250 victoires écologistes : découvrez notre carte de France interactive
Le 17 janvier 2018, la joie des militants alors que le Premier ministre d'alors annonçait la fin du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. - © Loïc Venance / AFP
Le 17 janvier 2018, la joie des militants alors que le Premier ministre d'alors annonçait la fin du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. - © Loïc Venance / AFP
Durée de lecture : 7 minutes
De Notre-Dame-des-Landes à l’abandon de poulaillers industriels, des chercheuses ont recensé 250 victoires écologistes en 50 ans de lutte. Reporterre vous propose une carte interactive.
C’est une histoire méconnue de victoires contre des barrages, des entrepôts ou des décharges. Des histoires de femmes et d’hommes qui s’unissent pour lutter contre un projet destructeur du vivant et qui triomphent contre les intérêts des grandes entreprises. Entre 1971 et 2024, près de 250 victoires pour l’écologie ont été remportées. Ce chiffre est le fruit d’une étude d’un collectif de jeunes chercheuses et chercheurs du Centre de formation sur l’environnement et la société à l’École normale supérieure. Il a analysé tous les projets abandonnés depuis plus de cinquante ans.
Un premier rendu de ces recherches est sorti dans la revue Silence en octobre 2022 (la carte en version papier est disponible ici).
Reporterre en publie aujourd’hui une version interactive et actualisée.
Leur travail de fourmi a débuté en 2021 dans les archives de la revue Silence, qui existe depuis 1982. « La liste initiale a été faite à partir de la mémoire militante ou en demandant à des associations comme France Nature Environnement ou Frapna », explique Juliette Piketty-Moine, doctorante au Centre d’économie et de sociologie appliquées à l’agriculture et aux espaces ruraux à Dijon. Le collectif a également épluché les archives de la Fondation de l’écologie politique ainsi que celles de la revue Écologie sur une période entre 1974 à 1981. Ce travail inédit a permis de mettre en valeur une histoire des luttes méconnue. « Elles n’ont pas l’équivalent de la CGT. La transmission de cette histoire est seulement faite par les médias indépendants », avance Gabrielle Rey, doctorante en sociologie à l’université de Nantes qui a participé à l’étude.
Pour donner de l’écho à ces victoires, l’association Terres de luttes s’est appuyée sur cette base de données pour mener des entretiens avec 42 collectifs écologistes victorieux. Dans leur rapport intitulé « Quand la lutte l’emporte », ils ont analysé les victoires sur les dix dernières années. Résultat : 14 000 hectares de terres agricoles ou naturelles ont été sauvées et 15 milliards d’euros d’investissement public et privé ont été économisés.
« Le premier enseignement, c’est qu’on peut gagner »
« Le premier enseignement de cette étude, c’est qu’on peut gagner, même si les porteurs de projet disposent de ressources financières énormes et un fort réseau de soutiens, mais il faut du temps », souligne le chercheur Gaëtan Renaud, auteur de l’étude de Terres de luttes joint par Reporterre. En moyenne, les collectifs étudiés ont obtenu gain de cause au bout de sept ans, contre des projets pesant en moyenne 540 millions d’euros d’investissements.
Gagner, mode d’emploi
Ce recensement est crucial pour connaître, archiver et potentiellement transmettre l’histoire du mouvement écologiste. Il permet d’esquisser un mode d’emploi pour remporter ces combats de David contre Goliath : voici quatre options, cumulables, pour anéantir un projet écocidaire.
Première option : les mobilisations locales, que ce soient des contre-expertises, des réunions publiques d’information, des soutiens d’instituts scientifiques ou des manifestations. Notons que les occupations de terrain et les actions de sabotage sont l’exception plutôt que la norme. Selon les chiffres de Terres de luttes, sur les dix dernières années, seuls quatre collectifs étudiés ont installé une zad. Dix autres ont indiqué que si la lutte n’avait pas été abandonnée avant, l’option zad était envisagée. Par ailleurs, un tiers des collectifs ont mené un blocage contre les travaux contre l’avancée des bulldozers.
Deuxième option : les tribunaux. 80 % des collectifs étudiés par Terres de luttes ont lancé un recours contre le projet. Une démarche onéreuse évaluée entre 3 000 et 5 000 euros. Pour récolter cet argent, les collectifs organisent des tractages et des manifestations sur la base de l’argumentation qu’ils ont construite grâce à leur expertise.
