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Zad en Guyane : « Nous ressentons la déforestation dans notre chair »

Christophe Yanuwana Pierre, porte-parole de la Jeunesse autochtone de Guyane, à Paris le 6 décembre 2022.

Opposé à une immense centrale électrique en Guyane, qui rasera des hectares de forêt, un peuple a créé la première « zone autochtone à défendre ». Pour ses représentants, c’est une « question de survie ».

Une délégation autochtone guyanaise s’est rendue en France métropolitaine pour partager son combat contre une mégacentrale électrique qui menace une centaine d’hectares de forêt amazonienne dans le village de Prospérité, près de Saint-Laurent-du-Maroni. Après avoir lancé une occupation du chantier et fait reculer les machines, la population kali’na exige désormais « le déplacement du projet ». Elle se dit prête « à aller jusqu’au bout » pour défendre d’autres manières d’habiter la Terre, et combattre dans un même élan le colonialisme et la crise écologique.

Reporterre a rencontré deux membres de cette délégation au cours de leur passage à Paris, le chef coutumier Roland Sjabere et le porte-parole de la Jeunesse autochtone de Guyane, Christophe Yanuwana Pierre.


Reporterre — Vous dites avoir créé la première « zone autochtone à défendre » (zad), qu’entendez-vous par cette expression ?

Roland Sjabere et Christophe Yanuwana Pierre — C’est un clin d’œil envoyé aux médias, aux politiques et à nos alliés en France. Nous utilisons vos références pour montrer notre détermination. Vous devez comprendre que nous sommes décidés à défendre nos terres et à mener une résistance forte si ces dernières sont menacées. Les promoteurs du chantier s’attendaient à ce que l’on s’indigne uniquement avec la bouche et la parole. Ils croyaient que nous, peuples autochtones, étions faibles, incapables de nous soulever. Nous leur avons montré le contraire. Nous nous sommes opposés physiquement avec nos bras, nos corps, nos enfants, nos familles et nous avons réussi à faire reculer les machines.

C’est une première victoire même si le combat est inégal. Les autorités ont avec eux la police et l’administration, nous avons de notre côté nos savoirs ancestraux, notre lien à la Terre et notre amour pour le vivant. Ce sont des forces à ne pas sous-estimer. C’est cet héritage qui fait que nous sommes encore debout et que les jeunes générations reprennent le flambeau. 

© Louise Allain / Reporterre

Quelle relation tissez-vous avec cette forêt ?

Ces terres sont notre espace de vie, de pêche, de chasse et de cueillette. Nous y vivons, nous y connaissons chaque recoin, ruisseau et arbre. Les enfants y jouent et s’y baignent. C’est un lieu d’apprentissage et de spiritualité. La forêt fait partie intégrante de notre identité culturelle. Nous entretenons avec elle une relation intime. La forêt nous rappelle qui nous sommes, nous les Kali’na, en tant que peuple, elle transmet à nos enfants notre vision du monde. Elle subvient à nos besoins et nous permet de vivre en paix. Nous trouvons grâce à elle la sécurité et l’épanouissement.

Le chef coutumier Roland Sjabere, à Paris le 6 décembre 2022. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Nous avons tissé avec elle une forme d’alliance. Si elle est menacée, nous devons l’aider. C’est notre mission en retour du bonheur qu’elle nous offre. C’est une nécessité pour l’équilibre de notre communauté et notre civilisation. Nous ne pouvons pas vivre sans elle. Nous lui appartenons. En l’attaquant, les autorités nous ont porté directement atteinte.


Comment avez-vous réagi lors des premières coupes d’arbres ?

Cela a été très douloureux. 16 hectares ont déjà été rasés. Le sol a été retourné, les arbres arrachés. L’État et les entreprises privées agissent comme si cette terre était terra nullius [sans maître]. Un espace inhabité et vierge qui correspondrait à leurs préjugés. Ils n’envisagent pas de concertation avec les communautés locales. Ils bafouent nos droits et perpétuent les logiques coloniales qui ont tenté depuis des siècles de nous étouffer.

