Journal indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité ni actionnaire, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Reportage — Climat

À Amiens, la gauche unie au procès d’un jeune défenseur du climat

Deux amendes de 250 euros avec sursis ont été requises à l’encontre de Gaspard Fontaine, un étudiant de 19 ans, pour avoir décroché de la mairie d’Amiens un portrait d’Emmanuel Macron. Un procès qui signe l’union de la France insoumise et d’EELV.

  • Amiens, reportage

« Si c’était à refaire, je le referais. Je le referais tant que le gouvernement n’agira pas. » Gaspard Fontaine, 19 ans, était en procès mardi 23 mars pour avoir décroché du mur de la mairie d’Amiens (Somme), en mars 2020, le portrait officiel d’Emmanuel Macron. Une action qui s’inscrit dans l’initiative « Décrochons Macron », lancée par le mouvement ANV-COP21 en mai 2019. Le but : alerter sur le manque d’action gouvernementale face au changement climatique. À ce jour, 151 affiches présidentielles ont été dérobées par des activistes.

Le 6 mars 2020, Gaspard Fontaine, étudiant en droit à Lille (Nord), avait fait le trajet jusqu’en Picardie pour voler le portrait de la mairie d’Amiens, ville natale d’Emmanuel Macron. « Je suis jeune, j’espère vivre encore longtemps, a-t-il expliqué lors de son audience. J’ai envie de vivre dignement, dans de bonnes conditions sociales et environnementales. Or tous les plus grands experts du monde, le Giec [groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], le Haut Conseil pour le climat, nous disent que la situation du changement climatique est dramatique. »

Gaspard Fontaine, étudiant en droit de 19 ans, était jugé pour avoir décroché le portrait d’Emmanuel Macron, dans la mairie d’Amiens en mars 2020.

Et le gouvernement n’agit pas assez, estime-t-il. En juillet 2020, le Haut Conseil pour le climat a jugé que les actions climatiques de la France n’étaient pas à la hauteur des objectifs qu’elle s’est fixés. En février 2021, le tribunal administratif de Paris a reconnu l’État coupable d’inaction climatique. « L’enjeu est trop important, a poursuivi Gaspard. Une garde à vue, un procès, ce sont des risques que je suis prêt à prendre. »

Créer une « pression sociétale »

Pendant près de trois heures, la présidente du tribunal d’Amiens a pris le temps d’interroger Gaspard sur ses motivations, et d’écouter les trois témoins venus pour l’occasion. Juliette Mignot, océanographe, a attesté que le changement climatique prenait chaque jour de l’ampleur et aura bientôt des conséquences directes sur la vie de millions de personnes. Le directeur général de Greenpeace, Jean-François Julliard, a ensuite souligné que les actions de militants écologistes sont essentielles car elles constituent une « pression sociétale » qui contraint l’État à agir davantage.

« Je suis venu témoigner d’une impuissance, en tant que parlementaire », a enfin affirmé Ugo Bernalicis, député du Nord (La France insoumise). Il a notamment rappelé les reculs du projet de loi Climat, étudié et raboté pendant deux semaines en commission à l’Assemblée nationale.

Ugo Bernalicis, député du Nord (LFI), a témoigné de « l’impuissance des parlementaires » à l’Assemblée.

Autant de témoignages visant à convaincre la présidente du tribunal de la « nécessité » d’agir pour Gaspard Fontaine et la jeune génération. La procureure de la République a d’ailleurs reconnu que l’urgence climatique était réelle, et qu’elle s’associait « pleinement à la lutte contre le réchauffement climatique ». Toutefois, elle a souligné que le vol était « grave » car « c’est le portrait du président de la République ». Il existe d’autres moyens de lutter, a-t-elle conclu, requérant 250 euros d’amende avec sursis pour le vol [1].