Certaines luttes permettent également de faire évoluer la législation : le combat contre les boues rouges en Corse dans les années 1970 a ainsi donné naissance au préjudice écologique. « Cette affaire a aidé d’autres luttes, comme du côté du Havre où des entreprises déversaient des produits toxiques dans la Seine. Le collectif s’est appuyé sur la documentation laissée par la lutte contre les boues rouges en Corse », explique Gabrielle Rey.
Troisième option : les alliances. Dans l’affaire des boues rouges, les associations écologistes s’étaient alliées avec de multiples acteurs, des politiques aux autorités religieuses en passant par les pêcheurs. Un cocktail efficace pour « construire un rapport de force », selon Gabrielle Rey.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, tous les opposants ne sont pas des écologistes chevronnés. « On a un ensemble de personnes qui ont des intérêts extrêmement différents. Cela peut être des agriculteurs qui, un jour, vont mener une lutte contre l’implantation d’un barrage et qui vont ensuite utiliser des pesticides », résume Gabrielle Rey.
« Il s’agit souvent de mobilisations rurales dans des endroits où il n’est pas facile de se dire écolo. Ce sont des personnes qui veulent défendre leur environnement proche contre les injustices d’un état central qui impose les projets », complète Juliette Piketty-Moine.
Quatrième outil : convaincre des politiques. Au niveau local, certaines luttes deviennent même des enjeux de campagne. Des collectifs citoyens peuvent alors présenter des candidats aux élections comme à Saillans dans la Drôme. Un collectif d’habitants s’était battu contre la construction d’un supermarché qui risquait de compromettre la vie commerçante du village. En 2014, sa liste citoyenne a battu le maire sortant et enterré le projet après les élections.
Au niveau national, les candidats de gauche incluent souvent l’abandon de certains grands projets dans leur programme et l’appliquent une fois arrivés au pouvoir. On pense à l’abandon du projet d’extension d’un camp militaire au Larzac et d’une centrale nucléaire au Plogoff en 1981 avec François Mitterrand, puis du réacteur nucléaire Superphénix en 1997, avec Lionel Jospin à Matignon. La droite a aussi annulé certains projets comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, abandonné en 2018 par Édouard Philippe, le Premier ministre d’Emmanuel Macron.
Des victoires... incomplètes
Une fois la victoire remportée, les militantes et militants peinent souvent à se réjouir. « La victoire est une notion risquée car les projets écocidaires ne s’arrêtent pas et la transformation sociale est longue à venir », explique Gaëlle Ronsin, maîtresse de conférence en sociologie et anthropologie à l’Université Bourgogne Franche-Comté, qui a encadré ce travail de recherche. L’exemple de Notre-Dame-des-Landes est éloquent. « Certains militants disent qu’ils ont stoppé un aéroport, mais qu’ils n’ont pas stoppé des formes d’autoritarisme d’État. Il peut y avoir un sentiment d’échec parce qu’il y a eu des divisions sur les questions de régularisation individuelle ou collective sur les terres. Certains groupes n’ont pas forcément été comblés dans la victoire », complète Gabrielle Rey.
Malgré tout, les militantes et militants réussissent à nouer des liens forts, qui perdurent. 70 % des collectifs ou associations continuent d’exister après la victoire et maintiennent une forme de veille, de crainte que ce projet ou un autre revoit le jour, ici ou ailleurs. De quoi transmettre une mémoire militante qui fait aujourd’hui cruellement défaut au mouvement écologiste.
COMMENT A ÉTÉ CONÇUE LA CARTE
Ces victoires ont été classées en dix catégories : barrage, loisirs, extractivisme, nucléaire, énergies non nucléaires, transports, construction, agriculture, déchets et industrie. Les militants s’opposaient à la construction d’entrepôts Amazon, de surf parks au bord de la mer, de centrales à bitume, de fermes-usines ou encore de stations de ski. Les luttes sont aussi réparties en fonction de l’espace naturel que le projet aurait détruit : zone humide, urbain/périurbain, espace nature, forêt, eau de surface, montagne, littoral, espace agricole.
Autre critère de distinction : l’institution qui officialise la victoire. Soit le gouvernement, la justice, le Conseil d’État ou la préfecture. En majorité (24 % des cas), c’est le gouvernement qui annule un projet écocidaire, notamment dans le domaine du nucléaire. Puis viennent les élus locaux (21 % des cas) et les recours juridiques (19,5 % des cas).