Une visite guidée du saccage causé par le Lyon-Turin
Philippe Delhomme, habitant de Villarodin-Bourget et opposant de la LGV Lyon-Turin, lors de la visite du 5 avril 2025. © - © Benoît Pavan / Hans Lucas / Reporterre
Philippe Delhomme, habitant de Villarodin-Bourget et opposant de la LGV Lyon-Turin, lors de la visite du 5 avril 2025. © - © Benoît Pavan / Hans Lucas / Reporterre
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Les travaux sont titanesques. La construction de la très décriée LGV Lyon-Turin implique 270 km de travaux. Pour montrer l’ampleur des destructions, des associations ont organisé, le 5 avril, une visite aux abords du chantier.
Villargondran (Savoie), reportage
Au pied du village de Villargondran, à la sortie de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie), de hauts murs de béton se dressent pour cacher le chantier des regards. Mais nul ne peut ignorer le ballet des camions et le bruit des machines incessants, ponctués par un nuage de poussière qui se soulève régulièrement. Paul [*], 32 ans, affiche une mine grave en scrutant le chantier qui coupe la ville en deux : « Ça fait mal au cœur, quand même. »
Comme une centaine d’autres personnes, Paul est venu voir le 5 avril de ses propres yeux le chantier de la ligne à grande vitesse (LGV) Lyon-Turin, cette ligne ferroviaire qui doit relier les deux villes de part et d’autre des Alpes. Des travaux titanesques ont été enclenchés, pour un coût évalué à 26,1 milliards d’euros en 2012 par la Cour des comptes, et qui ne cesse d’augmenter. Ce sont 270 km de ligne qui doivent être construits, dont 202 de tunnels, alors qu’une ligne ferroviaire existe déjà sur ce tracé et serait, selon les opposants, sous-exploitée.
Ce jour-là, la « visite » est organisée par des associations locales luttant contre la construction de la ligne, Belledonne a Sa’Voix et le Collectif contre le Lyon-Turin (CCLT) de Chambéry. « Il faut le voir pour le comprendre », souligne Anthony Guilloud, paysan installé plus bas dans la vallée et « guide » de la journée. Le jeune homme, dont la pépinière se trouve sur le tracé du Lyon-Turin, est expropriable à un horizon incertain. « On s’est rendu compte qu’il y avait peu d’informations et peu de débat, même pour les personnes affectées, alors qu’il y a des dégâts colossaux », dit Anthony Guilloud.
Dans les deux bus qui accueillent les participants, militants et experts du sujet se succèdent au micro pour rappeler le contexte et montrer l’emprise du chantier sur le territoire. « Ma scierie était là, explique Max Milliex, exproprié il y a dix ans, en désignant le chantier à la sortie de Saint-Jean-de-Maurienne. On a été indemnisés, mais l’argent ne fait pas tout. » Et de dénoncer les méthodes d’expropriation des riverains : « Les gens, on leur fait peur, alors ils signent ! »
« Il y a un système de pression, d’autocensure », confirme Daniel Ibanez, militant historique contre la LGV. Pour les militants, cette culture du silence autour du chantier, ainsi que « l’opacité » du constructeur de la liaison ferroviaire, la société franco-italienne Telt, contribuent à rendre l’information moins accessible aux habitants. « Les gens se retrouvent face à un projet qu’ils n’ont pas vu venir. Ils pensent que, de toute façon, on ne peut plus rien faire », dit Daniel Ibanez.
Camille [*], 27 ans, venu du Bugey avec sa mère et sa tante, a bien une idée de ce que l’on pourrait faire : « Grossir les comités locaux, se rassembler, continuer le plaidoyer… et pourquoi pas de la désobéissance civile ou une zad. » Max Milliex, lui, appelle les participants du jour à « en parler autour [d’eux], sensibiliser [leurs] proches, pendant les repas de famille » et les personnes concernées par les expropriations à jouer la montre, « en n’acceptant pas de partir à l’amiable ».
Montrer, pour faire comprendre : deux ans après le début du chantier, la méthode des militants semble porter ses fruits. « Nous, simples citoyens, on défend notre lieu de vie, mais aujourd’hui, ça va bien au-delà, la preuve, vous êtes là ! » s’enthousiasme face à la foule Philippe Delhomme, opposant de longue date et habitant de Villarodin-Bourget, où est en cours de construction une descenderie — galerie permettant un accès aux travaux depuis la surface — sur ce qui était une zone humide et des terres arables.
Si la visite guidée rassemblait beaucoup d’initiés et de convaincus, certains ont découvert à cette occasion l’ampleur du chantier, comme Pauline Di Nicolantonio, employée dans une association de protection animale à Chambéry : « À Saint-Jean-de-Maurienne, ce que j’ai vu m’a choquée. On en entend beaucoup parler, c’est un serpent de mer, un sujet complexe et lointain. On peut se dire que c’est du train, que c’est bien, mais la contestation fait réfléchir. »