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Week-end féministe à Bure : « Le nucléaire est un monstre du patriarcat »

Durée de lecture : 8 minutes

19 septembre 2019 / Entretien avec des Bombes atomiques

Les 20 et 21 septembre, un rassemblement « féministe et antinucléaire » se tiendra près de Bure, dans la Meuse, lieu du projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires. Il s’agit d’un événement inédit, en non-mixité, « pour créer, nous donner du pouvoir et prendre soin les unes des autres », selon les organisatrices.

Les 20 et 21 septembre, plusieurs centaines de personnes sont attendues pour un week-end « féministe et antinucléaire » à Montiers-sur-Saulx (Meuse), près de Bure. Un rassemblement en mixité choisie, « entre femmes, meufs, gouines, personnes trans, intersexes, non binaires… sans hommes cisgenres (cisgenre signifie être en accord avec le genre qui nous a été assigné à la naissance) », selon le site des Bombes atomiques.

Au programme de ce moment inédit : des ateliers (autogynéco, autodéfense féministe, chorale), des discussions, des films, du théâtre… point central du week-end, une « marche bruyante contre LABOminable » est prévue le samedi après-midi, sans précision pour le moment sur le parcours.

À l’origine de ce week-end, le collectif des Bombes atomiques, qui « s’est formé récemment afin de s’organiser pour résister au nucléaire et à son monde en choisissant des modes d’action féministes ». En amont du rassemblement, Reporterre a interviewé trois femmes du groupe.



Reporterre — Comment est venue l’idée d’un week-end antinucléaire et féministe à Bure ?

Des Bombes atomiques — C’est parti de quelques-unes d’entre nous qui nous intéressons à l’écoféminisme, aux liens entre écologie et féminisme. Rapidement, nous avons été rejointes par des féministes, des antinucléaires, des personnes avec des passés militants très variés. L’organisation en non-mixité, sans hommes cisgenres, a motivé plein de personnes, enchantées par cette proposition.



En France, quels liens existent entre féminisme et antinucléaire ?

Ailleurs, il y a eu des expériences fortes, comme Greenham Common en Angleterre [le camp contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de la Royal Air Force de Greenham Common, en Angleterre, a duré près de vingt ans]. Mais en France, on n’a pas eu de luttes de ce type : le lien entre écologie et féminisme a été très peu pensé et expérimenté. On est parties de ce « non-héritage », et plus que de penser le lien entre féminisme et écologie, on a eu envie de le vivre. Se réunir le temps d’un week-end et voir ce qu’on fait et ce qu’on a envie de faire ensemble. Ce qu’on propose est un tremplin plutôt qu’un aboutissement.

Les femmes sont depuis longtemps présentes dans les luttes antinucléaires : à Fessenheim, à Plogoff… Qu’apportent-elles et que portent-elles de particulier dans la lutte antinucléaire ?

Le contexte des années 1980 était complètement différent. Il s’agissait d’un contexte de Guerre froide, avec un discours fort des mères qui voulaient protéger leurs enfants de l’arme atomique, l’imaginaire de la guerre était très fort. Aujourd’hui, on peut poser les choses de manière différente, penser la guerre de manière plus complexe. Les féministes ont évolué, les écologistes aussi, c’est pour ça qu’on a voulu partir d’une expérience plutôt que d’une théorie.



Quels liens y a-t-il selon vous entre féminisme et écologie ? Vous diriez-vous « écoféministes » ?

Certaines se reconnaissent dans le constat que les femmes sont les premières atteintes par le changement climatique, et les premières à se mettre en mouvement. Aujourd’hui, des groupes écoféministes émergent, mais on ne s’y retrouve pas toutes. L’écoféminisme, tel qu’il est présenté par certains groupes en France, est assez individualiste : on va t’apprendre à faire ta propre serviette hygiénique, par exemple. Il y a aussi un côté spiritualiste qui ne nous convient pas forcément. Nous cherchons des manières d’organisation collective dans des buts de changement systémique. Donc, pour le moment, on a abandonné le terme d’écoféminisme, on parle d’un « événement antinucléaire et féministe ».

Croiser écologie et féminisme, c’est dire : c’est tellement la merde sur tous les plans, rejoignons-nous ! Nous souhaitons décloisonner les luttes — arrêter d’avoir des actions féministes d’un côté, des actions écolos de l’autre — et cibler ce système de domination dans son ensemble : patriarcal, capitaliste, sexiste, raciste. Nous nous opposons au nucléaire et à son monde, l’industrie nucléaire est un monstre du patriarcat. Et nous défendons un monde qui ne détruit pas le vivant et qui s’affranchit des rapports de domination.

Il s’agit aussi d’inventer des moments et des luttes créatives, amusantes, émancipatrices, tout en étant attentives aux rapports de domination qui nous traversent. Concrètement, ce lien entre écologie et féminisme permet à des femmes qui ne seraient jamais venues à Bure de venir. On multiplie les portes d’entrée dans la lutte.

