A Grenoble, l’alliance écolo-gauche-citoyens, ça marche !

Durée de lecture : 11 minutes

27 mars 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Il y a un an, une équipe écolo-gauche-citoyens remportait la mairie de Grenoble. Mène-t-elle bien la barque ? Pour le savoir, Reporterre est allé voir. Constat : le difficile équilibre entre idéaux et réalité. Le bilan : bon, malgré des erreurs et les finances en berne laissées par l’équipe précédente.

- Grenoble, reportage

Un nouveau concept météo a été inventé pour le micro-climat politique de Grenoble : un nouvel anticyclone baptisé la « radicalité pragmatique » par Eric Piolle, le maire de Grenoble, dans une interview sur France Info. A l’heure de célébrer sa première bougie à la tête de la ville, la formule consacre un premier bilan de la nouvelle équipe : la radicalité pour le maintien de la ligne du projet politique, mais le pragmatisme pour sa nécessaire adaptation… à moins que ce ne soit l’inverse. Une ambiguité qui nourrit le débat : les uns dénoncent des contradictions irréconciliables. Et les autres assument : la radicalité pragmatique, c’est profiter de l’exercice du pouvoir pour tenter d’en changer l’orientation.

« On ne peut pas réussir un changement tout seul. La vraie exigence, quand on est radical, c’est d’associer tout le monde. La radicalité pragmatique, c’est donc d’être prêt à travailler avec les grands industriels si ça nous permet d’atteindre nos objectifs », explique un conseiller du maire.

Mais pour Le Postillon, journal satirique grenoblois, les masques tombent : « Peut-être que leur courage politique n’est pas à l’endroit attendu. Pas pour combattre les multinationales, pas pour défendre le service public, mais pour aboutir à des résultats éco-techniques », juge-t-il.

L’épineuse question de l’éclairage public

En cause, la question de l’éclairage public à Grenoble. Le marché a été mis en concurrence par une procédure d’appel d’offres en 2012 et la commission publique rend son verdict quelques mois seulement après que l’équipe municipale a hérité du dossier : l’offre la plus intéressante était émise par une filiale de Vinci. C’est ainsi que l’éclairage public, jusque-là en Société d’économie publique, doit passer dans les prochains mois dans le giron du privé.

L’adjoint au maire chargé de l’urbanisme, Vincent Fristot, insiste sur l’efficacité : « L’enjeu est d’améliorer la qualité et le coût de l’éclairage public, jusqu’alors délaissé par les précédents gestionnaires. Or, l’offre sélectionnée doit permettre de diviser par deux la consommation d’énergie et de réduire ainsi la facture des grenoblois », explique-t-il à Reporterre.

« L’intention est louable. Mais cette petite ambition (il y a bien plus dispendieux comme gouffre énergétique) doit-elle être plus importante que la lutte contre les grands groupes privés ? », interroge-t-on du côté du Postillon.

La mairie assume sereinement. Et veut y voir l’opportunité d’appliquer sa "pédagogie de la décision" : chaque polémique doit être l’occasion de partager sa réflexion avec l’ensemble des administrés. Et de justifier la nouvelle logique de l’exécutif grenoblois : finies les postures dogmatiques de principe, les oppositions entre idéologies et pragmatismes. Ce qui compte, c’est le résultat.

Majorité originale

Un ton qui déroute, à l’image de la majorité originale qui gouverne la seizième ville de France depuis un an. La coalition de responsables politiques EELV et PG avec des mouvements associatifs historiques de la ville – l’ADES et le réseau citoyen – a ouvert une brèche dans un paysage politique sclérosé.

Sous les projecteurs, l’équipe municipale a engagé des premières réformes. Sur la pratique des élus d’abord : baisse de rémunération des élus de 25 %, retransmission en direct sur internet des conseils municipaux, et fin de la voiture avec chauffeur pour un maire qui se déplace à vélo tous les jours.

Puis décision de ne pas reconduire le partenariat avec Decaux pour les panneaux publicitaires, « un moyen de desserrer l’étau de l’intérêt privé et de combattre la commercialisation de l’espace public », selon Elisa Martin, la première adjointe au maire.

