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Animaux

À Rambouillet, des faisans massacrés pour le plaisir des riches

Un faisan.

Héritée de la monarchie, la faisanderie de Rambouillet produit chaque année des milliers de volatiles destinés à être tirés par quelques privilégiés. Et certains profitent du mécénat d’entreprise défiscalisé pour s’adonner à ce type de chasse contestée par les environnementalistes.

Rambouillet (Yvelines), reportage

Dans la ferme pédagogique du domaine national de Rambouillet, les visiteurs se pressent chaque week-end pour admirer des moutons mérinos, des poules de toutes espèces ou encore des vaches et cochons certifiés bio qui s’ébattent en plein air. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’à quelques centaines de mètres de cette ferme qui se veut à la pointe des techniques de reproduction, de sélection des races et du bien-être animal, subsiste le dernier élevage de gibier géré par la puissance publique. Aucune publicité n’est faite sur ce lieu, fermé au grand public. Et pour cause, ici les faisans sont élevés dans des conditions bien plus industrielles que bucoliques.

Reporterre a pu jeter un œil derrière les murs centenaires : disséminées dans une vaste prairie, des installations s’alignent sur plusieurs centaines de mètres. Dans les parcs de reproduction, les mâles fécondent les femelles, qui sont ensuite placées dans des cages minuscules, hors-sol et grillagées, pour faciliter la récupération des œufs. Une fois pondus, ces derniers sont transférés dans une vingtaine de couvoirs. Dans ces pavillons équipés de lampes chauffantes, les faisandeaux éclosent et grandissent avant d’être lâchés sur des parcelles du parc de chasse attenant de 650 hectares, tout aussi fermé au public que la faisanderie.

L’élevage de faisans dans le domaine national de Rambouillet. © DR

Des tirs pour la « conservation de l’espèce » ?

Les domaines publics de Marly et Chambord ont fermé leurs élevages intensifs de gibier, seul le domaine public de Rambouillet conserve le sien. « Les mutations importantes du domaine [de Rambouillet], qu’elles soient sur les plans administratif, financier, politique et stratégique, remettent en cause l’existence même de cet enclos de chasse, mis sous cloche et préservé du regard des citoyens depuis plus de 300 ans », reconnaît pourtant Pierre Rivière, chef de l’unité spécialisée Environnement & Chasse du domaine national de Rambouillet, dans une revue spécialisée sur la forêt.

Pourquoi alors maintenir cet élevage de gibier sous tutelle publique à Rambouillet [1] ? À cette question, ce n’est ni l’Office national des forêts ni le domaine de Rambouillet qui répondent, mais le domaine de Chambord : ce dernier a repris en 2018 la gestion du parc de chasse francilien et donc l’élevage de faisans qui s’y trouve [2]. La direction ne souhaite pas accorder d’entretien sur ce sujet, mais le service communication livre quelques informations par courriel. Ainsi, l’objectif de la faisanderie de Rambouillet ne serait pas de produire des oiseaux destinés à être tirés, mais d’assurer la conservation de l’espèce : « La population est gérée dans les conditions les plus naturelles possibles avec des reprises et relâchements ponctuels.  »

© DR

La faisanderie de Rambouillet reconnaît dépenser 50 000 euros par an pour élever quelque 16 000 faisans, relâchés pour l’essentiel dans le parc de chasse. Durant la saison de chasse, 3 000 volatiles y sont abattus. Ces « prélèvements » seraient destinés à réguler les populations d’animaux. Les gestionnaires ne voient aucune contradiction entre leur mission de « conservation de l’espèce » — qui justifie le maintien de la faisanderie —, et le fait de tuer 20 % de l’effectif chaque année : « Cela n’a rien de comparable avec un élevage pratiqué en masse à des fins commerciales. [… ] Cette gestion a vocation à servir d’exemple d’une chasse durable, respectueuse des équilibres naturels, qui pourrait contribuer à une évolution des pratiques », insiste-t-on au service communication.

