Vols sans passagers ou vers Ibiza : la vérité sur les jets privés
Au Bourget, les jets privés volent sur de courtes distances ou rejoignent des destinations de loisirs. - © Juan Mendez / Reporterre
Au Bourget, les jets privés volent sur de courtes distances ou rejoignent des destinations de loisirs. - © Juan Mendez / Reporterre
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[Exclusif] L’aéroport du Bourget est l’un des plus polluants de France : environ 42 % des vols concernent de très courtes distances tandis que 41 % volent à vide, selon l’analyse de données inédites menée par Reporterre.
• Une enquête réalisée par Reporterre et diffusée en partenariat avec l’émission La Terre au carré, de Mathieu Vidard, sur France Inter.
Ils volent à vide, font des trajets d’une dizaine de kilomètres. Les jets privés des ultras riches polluent sans vergogne et sans limite. Au Bourget, plus grand aéroport d’aviation privée d’Europe, les voyageurs fortunés se fichent du climat et de leurs émissions de CO2. Reporterre a compilé de nombreuses données sur l’aéroport francilien. Résultat : 42 % des vols couvrent une distance inférieure à 500 kilomètres. 41 % des avions s’envolent sans passagers.
Environ 144 000 tonnes de CO2 étaient imputables à l’aéroport du Bourget en 2019, selon un calcul de la Direction générale de l’Aviation civile. Soit l’équivalent de plus de 30 000 ans d’empreinte carbone d’un humain moyen au niveau mondial. Avec celui de Nice, ils représentent 60 % des émissions de CO2 liées au secteur de l’aviation privée en France, selon l’ONG Transport & Environment.
42 % des vols sont inférieurs à 500 kilomètres
Pour mieux comprendre l’activité des jets privés de cet aéroport, Reporterre a analysé les données de plus de 35 000 vols qui y ont transité entre le 1er octobre 2022 et le 1er octobre 2023.
Ces données sont collectées grâce à des capteurs ADS-B, un système de surveillance utilisé pour contrôler le trafic aérien. Elles sont ensuite compilées et rendues publiques sur des sites tels que Flight Radar 24 ou ADSB Exchange.
Selon notre analyse, 42 % des vols concernaient des distances inférieures à 500 kilomètres, soit des vols « très courts » selon la classification d’Eurocontrol, une organisation intergouvernementale qui coordonne le trafic aérien en Europe. 42 % ont ainsi duré moins d’une heure.
Ces résultats sont représentatifs de l’usage des jets privés au niveau européen. La moitié des vols en jets privés effectués sur le continent étaient inférieurs à 500 km, selon une étude de l’ONG Transport & Environment.
« 500 km, c’est évidemment faisable en train, ou même en vol commercial, qui est déjà moins bien moins polluant », observe Pierre Leflaive, responsable des transports du collectif d’associations Réseau Action Climat (RAC).
Ces vols courts, utilisés par les politiques ou les hommes et femmes d’affaires, sont également peu performants d’un point de vue énergétique. « Si on ramène au nombre de kilomètres parcourus, plus le vol est court, plus il consomme : l’étape qui consomme le plus, c’est le décollage », précise Pierre Leflaive.
134 vols ont fait la liaison avec Lille, pourtant située à 1 h 16 en train
Reporterre a également compilé les vols qui pourraient être remplacés par des trajets de moins de 2 h 30 en train. Dans le cadre de la loi Climat et résilience, certains vols commerciaux intérieurs ont été supprimés si une alternative en train est possible en moins de 2 h 30. Cependant, les jets privés ne sont pas concernés par cette mesure.
L’exemple le plus frappant est celui de la ligne Paris-Londres, l’un des trajets les plus populaires. En un an, 1 344 vols ont été effectués entre les deux villes. Un train Eurostar parcourt pourtant la même distance entre dix et quinze fois par jour, en seulement 2 h 15. Prendre un jet privé permet d’économiser environ 1 heure de trajet, mais émet presque 470 fois plus de CO2.
575 vols ont duré moins de trente minutes. Si Emmanuel Macron avait été épinglé après avoir effectué un aller-retour express entre Paris et Lille pour assister au match de rugby France-Uruguay en septembre dernier, il est loin d’être le seul. En un an, 134 vols ont fait la liaison avec Lille, pourtant située à 1 h 16 en train.
Certains de ces vols très courts sont effectués par les jets de grands groupes, à l’encontre de leurs engagements environnementaux. Les deux avions du joaillier Cartier, par exemple, ont transité 586 fois par Le Bourget entre octobre 2022 et octobre 2023. On retrouve des destinations très proches de Paris : Pontoise (Val-d’Oise), le Touquet (Pas-de-Calais) ou encore Orléans (Loiret), qui se trouve à 1 h 26 de train.