Eric Piolle et Elisa Martin (à droite)

Par ailleurs, la ville s’est engagée à un effort supplémentaire de 20 % d’efficacité énergétique par rapport à la règlementation thermique. Elle rend des avis négatifs sur les projets de crèche privée – « pour ne pas faire des politiques de l’enfant un nouveau grand marché », dixit Elisa Martin. Elle a adopté un Plan local d’urbanisme qui plafonne la hauteur maximale de construction en ville à 33 mètres. Elle a annoncé la fin du développement des caméras de vidéosurveillance et un retour à l’armement partiel pour la police municipale. Elle prépare un service public de l’eau qui offrirait la gratuité des premiers mètres cubes.

Paquebot municipal dans la tourmente du budget

« Ils sont rentrés dans le noyau dur de la politique locale », analyse Alain Dontaine, compagnon de route du PG. Un baptême parfois délicat pour une équipe surprise par son succès : « Personne n’avait anticipé qu’on se retrouve seul à la barre, avec un Parti socialiste refusant l’alliance au second tour », se souvient Pierre Meriaux, aujourd’hui conseiller municipal délégué au tourisme et à la montagne.

Beaucoup découvrent ce « paquebot municipal », lourd à gérer avec ses inerties administratives - et des secousses inattendues. La plus violente est venue du budget 2015. Tous racontent le traumatisme de cinq jours de séminaire consacré à boucler un budget inférieur à celui de l’année précédente. Avec une équation quasi insoluble : où trouver de la ressource avec un budget annuel de 280 millions d’euros saigné de près de 40 millions sur les trois prochaines années en raison des baisses de dotation de l’Etat, alors que le taux d’endettement de la ville est très élevé et que l’impôt y est déjà l’un des plus chers de France ?

« Si on dérape d’un millimètre, on sera mis sous tutelle du préfet et cela signera la fin de tout volontarisme politique », résume Elisa Martin.

« Nous n’avions pas mesuré l’ampleur du dégât financier : c’est une gabegie totale, ils ont brûlé de l’argent… », raconte Pierre Meriaux. L’équipe découvre que si l’argent est le nerf de la guerre, l’austérité structure les choix politiques en politique.

Conséquence : baisse des subventions aux associations, report des grandes promesses de campagne comme la construction de nouveaux bâtiments scolaires. Pis encore, l’un des engagements les plus symboliques – la gratuité des transports en commun pour les 18-25 ans – est remis en cause. Le coût de la mesure est estimé à 3 millions d’euros, la baisse de la subvention aux transports du Conseil Général d’Isère s’élève elle à 11 millions d’euros…

Déceptions

Candidat aux dernières élections départementales, Alain Dontaine dit ressentir la déception de nombreux concitoyens : « Nos réalisations ne sont pas à la hauteur de ce qu’attendaient les Grenoblois. On s’était présentés sur une démarche anti-austérité, mais on s’est pris l’austérité de plein fouet et on finirait presque par faire nous-mêmes de l’austérité », constate-t-il.

Du côté de l’exécutif grenoblois, on refuse l’auto-flagellation : « Céder à l’austérité, c’est mettre les lunettes d’un comptable sur tous les budgets. Ce n’est pas notre cas, puisque nous assumons des choix et des priorités politiques », explique-t-on du côté du cabinet du maire. Une référence directe à l’épisode des musiciens du Louvre.

En décembre, la mairie décide de supprimer les 438 000 euros de subvention au célèbre ensemble instrumental de la ville.

Face aux 180 demandes de subvention dans le secteur culturel pour les 3 millions d’euros restant de subvention, l’équipe municipale justifie son choix par une meilleure répartition des aides et la protection des plus petites structures, quand les musiciens du Louvre bénéficient encore d’une trésorerie confortable, avec 400 000 euros de placement selon Corinne Bernard, adjointe à la culture.

Mais l’affaire résonne comme une fausse note. Amateurisme et problèmes psychiatriques, assène le directeur de l’orchestre sur France Musique.

Quelques jours après l’attentat de Charlie Hebdo, le président du Conseil Régional Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne, accuse même la mairie de Grenoble de « crime contre l’esprit ».

Garder la cohésion malgré tout

« Les nouveaux venus ont parfois été sidérés par la violence des interpellations, dit Pierre Meriaux. Nous n’avions pas mesuré les ressorts d’influence du PS dans le monde de la culture. C’est notre apprentissage des petits codes du métier politique ».

Un apprentissage qui opère collectivement. Si la majorité semble parfois payer un coût médiatique très élevé, les attaques glissent sur eux. L’épisode Raise Partners, qui vise personnellement Eric Piolle, détenteur d’actions dans une société financière ? Chacun dans l’équipe y va de son mot pour relativiser la critique – « de l’optimisation financière, pas fiscale, c’est très différent ».

