Scandale de l’amiante : Pierre Pluta, la voix des disparus
Pierre Pluta a créé l'Association régionale de défense des victimes de l’amiante en 1996. - © Théo Heffinck / Reporterre
Pierre Pluta a créé l'Association régionale de défense des victimes de l’amiante en 1996. - © Théo Heffinck / Reporterre
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Ancien ouvrier des chantiers navals de Dunkerque, où il a contracté une maladie de l’amiante, Pierre Pluta se bat depuis plus de trente ans pour défendre les victimes de ce gigantesque scandale sanitaire.
Dunkerque (Nord), reportage
Avec sa marina, sa vue dégagée sur l’horizon et ses logements flambant neufs, le quartier dunkerquois du Grand Large connaît une seconde jeunesse. Mais de nombreux indices informent le visiteur du passé industriel des lieux. Par exemple, sur un ancien atelier d’ajustage devenu complexe sportif, les lettres ACF — pour Ateliers et chantiers de France — trônent sur une immense façade de briques. C’est ici que Pierre Pluta, 79 ans, a travaillé durant un quart de siècle.
Calme et affable, le retraité à la chemise jaune a l’œil qui s’illumine lorsqu’il évoque sa jeunesse passée entre ces murs. « J’y suis rentré en 1963 à l’âge de 17 ans, je travaillais dans les navires, raconte Pierre Pluta. Oh, c’était des grands navires ! Des méthaniers, des pétroliers, des ferries… J’aimais bien l’ambiance qui y régnait. J’ai été marqué par la solidarité entre les ouvriers. » Le regard fixé sur les anciennes rampes de lancement, il se souvient aussi de la fierté de voir partir ces géants des mers vers de lointaines contrées, jusqu’à la fermeture du site en 1988.
« Il neigeait de l’amiante, on n’avait pas de masques »
Mais lorsqu’il œuvrait dans les bateaux, Pierre Pluta ne se doutait pas qu’un poison invisible et mortel grouillait dans les murs et plafonds des chantiers : l’amiante, qui allait lui refiler une asbestose, une maladie des poumons entraînant une insuffisance respiratoire. Ce même amiante qui allait aussi emporter des centaines d’anciens camarades victimes du mésothéliome, le cancer associé à cette particule responsable de plus de 200 000 morts dans le monde. Depuis trois décennies, Pierre Pluta se bat pour la reconnaissance des droits des victimes de l’amiante à travers l’Association régionale de défense des victimes de l’amiante (Ardeva), qu’il a fondée en 1996.
Pierre Pluta et ses camarades n’ont réalisé l’ampleur de la catastrophe que bien des années après avoir respiré ces fibres. « Il neigeait de l’amiante, se souvient-il. On n’avait pas de masques. Les narines remplies d’amiante. On prenait un bout de chiffon, on se mouchait, et on continuait à travailler. » Lorsqu’il a pris conscience de tout cela, l’ajusteur a tout d’abord tout pris le mal pour lui : « Pour moi, c’était ma faute. J’avais honte, je me disais que je n’avais qu’à pas sniffer d’amiante. »
Fondateur d’une association de victimes
Puis, à la faveur de lectures et de rencontres, Pierre a commencé à comprendre que les responsables étaient à chercher ailleurs, alors que le caractère cancérogène de l’amiante était reconnu depuis 1973 par le Centre international de recherche sur le cancer. Il finit par rencontrer le professeur Henri Pézerat, spécialiste de l’amiante, après avoir vu son livre dans une librairie dunkerquoise. Ce dernier lui a suggéré alors de créer une association de victimes. « Mais moi, Monsieur, je suis un ouvrier, je ne sais pas ce qu’est une association », a répliqué Pierre Pluta au scientifique, avant de se lancer quand même.
« J’ai perdu beaucoup de gens proches »
Lorsque les premiers dossiers arrivent à l’Ardeva, « je ne comprenais rien. Je suis un mécanicien qui n’y connaît rien en médecine, et qui n’y connaît rien non plus en justice », se dit-il. Bien entouré, notamment de médecins et de membres du milieu associatif régional, il apprendra.
Depuis, il n’a cessé de se battre pour la reconnaissance des droits des victimes. De salles d’audience en ministères, de dossiers d’indemnisation en rencontres avec les malades, Pierre Pluta cherche à obtenir justice et à faire condamner industriels, hauts fonctionnaires et personnalités politiques. « On savait que l’amiante était dangereux et qu’il allait y avoir une catastrophe sanitaire. Pourquoi on n’a pas réagi ? », s’insurge Pierre Pluta, pointant notamment la responsabilité du lobby de l’amiante — incarné par le Comité permanent amiante — dans les années 1980. Les procédures pénales se succèdent pour l’Ardeva, sans obtenir gain de cause. Malgré tout cela, le septuagénaire est infatigable.