Ces activités paraissent contredire les engagements de la marque. Cartier a lancé un « fonds pour la nature », promu sur son site internet, pour protéger « les panthères des neiges », les « forêts éthiopiennes » ou les « mangroves de Madagascar ».
67 vols pour parcourir... 13 kilomètres !
« Certaines entreprises sont conscientes que l’utilisation de leurs jets privés peut nuire à leur image. Mais pour les entreprises de luxe, il est plus difficile de convaincre leur service marketing que c’est une mauvaise idée », explique Thomas Gelin, chargé de campagne chez Greenpeace.
79 vols ont fait la liaison entre Le Bourget et Pontoise, une ville d’Île-de-France située à 33 km du Bourget. 67 vols ont également atterri à l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle, situé à 13 kilomètres, soit un trajet en voiture de 13 minutes.
41 % des vols effectués en jets privés voyagent à vide
Ces vols sont visiblement des vols de positionnement. « Si un client veut quitter Paris depuis Charles de Gaulle, les compagnies aériennes déplacent l’avion pour qu’il parte de Charles de Gaulle, explique Thomas Gelin, de Greenpeace. Ce n’est pas au client de se déplacer, ça irait à l’encontre de leur image de marque : le confort absolu. »
Ces allers-retours sont particulièrement polluants. Les phases de décollage et d’atterrissage d’un jet privé émettent environ 630 kg de CO2. Ce qui correspond à peu près à l’empreinte carbone annuelle d’une personne vivant aux îles Salomon.
On retrouve ce type de vols sur de longues distances. Un avion peut déposer un client à sa destination, avant de revenir à sa position initiale, à vide. C’est pour cela que 41 % des vols effectués en jets privés voyagent en réalité à vide, selon une étude de l’ONG Transport & Environment.
Nice, Cannes ou Ibiza parmi les destinations privilégiées
« Il ne faut pas voir cela comme une erreur, dit Thomas Gelin. Ce n’est pas une question de mauvaise organisation : pour une entreprise de jets privés, c’est la base normale du fonctionnement. »
S’il est impossible de savoir quel est l’objet de ces trajets, certaines destinations posent question. On retrouve ainsi Nice, Cannes ou Ibiza dans le Top 20 des destinations.
On observe un pic d’activité vers ces destinations pendant l’été ou lors de grands évènements. Si d’ordinaire, seul un avion par semaine effectue la liaison entre Le Bourget et Le Mans, plus de trente avions ont fait l’aller ou le retour vers cette destination lors des 24 Heures du Mans en 2023.
Selon Pierre Leflaive, si les comptes de traqueurs en ligne comme I Fly Bernard (qui calcule les émissions de CO2 rejetées par le jet privé de Bernard Arnault) ont permis de donner de la visibilité à ces enjeux, le trafic augmente tout de même. Le nombre de vols en jet privé au départ de la France a augmenté de 55 % en 2022, selon une étude de Greenpeace publiée en mars. L’ONG estime que ces 84 885 vols ont émis 383 100 tonnes de CO2.
Le Bourget est sous le feu des radars des écologistes depuis plusieurs mois. Il a été bloqué à trois reprises par des militants d’Attac et Extinction Rebellion entre septembre 2022 et 2023.
Les activistes souhaitent alerter sur les impacts des jets privés sur l’environnement. Ces avions seraient cinq à quatorze fois plus polluants, par passager, qu’un avion commercial, selon un rapport de l’ONG Transport & Environment. Une heure en avion d’affaires émet environ 2 tonnes de CO2.
« Le Bourget est une très bonne cible pour alerter sur la crise environnementale et la crise sociale », dit Lou Chesné, porte-parole d’Attac. En effet, si l’aéroport est l’un des plus actifs d’Europe — il a enregistré plus de 60 000 mouvements d’avions en 2022, contre 36 000 pour celui de Genève [1] —, c’est également l’un des plus polluants.
Méthodologie
Nous avons identifié les modèles de jets privés selon la segmentation utilisée par Eurocontrol, l’Organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne. Nous avons utilisé des données transmises par Flight Radar 24. Celles-ci sont cependant partielles : certains avions choisissent de bloquer leurs suivis. Les calculs d’émissions de CO2 ont été faits grâce aux calculateurs de l’Agence européenne pour l’environnement (EEA) et au calculateur de l’Agence de la transition écologique (Ademe), sur la base de deux passagers.