Ce qui ne tue pas l’équipe municipale la rend plus forte. Pour Elisa Martin, « la bataille est très dure, mais cela renforce la solidarité. Notre rassemblement est un bloc qu’il est difficile de fissurer ». Fruit de l’association de cultures politiques différentes, ce rassemblement tient plus à un « alliage » qu’à une alliance, « trop contractuelle » selon Olivier Bertrand, conseiller municipal : « C’est bien plus qu’un simple accord entre mouvements ».

Une au lendemain de la victoire aux municipales de mars 2014

En témoigne ce choix de ne constituer qu’un seul groupe politique pour représenter la majorité, gardant la bannière sous laquelle elle a été élue : le Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Ecologistes (RCGE). « Non seulement c’est un fait assez rare pour avoir puissance de symbole, mais c’est surtout une réalité au quotidien : il n’y a pas de sous-groupes EELV ou PG, la majorité vit comme un ensemble assez homogène. C’est ce qui sous-tend tout le reste », poursuit Olivier Bertrand.

Expérience reproductible ?

L’expérience peut-elle en inspirer d’autres ? « Ce qui se passe à Grenoble n’est pas transposable en tant que tel. C’est le fruit de plusieurs années de mobilisation citoyenne sur différents thèmes : c’est en actes sur le terrain et non sur des communiqués de presse de parti que cette victoire s’est construite », dit Raymond Avrillier, fin connaisseur de la politique locale et grand ouvrier de cette construction collective.

Dans cette approche qui remet en cause une logique du tout-parti, Elisa Martin voit cependant une méthode qui peut servir de modèle : « Cela marche parce qu’on s’est choisi humainement et en accord sur des valeurs. La clé reste la mobilisation collective et citoyenne. Tout cela montre aussi que le système d’étiquette, de la bonne étiquette, ne marche plus ».

Olivier Bertrand compte, lui, sur un effet de contagion : « (...) On essaye de prolonger la dynamique. Tout le monde a eu envie d’être Grenoblois, il faut jouer sur cet enthousiasme communicatif. Ce n’est peut-être pas reproductible au niveau national actuellement, mais on peut avancer par cercles concentriques ».

Après la victoire, en 2014

En l’occurrence, le territoire départemental semble touché par le virus. Sur un schéma presque identique, avec Nouvelle Donne comme nouvelle composante d’un mouvement, et avec une évolution sémantique significative : gauche et écologistes n’apparaissent plus qu’en sous-titre dans le nom officiel de la liste. C’est sous la bannière officielle du « Rassemblement des citoyens » que 23 candidats se sont présentés dans les cantons de l’Isère.

Remettre le citoyen au cœur du projet politique

Ainsi se construit l’alternance politique (« et non l’alternative gauchiste », selon la formule répétée à l’unisson par le groupe grenoblois) : sur « un dépassement de la latéralité gauche/droite » comme l’appelle Alain Dontaine, qui s’inspire de Podemos. Un dépassement qui doit permettre de remettre le citoyen au cœur du projet politique.

Ce sont les prochains objectifs de l’équipe municipale : les conseils citoyens indépendants à partir de mars, les formations de citoyens à la construction d’un budget municipal en vue des budgets participatifs prévus pour l’année prochaine, les chantiers de la culture pour attribuer collégialement et en toute transparence, à compter du mois prochain, des subventions dans le secteur culturel, le droit d’interpellation citoyenne qui vise à permettre la mise à l’agenda du conseil municipal tout sujet qui aurait recueilli 2500 signatures…

Autant d’outils de gouvernance pour la suite de la mandature : « Il faut libérer l’énergie des habitants », estime Elisa Martin. La co-construction et l’implication des citoyens se veulent le pilier de la philosophie politique que bâtit patiemment l’équipe grenobloise.

Idéaux et réalité

L’expérience grenobloise n’est rien d’autre, au fond, que le classique problème politique posé à ceux qui veulent la changer : jusqu’où accepter le cadre contraignant du réel sans trahir l’éthique du projet ? A quel moment la pratique concrète corrompt-elle l’idéal programmatique ? Quand la gestion prend-elle le pas sur l’ambition ? Où le compromis devient-il compromission ?


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Lire aussi : A Grenoble, la victoire de l’écologie citoyenne

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

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