À Madagascar, trafic et corruption pour piller le concombre de mer

2 septembre 2016 / Marguerite Nebelsztein (Reporterre)



Essentielle pour l’équilibre écologique des fonds marins, l’holothurie, ou concombre de mer, est devenue à Madagascar l’objet d’une pêche illégale à destination de l’Asie. Alimentant la corruption, ce commerce est peu sanctionné par les autorités.

- Sainte-Marie (Madagascar), reportage

Le maire de la communauté urbaine de Sainte-Marie, Ismak Ado Crophe Beassou, rentre à peine de quelques jours en brousse. Devant la mairie, l’édile de 29 ans pose fièrement devant un haut tas de bois coupé illégalement qu’il a saisi avec ses équipes. Un trafic parmi d’autres à Sainte-Marie, petite île longiligne de 27.000 habitants, coin de paradis aux eaux transparentes, connue pour son festival des baleines et son cimetière de pirates. Au pied du bâtiment, deux poubelles différentes invitent au tri.

Pendant que ses équipes rangent la prise dans l’entrepôt municipal, il pousse la porte de son bureau, sur laquelle est écrit : « Soyez bref, précis et clair S.V.P. » Aujourd’hui, c’est au sujet des holothuries qu’il s’inquiète.

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Ismak Ado Crophe Beassou, le maire de Saint-Marie, devant une saisie de bois coupé illégalement.

Depuis l’automne 2015, des pêcheurs munis de bouteilles pour ratisser les fonds marins naviguent par centaines aux abords de l’île. « On s’est rendu compte à partir du mois de juillet 2015 que des gens pêchaient illégalement le concombre de mer. » L’animal marin, que l’on appelle aussi holothurie, ressemble à une limace. Il joue un rôle primordial pour l’écosystème en nettoyant les fonds océaniques et en oxygénant l’eau. Mais pour son malheur, il est très apprécié en Asie pour ses supposées vertus aphrodisiaques.

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Deux specimen d’« holothuria arenicola », espèce vivant dans l’ouest de l’océan Indien, et très prisée sur les marchés chinois.

Les choses vont vite. Par petits groupes de cinquante, des pêcheurs venus de la Grande-Île s’installent sur les plages de Sainte-Marie, squattent des propriétés privées, investissent les bars. La vente illégale d’essence augmente pour ravitailler les bateaux. Pareil pour le sel, utilisé pour sécher la marchandise.

Selon certains, les vols sont en hausse, notamment ceux concernant le matériel de plongée. « En novembre, par exemple, une dizaine d’équipes sont arrivées, avec trois bateaux par équipe, et six plongeurs en moyenne par bateau. Ils ont aussi une grosse quinzaine de bouteilles par équipage », explique M. Beassou. La technique de pêche n’est pas sans risque. Les paliers de décompression ne sont pas respectés et l’on dénombre au moins un accident grave à l’hôpital d’Ambodifotatra, la capitale de l’île.

« Ce n’est pas de la pêche, ce sont des rafles ! »

Ismak Ado Crophe Beassou est désarmé : « Ils paient la population pour qu’elle se taise, on les voit dans la rue, mais on n’a pas de preuve. » L’île survit grâce à un tourisme moribond, affaibli par des crises politiques à répétition. Madagascar est un des cinq pays les plus pauvres du monde. Fraîchement élu et investi pile au début de la crise, ce jeune maire dynamique tente de trouver des solutions : « J’ai été élu pour servir mon territoire, et c’est ce que j’entends faire. » Il essaye de sensibiliser aux risques environnementaux d’une telle pêche.

Une manifestation a été organisée le 6 janvier dernier avec le député et le maire de l’île pour alerter sur la situation. Elle a fait fuir les pêcheurs, qui se sont réfugiés sur la Grande-Île, vers Foulpointe ou Fénérive-Est. De là, ils continuent pourtant leurs activités en toute illégalité. Les habitants de Mahambo assurent les voir sécher la marchandise au grand jour, sur la plage. Même témoignage du côté des marins d’un bateau qui fait escale à Sainte-Marie.

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L’entrée d’Ambotifototra, la principale ville de Sainte-Marie.