Nous ressentons la déforestation dans notre chair. Ils ont fait tomber plusieurs arbres sacrés, des arbres qui renferment énormément de charges spirituelles pour nous. La forêt est vivante. Elle a des sentiments, et aujourd’hui, elle porte en elle une profonde tristesse. Nous sommes assaillis de rêves. Les esprits de la forêt nous parlent et nous encouragent à nous défendre contre ces violences. Pour l’instant la forêt reste bienveillante, mais elle pourrait devenir hostile. Si elle est encore avec nous, c’est signe que nous remplissons notre mission.

Mélissa Sjabere, membre de la Jeunesse autochtone de Guyane. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Ce n’est pas la première fois que l’on attaque votre territoire…

Oui, il y a d’autres projets industriels auxquels nous devons faire face : des centrales à biomasse gigantesques, des sites d’orpaillage, des mines comme la Montagne d’or. À chaque fois, notre réaction est instinctive, nous ressentons le danger. Il est ancré en nous, dans notre histoire. On sent comme une menace qui plane. Nos territoires spirituels sont affectés. Évidemment, nous avons aussi de nombreux arguments juridiques et rationnels pour lutter contre ces projets aberrants, mais notre combat est nourri par bien d’autres choses, ancrées dans notre culture. Le monde nous parle et il faut apprendre à l’écouter.

« Les projets que nous imposent les autorités sont de l’écolonialisme »

Les arguments naturalistes et les études scientifiques nous rejoignent. Ils confirment toujours notre instinct. Mais nous sommes étonnés de voir que la protection d’espèces protégées comme l’opossum aquatique — Chironectes minimus, un mammifère très rare — pèse plus dans la balance pour contrer un projet industriel que nos simples droits humains ou le respect de notre communauté.

« Nous défendons la liberté, l’autonomie et l’épanouissement de notre peuple. » © NnoMan Cadoret / Reporterre

Quel modèle de développement prônez-vous ?

Nous sommes conscients des difficultés qui frappent la population en Guyane. 30 % des Guyanais n’ont ni l’eau ni l’électricité. 50 % vivent sous le seuil de pauvreté. Mais le modèle défendu par les autorités est rongé par le gigantisme. Il s’est bâti grâce à la domination et l’écrasement de l’autre. Les autorités et les entreprises veulent toujours faire vite et pas cher pour maximiser les profits, au mépris de la Terre. Notre objectif est inverse. Nous défendons la liberté, l’autonomie et l’épanouissement de notre peuple. Nous défendons une certaine forme de lenteur et d’humilité. Les grands projets ne nous font pas rêver. L’autonomie alimentaire et énergétique est un long processus que nous voulons prendre en main nous-mêmes. Les projets dits « verts » que nous imposent les autorités sont, en réalité, de l’« écolonialisme ». Sous couvert d’installer une centrale hydrogène ou des panneaux photovoltaïques, ils rasent notre forêt et sapent notre souveraineté.


Quel message voulez-vous porter aux militants en France ?

Un message de soutien et de solidarité. Nous nous inscrivons tous dans un combat bien plus vaste entre ceux qui connaissent et prennent soin de la Terre et ceux qui la ravagent. Tout est lié et nous affrontons partout la même configuration. Il est temps de changer de paradigme et d’arrêter de considérer l’humain comme extérieur à la nature. Chez nous, ce mot d’ailleurs n’existe pas. Il y a le mot Terre, nous en faisons partie et elle fait partie de nous. Nous pensons que ce qui fait le plus mal dans les sociétés occidentales, c’est cette conception de l’environnement. Comme quelque chose qui nous entoure, comme un satellite qui tournerait autour de l’humain. Alors que tout fonctionne ensemble ! Abattre cette vision est la première étape pour renouer de vrais liens avec l’ensemble du vivant, du visible et de l’invisible, de l’animé et de l’inanimée. 


Comment voyez-vous la suite de votre combat ?

Peu importe la façon dont cela se déroulera, nous en connaissons l’issue : ce projet ne se fera pas sur nos terres. Si nous devons tous y rester, nous y resterons, car c’est une question de survie. Cela fait des siècles et des siècles qu’on essaye de nous faire disparaître, mais nous sommes toujours là. On essaye de nous engloutir, mais on refait toujours surface. Nous sommes confiants. Ce combat c’est notre chemin, notre mission et notre vie.


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