846 membres de l’association morts de l’amiante
Pourquoi Pierre Pluta s’acharne-t-il à continuer le combat, malgré son âge avancé et une justice inflexible ? La première réponse réside dans la perte de ses camarades de lutte, pour lesquels il se bat : 846 membres de l’association sont morts d’une maladie liée à l’amiante. « J’ai perdu beaucoup de gens proches, livre Pierre Pluta. Combien de dizaines de personnes, peut-être une centaine, m’ont fait promettre de ne pas laisser tomber leurs femmes et leurs enfants. J’ai promis de le faire et je tiendrai cette promesse. »
Devant lui, sur un mur du local de l’association, trône le visage souriant de Guy Plaetevoet, un ami proche et membre historique de l’association décédé en février 2024, victime du mésothéliome.
Si Pierre Pluta ne lâche rien, c’est autant par la force des promesses faites sur trop de lits d’hôpitaux que par un profond sens de la justice forgé dans sa prime enfance. Fils de déportés — mère ukrainienne et père polonais mariés en 1945 dans la chapelle d’un camp — Pierre Pluta est arrivé à Warhem, près de Dunkerque, à l’âge de 3 ans, en 1949. L’adaptation a été difficile, surtout à l’école : « On me reprochait de ne pas répondre aux questions, alors que je ne les comprenais pas. »
Issu d’une famille modeste, il a dû affronter les quolibets lorsqu’il débarquait à la messe dans son long manteau d’hiver, pour cacher ses vêtements rapiécés ; et devant l’épicière, il faisait mine d’avoir oublié son porte-monnaie. Autant d’épisodes humiliants qui ont forgé le caractère de l’ouvrier. « Je ne supporte pas l’injustice, clame Pierre Pluta. Et c’est sans doute cette injustice que j’ai vue, notamment vis-à-vis de mes parents, qui m’a forgé et qui m’a donné cette volonté d’agir et de me battre. »
Une occupation de la Sécurité sociale à 14 ans
À l’âge de 14 ans, Pierre Pluta a vu son père rentrer blessé à la maison après un accident de moto sur la route du travail, mais la Sécurité sociale refusait de l’indemniser. Hors de lui, le jeune Pierre a foncé au siège dunkerquois de l’administration. « Je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir vu le directeur », hurla-t-il, devant les employés hilares. Finalement, le directeur sortira, et le père de l’adolescent sera indemnisé. « C’était mon premier combat vis-à-vis de la Sécurité sociale. Je n’aurais jamais imaginé une seule seconde que, quelques années après, j’allais y revenir », s’exclame Pierre Pluta en riant.
Plus de quarante ans plus tard, en 2002, Pierre Pluta est effectivement revenu à la Sécurité sociale de Dunkerque pour… l’envahir avec les membres de l’association, excédés par les délais de traitement des demandes. « Souvent, les gens mouraient avant d’être reconnus en maladie professionnelle, se souvient-il. Ceux qui avaient des cancers, ils étaient déjà enterrés lorsque la Sécurité sociale donnait la reconnaissance. » Après cette « invasion », les choses ont enfin bougé. « C’était important pour la personne qui mourrait, car elle savait que la famille allait être indemnisée », dit Pierre Pluta.
« L’amiante n’est pas une maladie du passé »
Secrétaire de l’Ardeva, Laëtitia Pluta, 47 ans et fille de Pierre, a grandi avec les coups de fil des adhérents sur le téléphone du salon. « Il est têtu, combatif, et il va au bout des choses », témoigne-t-elle. Outre l’invasion de la « Sécu », elle se souvient avec amusement d’un autre épisode : « Papa avait pris une chaîne pour s’enchaîner au tribunal, mais les collègues l’ont cachée pour qu’il ne la retrouve pas. » Ces anecdotes de vie témoignent d’un caractère entier. « Pierre est quelqu’un très honnête. Avec lui, pas de tricherie, c’est clair et net. Ça a toujours été comme ça », livre Jean Delautre, son ami et compagnon de route, trésorier de l’association âgé de 87 ans.
Malgré son interdiction en 1997, l’amiante tue encore aujourd’hui, car elle est partout : dans les établissements scolaires, dans les métros, jusque dans les hôpitaux. « Pour beaucoup de gens, l’amiante est une maladie du passé. Mais on en a encore pour des années. Récemment, un enseignant de 43 ans atteint du mésothéliome est venu nous voir », révèle Pierre Pluta. C’est pourquoi sa lutte ne concerne pas que les « anciens », mais aussi les générations futures. C’est pour elles qu’il se bat désormais, afin que les déchets ne soient plus enterrés, mais recyclés.