrêt au stand… Ici, la parade d’un pic noir ; là, le chant d’un hobereau ou la découverte de chanterelles. Et enfin, au sommet, le Graal : la fameuse caméra à déclenchement automatique.
L’accompagnateur attrape l’appareil dissimulé sous le lichen, en extrait la carte SD et extirpe de son sac une tablette : « Oh mince… Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. » Les images enregistrées pendant les quinze jours précédents défilent sur l’écran. Un cerf, un chevreau — petit de l’isard —, mais pas d’ours à l’horizon. Son pelage est si épais que, parfois, il échappe aux détecteurs thermiques, pourtant censés être infaillibles.
Heureusement, Adrien Derousseau a amené avec lui une archive du 13 mai. Aux alentours de 20 heures, à l’endroit même où les pisteurs en herbe visionnent les images, se tenait là un beau spécimen. « Waouuuh ! »
La quête d’indices se poursuit sur un petit carré de terre labourée, appelé « revoir », que l’ours marque de ses empreintes en passant — c’est le plus vieux piège à ours inventé par les humains. Pas cette fois ! En revanche, une touffe de poils est restée coincée dans le morceau de barbelé vissé au tronc d’un chêne. Celle du fantôme des forêts ? À coup sûr.
Amandine, de Toulon, enfile une paire de gants et dépose le précieux échantillon d’ADN dans l’enveloppe sur laquelle Florian, son compagnon, ajoute l’adresse de l’OFB. À l’aide de ces données, l’agence procédera à l’automne à une grande enquête statistique : « Un véritable Cluedo géant », sourit Adrien Derousseau. Le tout, pour obtenir la fameuse estimation des effectifs : 104, l’an passé.
Sur le chemin du retour, l’accompagnateur conte encore quelques anecdotes. À commencer par l’étonnante capacité des femelles à mettre en pause leur gestation… jusqu’à l’entrée en hibernation : « Ça alors ! s’exclame Charlotte. Ça veut dire que là, certaines ourses ont un futur ourson dans le ventre et vont attendre jusqu’à novembre pour lancer le processus ? » Adrien Derousseau opine du chef. « Résultat : elle peut même avoir des embryons de mâles différents dans la même saison », ajoute-t-il.
Sont aussi abordés la menace grandissante de la consanguinité et le mauvais procès de l’ours, orchestré par certains syndicats agricoles : « Le plus grand prédateur de brebis, c’est la mouche, précise le guide. Une petite plaie lui suffit à venir grignoter littéralement la bête. L’ours, lui, n’est à l’origine que de 2 % des pertes. Seulement, les éleveurs ne risquent pas de manifester devant les préfectures contre un insecte. »
Dans l’ultime raidillon les séparant de l’auberge, les corps fatiguent et les mines se crispent : « Bienvenue dans la montée du cimetière, s’amuse Adrien Derousseau. Rassurez-vous, juste après, il y a la descente de la bière. »
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