Viens si…

Pourquoi s’organiser en mixité choisie ?

Le sexisme, on le vit partout : à l’école, dans nos groupes d’amis, en famille, et dans nos organisations politiques. Depuis trop longtemps, « ils » décident, organisent, prennent la parole sans nous et à notre place — dans les milieux militants comme ailleurs. Nous souhaitons faire émerger des espaces où on se sente mieux.

Dès la première réunion d’organisation d’une action comme ce week-end, être sans hommes cisgenres change beaucoup. On a plus de place pour parler, les envies et les besoins de chacun et chacune seront plus écoutées.

Jusqu’à présent, la non-mixité a surtout été instaurée pour des luttes et thématiques féministes. On se réunit par exemple souvent pour parler de viols et d’agressions. Nous voulons nous réapproprier d’autres thèmes, comme l’écologie, en non-mixité. Nous avons envie de nous organiser ensemble, de créer ensemble, de nous donner du pouvoir et de la puissance, de prendre soin les unes des autres. Notre rassemblement sera l’occasion de souffler quelques jours, à l’écart de nos quotidiens marqués par le sexisme et le patriarcat, de se réapproprier des pratiques et d’en inventer d’autres, de se sentir en confiance.

La mixité choisie permet aussi à des personnes qui ne seraient pas venues à Bure de participer : des personnes qui viennent du féminisme, et qui jusqu’ici voyaient la lutte antinucléaire comme une lutte de vieux papys blancs. On essaye de dessiner quelque chose de différent.

Carte postale d’invitation au week-end.

Bure connaît une répression très forte depuis plusieurs années. Cette répression a, en partie, étouffé la lutte locale. Qu’espérez-vous créer, susciter avec ce week-end des Bombes atomiques ?

Des énergies nouvelles, de bonnes énergies, parce que ce territoire en a besoin. Depuis qu’on a commencé ce processus d’organisation, on a reçu plein de messages d’encouragement, de femmes qui luttent contre le nucléaire là-bas et qui n’ont jamais été féministes. Bien sûr, il y a aussi des retours des mecs qui se sentent exclus…

On espère réussir à faire venir des personnes qui n’ont jamais mis les pieds à Bure, pour plein de raisons, notamment la peur de la répression. On souhaite créer un cadre chouette pour qu’elles se ressentent partie prenante de cette lutte.

La lutte de Bure doit être pensée au niveau national. Ce week-end est aussi un rassemblement d’ampleur, avec des gens qui viennent de partout en France.

La semaine suivante se tiendra une manifestation à Nancy, Vents de Bure. On peut imaginer des liens entre les deux.

Le 21 septembre, c’est aussi une journée de convergence Gilets jaunes, écolos… C’est le moment de décloisonner toutes les luttes. La révolution écologique n’est pas une révolution blanche, patriarcale, mais elle prend en compte le système qui nous met dans cette situation, qui entremêle toutes les dominations.

Carte postale d’invitation au week-end.

Organiser un week-end de mobilisation féministe et antinucléaire est inédit en France. À quoi s’attendre ?

Nos besoins vont être au centre de ce rassemblement, avec par exemple, le samedi matin, un atelier d’autogynécologie. Et puis, il y a tout ce que le fait d’être réunies entre femmes et minorités de genre peut créer autour, dans le village de Montiers qui nous accueille, et surtout face à la police. Les femmes ont toujours été considérées comme calmes, « pas crédibles » dans les mobilisations. Mais certaines, dans les années 1980, sont parvenues à faire des actions étonnantes. À Greenham Common, 40.000 femmes ont encerclé la base des missiles ; un jour, elles se sont déguisées en nounours, ont badigeonné de miel leurs costumes et sont entrées dans la base militaire. Jusqu’alors personne, ne les prenait au sérieux. Thatcher a commencé à s’inquiéter lorsque les flics ont dû se salir les mains avec le miel pour les faire sortir. Donc, on va se servir de notre statut politique de femmes et de minorité de genre pour faire des choses intéressantes…

Il s’agit aussi de faire la fête, comme disait Emma Goldmann, « si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution  ». On est trop contentes de ce qui va se passer et on y met des émotions. On arrive avec de la joie et de la rage, et les deux ensemble.



Qu’attendez-vous pour la suite de ce week-end ?

Il y aura une discussion le dimanche, afin de s’organiser sur des thématiques écolos, mais pas d’un point de vue des petits gestes, plutôt dans une perspective d’actions, sous le prisme des systèmes de domination. Quand on rêve un peu, on imagine plein de choses, des actions « coup de poing » en mixité choisie, un réseau national, voire international, un lieu dans la Meuse pour les femmes et les minorités de genre. Et on espère avoir des échos, créer des déclics dans d’autres luttes.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat

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Lire aussi : Naomi Klein : « Nous entrons dans l’ère de la barbarie climatique »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : cabane dans le bois Lejuc, à Bure, en décembre 2017. © Roxane Gauthier/Reporterre
. cartes postales, affiche, film : © Les Bombes atomiques



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