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Pollutions

40 ans après la catastrophe chimique, l’Inde n’a toujours pas tiré les leçons de Bhopal

Une marche pour réclamer justice contre Union Carbide, à l'occasion du 39e anniversaire de la catastrophe de Bhopal, le 3 décembre 2023.

Le plus grand désastre industriel de l’histoire a commencé en Inde en décembre 1984. Il a fait au moins 20 000 morts et des milliers de malades. Les pollueurs étasuniens, eux, sont toujours impunis.

Chennai (Inde), correspondance

Symbole de l’impunité des industriels et de l’abandon des pouvoirs publics, l’usine Union Carbide reste abandonnée au cœur de Bhopal, 2,5 millions d’habitants. Ses déchets toxiques continuent d’empoisonner les nappes phréatiques, comme pour prolonger l’enfer vécu par ses habitants depuis 1984.

« On se souvient de Bhopal seulement par le spectacle de ses conséquences immédiates, mais c’est une tragédie lente et progressive, dans le temps et dans l’espace », écrit Nikhil Deb, spécialiste de la justice environnementale et auteur de Slow Violence and the Gas Peedit in Neoliberal India (Oxford, 2021).

L’enfer commence le matin du 3 décembre, dans le froid hivernal du nord de l’Inde. Les habitants de Bhopal se réveillent en vomissant, avec les voies respiratoires et les yeux brûlés, et une toux si douloureuse « qu’on prie Dieu pour mourir rapidement », se souvient Rashida Bi, âgée de 25 ans à l’époque.

Ces premiers jours, au moins 3 800 personnes vont mourir d’étouffement, d’œdèmes pulmonaires ou cérébraux. Ils ne le savent pas encore, mais ils ont respiré — entre autres — de l’isocyanate de méthyle, un gaz 500 fois plus toxique que le cyanure d’hydrogène. Durant la nuit du 2 au 3 décembre, 45 tonnes de ce gaz ont fui de l’usine de pesticides de l’Union Carbide, entreprise étasunienne aujourd’hui intégrée au géant Dow Chemical.

« On ne sait pas quand
l’horreur va s’arrêter »

Mais le pire attend encore les habitants. Plus de 10 000 vont mourir de complications au cours des décennies suivantes. Le calvaire continue aujourd’hui. « Plus de 150 000 personnes exposées luttent encore contre une constellation de symptômes imputables à la catastrophe : maladies respiratoires, gastro-intestinales, neurologiques, ophtalmologiques ou psychiatriques », constate un rapport du Lancet sorti pour ce triste anniversaire.

« On ne sait pas quand l’horreur va s’arrêter. Les enfants in utero au moment du désastre sont nés malades. Les nouvelles générations ont un taux alarmant de cancers », témoigne pour Reporterre Rachna Dhingra, une activiste à la tête de l’ONG Bhopal Group for Information and Action.

Le « plus grand crime industriel » impuni

Les négligences de l’Union Carbide sont rapidement établies pour expliquer la catastrophe de Bhopal. C’est seulement au bout de cinq ans que l’entreprise versera un dédommagement aux victimes. 450 millions d’euros, une somme dérisoire rapportée au nombre de personnes affectées.

« 93 % des victimes ont reçu moins de 300 euros, se désole Satinath Sarangi, figure incontournable à Bhopal, qui a ouvert en 1996 une clinique pour les victimes. Par ailleurs, aucun des responsables n’a été condamné et le gouvernement américain s’est toujours opposé à leur extradition. C’est le plus grand crime industriel de l’histoire et il est impuni. »

Sur les murs du site de l’ex-usine Union Carbide : «  Pas de justice pour Dow Chemical à Bhopal, pas de business en Inde.  » Flickr/CC BY 2.0/Jean-Pierre Dalbéra

Le 2 décembre, des activistes de Bhopal ont organisé l’envoi de milliers de lettres de victimes au Premier ministre Narendra Modī, lui demandant d’agir. Ils avaient auparavant saisi la Cour suprême pour exiger que les réparations soient étendues face à l’enfer sanitaire sans fin de Bhopal. Selon Satinath Sarangi, Dow Chemical s’emploie à échapper à ses responsabilités. « Ils font pourrir le dossier avec des techniques connues des multinationales : retarder les échéances, ne pas se rendre aux procès, refuser de reconnaître la justice indienne comme compétente. »

De son côté, l’État indien n’a envisagé que des nettoyages superficiels du site de l’usine, qui ont provoqué l’hostilité des groupes de survivants.

« De mini Bhopal en puissance »

Pour éviter d’autres Bhopal, l’Inde avait adopté un ensemble de garde-fous environnementaux et industriels à travers l’Environment (Protection) Act en 1986. Il soumettait les projets polluants ou destructeurs à des études d’impact préalables, même si celles-ci pouvaient être falsifiées au vu de la corruption qui gangrène l’Inde.

Ces maigres bases du principe de précaution sont enterrées depuis dix ans, au nom de la croissance économique. « Le gouvernement veut attirer les investisseurs à tout prix et toutes les régulations environnementales ont été dissoutes », alerte Satinath Sarangi, pour qui « l’Inde est parsemée de mini Bhopal en puissance ».

En 2021, le ministère du Travail a informé le Parlement qu’au moins 6 500 employés étaient morts alors qu’ils travaillaient dans des usines, des ports, des mines et des chantiers de construction au cours des cinq années précédentes. Même si elles sont de moindre ampleur, plusieurs catastrophes industrielles ont eu lieu en Inde ces cinq dernières années. Comme lorsqu’en 2020, des vapeurs dangereuses de LG Polymers ont fait douze morts dans l’État de l’Andhra Pradesh.

« La catastrophe de Bhopal aurait pu être évitée et elle aurait pu aussi permettre aux acteurs concernés de rectifier leurs erreurs, juge Nikhil Deb, professeur à la California Polytechnic State University. Au lieu de cela, les acteurs étatiques et privés, poussés par le libéralisme, ont aggravé les souffrances des populations. »

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