La France insoumise et EELV : une union politique autour du procès

À l’extérieur du tribunal, un grand rassemblement était organisé dès 8 heures du matin. Un mouvement de soutien est toujours mis en place lors des procès de décrocheurs, mais pour la première fois, l’association ANV-COP21 avait décidé d’inviter de nombreuses personnes - de la société civile comme du monde politique. « On voulait marquer un grand coup, Amiens est une véritable ville symbole », a expliqué Mary Chevallier, en charge de la communication de l’événement.

Un stand de la France insoumise était installé dans le square.

Installé dans le square, en face de l’imposant tribunal d’Amiens, on pouvait découvrir un stand de la France insoumise (LFI) — Gaspard Fontaine est par ailleurs un militant actif du parti [2]. Activistes et Amiénois curieux pouvaient y acheter le programme écologique de Jean-Luc Mélenchon pour 2022, ou même participer à une votation citoyenne sur l’eau.

Même si les militants insoumis — reconnaissables à leurs autocollants accrochés à leurs manteaux — étaient en supériorité numérique, quelques drapeaux Europe Écologie — Les Verts (EELV) flottaient au vent. « Unissons-nous, levons-nous et changeons les choses, s’est enthousiasmée Sandrine Rousseau, candidate à la primaire d’EELV. Il faut tendre toutes les mains en ce moment. »

La candidate à la primaire EELV Sandrine Rousseau était présente. Elle a appelé à « l’union pour changer les choses ».

« L’union » était justement de sortie, puisque Karima Delli, tête de liste de la coalition de gauche (composée d’EELV, LFI, le Parti socialiste et le Parti communiste) pour les élections régionales dans les Hauts-de-France, a fait le déplacement dans la matinée. Elle a rejoint Ugo Bernalicis (LFI), qui figure sur la même liste. « Ne pas être ensemble un jour comme aujourd’hui, sur un thème comme celui-ci, cela aurait été problématique. C’est normal de venir ensemble », a argué le député.

Ugo Bernalicis et Karima Delli, les têtes de liste de la coalition de la gauche pour les élections régionales dans les Hauts-de-France.

Une « belle mobilisation » rare en temps de Covid

Les personnalités politiques n’avaient pas le monopole du rassemblement : parmi la foule — une centaine de personnes était présente durant la matinée — de Gilets jaunes siglés ANV-COP21, quelques vestes rouges détonnaient. « Nous aussi sommes directement concernés par la question climatique : nous voulons plus de trains et moins de camions », affirmait par exemple Daniel Jalladeau, de la fédération des cheminots CGT d’Amiens. « Nous connaissons aussi la répression du gouvernement, a ajouté son collègue Christophe Lecomte. C’était important pour nous d’être là en soutien, à titre personnel comme à titre syndical. »

La fédération des cheminots CGT d’Amiens est venue soutenir le prévenu.

D’autres avaient même fait le déplacement d’encore plus loin : Sylviane, retraitée et militante d’Attac Reims, a tenu à être présente pour soutenir Gaspard Fontaine. Pas déçue du voyage, elle a chanté les louanges d’une « belle mobilisation », avec « beaucoup de monde et d’ambiance », une situation malheureusement « rare en temps de Covid ».

Les différents militants ont patienté en nombre autour du tribunal jusqu’en milieu d’après-midi. À sa sortie, Gaspard Fontaine a été accueilli par des applaudissements, et par un Jean-Luc Mélenchon, tout sourire, qui l’a pris chaudement dans ses bras. « Cette répression est totalement disproportionnée », a-t-il critiqué. Les activistes espèrent une relaxe, comme cela a été le cas à Auch (Gers), Valence (Drôme) et Strasbourg (Bas-Rhin) à l’automne — même si elles ont ensuite été suivies d’un appel du parquet. Le tribunal d’Amiens rendra sa décision mardi 20 avril à 9 heures.


Recevoir gratuitement par e-mail les lettres d’info

Inscrivez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’inscrire
Fermer Précedent Suivant

legende