« Ce n’est pas de la pêche, ce sont des rafles ! » s’alarme le biologiste Andry Malalan’Ny Aina. La pêche en tant que telle n’est pas interdite, mais c’est l’utilisation de la bouteille, qui permet d’attraper plus de 250 kilos d’holothuries par jour et par bateau, qui est illégale.

Le biologiste, lui-même menacé pour ses combats écologiques à Madagascar, explique le fonctionnement du trafic. « Les pêcheurs viennent de l’ouest ou du nord de la Grande-Île, de Diego, Morondava ou Majunga. Là-bas, il ne reste que des concombres de petite taille et ils ne sont plus assez nombreux. Les pêcheurs ont déjà épuisé les ressources. Les autorisations ne sont données qu’après la pêche, sans aucun regard sur les techniques utilisées. Les concombres sont ainsi blanchis sans que personne pose de questions. »

Plus tard, en février, une sortie en mer a été organisée et un bateau pirate a été arraisonné. Un des participants de l’expédition s’est étonné de l’attitude extrêmement détendue des pêcheurs pris en flagrant délit. Ils expliquaient leur mode de pêche sans se cacher. Mais n’ont dit aucun mot sur le commanditaire. Et la carte mémoire de la caméra de la télévision locale présente lors de l’expédition a été « perdue ».

Le maire n’a eu dès lors aucun pouvoir pour agir, même si 19 bouteilles ont été confisquées et envoyées au ministère de la Pêche. Six personnes ont été arrêtées, mais relâchées deux heures après un coup de fil venu de ce même ministère, indique le maire.

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Un des procès verbaux de la saisie des bouteilles de plongée, fin février 2016. (Les noms ont été masqués.)

M. Beasou reçoit des menaces : « J’ai reçu des appels en numéro privé d’un homme qui se disait ministre et qui voulait que je rende les bouteilles. On m’a aussi plusieurs fois dit que j’allais être destitué si je continuais ou alors que j’avais amassé 1 milliard d’ariarys (280.000 euros). »

« Je sais toute l’histoire, mais je ne dirai rien »

Pourtant, l’holothurie est un animal facile à élever. Mais, pour Andry Malalan’Ny Aina, le gouvernement a une vision court-termiste du problème. La toute nouvelle ministre de l’Environnement, Johanita Ndahimananjara, s’esclaffait en avril lorsqu’on lui apprenait l’arrestation puis la libération de pêcheurs illégaux — selon elle, c’est la manière de faire malgache. La corruption comme manière d’agir.

Des pêcheurs venus de la Grande-Île ne sont pas seuls à participer à ce trafic illégal. Il suffit de pousser la porte du bureau du premier adjoint pour s’en rendre compte. L’homme a loué son bateau à son filleul, bien connu sur l’île pour être dans toutes sortes de magouilles. Il jure pourtant mordicus qu’il ne le savait pas.

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Le port d’Ambotifototra, la principale ville de Sainte-Marie

Mais les accusations les plus lourdes visent le propre représentant sur l’île du ministère de la Pêche. Vêtu d’un t-shirt troué sur lequel on lit « Stop pêche illégale », et portant le sigle de l’Union européenne, il reçoit dans son petit bureau meublé d’une table, d’une étagère et d’un ordinateur hors d’âge. Face à nos questions, il hausse le ton et menace d’appeler ses supérieurs à Tamatave, la capitale régionale. « Je sais toute l’histoire, mais je ne dirai rien », assène-t-il à plusieurs reprises, irrité de notre visite.

De son côté, le maire ne compte pas baisser les bras : « J’aime mon île et je suis fan d’environnement. Je me suis présenté parce que je voulais prévenir les trafics sur terre et sur mer, et je vais trouver des solutions, malgré les menaces. » Le mois dernier, deux habitants de l’île lui ont fait savoir qu’ils braconneraient lors de la saison de pêche, qui débute bientôt. Et qu’ils se passeront de son avis.




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Source : Marguerite Nebelsztein pour Reporterre

Photos : © Marguerite Nebelsztein/Reporterre
. chapô : Concombre de mer vendu à Hong Kong
. holothuria : Wikipedia (Philippe Bourjon/CC BY-SA 3.0)

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