Des arguments contestés par les environnementalistes. Le raisonnement de la « régulation » vaut éventuellement pour le gros gibier, qui n’a plus de prédateur naturel et finirait par manquer de nourriture dans ces enclos. Mais absolument pas pour le faisan, explique à Reporterre le naturaliste Pierre Rigaux. Le même balaie l’argument des « équilibres naturels ». D’origine asiatique, le faisan n’est pas une espèce autochtone en Europe et il survit difficilement en milieu naturel : « Les élevages et lâchers ne contribuent donc en rien au maintien de la biodiversité, contrairement à ce que disent les chasseurs. »

La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) dénonce le cercle vicieux qu’engendrent ces pratiques : nés dans des couvoirs sous des lampes chauffantes, les faisandeaux n’ont pas de mère pour leur apprendre à se nourrir et à échapper aux prédateurs, leur inexpérience limitant fortement leur espérance de vie. Alors, pour éviter que les faisans d’élevage ne soient décimés par la faune sauvage — renards et divers mustélidés (belettes, putois, blaireaux, etc.) —, les chasseurs abattent et piègent leurs concurrents à fourrure, à Rambouillet comme partout en France. « Cela prive les agriculteurs d’alliés précieux, sachant que chaque renard consomme 4 000 à 5 000 micromammifères par an, essentiellement des rongeurs », déplore le directeur général de la LPO, Yves Verilhac.

L’élevage de faisans dans le domaine national de Rambouillet. © DR

Milliardaires, politiques, oligarques étrangers…

Outre les arguments de la conservation de l’espèce, les gestionnaires de ce système hérité de l’Ancien Régime le défendent en faisant valoir les retombées économiques. Ce parc de chasse aménagé en parcelles, des « tirés de faisans » dans le jargon cynégétique, aménagées depuis Louis XVI afin d’assurer aux nemrods un tableau abondant dès l’ouverture de la saison, sont à la disposition d’invités triés sur le volet. Parlementaires, ministres, élus locaux, dirigeants d’entreprises et du monde cygénétique… en permettant à des invités de marque d’aligner des tableaux de chasse impressionnants, les gestionnaires du parc espèrent drainer plus de recettes. Car accéder à ces chasses non commerciales nécessite de disposer d’une invitation, obtenue généralement en devenant mécène de l’Épic. Un don d’au moins 5 000 euros donne le droit de participer à une battue au faisan dans l’enclos de Rambouillet.

Directeur général du domaine national de Chambord et commissaire à l’aménagement du domaine national de Rambouillet, Jean d’Haussonville ne se contente plus de la manne des grandes fortunes françaises. Il lorgne aussi « de riches chasseurs étrangers qui choisissent encore trop peu la France », raconte Marcelo Wesfreid dans Le jardin secret de la République (édition Plon), livre consacré aux domaines nationaux de chasse. En ligne de mire : les milliardaires, dirigeants politiques et oligarques de tous pays, du golfe Persique aux États-Unis.

Au centre, le président français Vincent Auriol lors d’une chasse présidentielle à Rambouillet, avec des hommes politiques vietnamiens, laotiens et cambodgiens, le 29 novembre 1954. © AFP

En développant le mécénat, Jean d’Haussonville espère éteindre la controverse [3] que suscite l’accaparement du domaine public à des fins strictement cynégétiques pour le plaisir de quelques « happy few » de la gâchette, dont la liste est tenue secrète. Dans Le jardin secret de la République, le directeur soutient ainsi qu’« il n’y a plus aujourd’hui un euro du contribuable qui serve à financer les chasses de Chambord ou de Rambouillet ». Difficilement accessibles au public, des documents transmis à Reporterre détaillant en 2018 le budget du domaine de chasse de Rambouillet, partie prenante de celui de Chambord à la suite du rapprochement des deux domaines, montrent en effet que ce mécénat permet à de riches donateurs de s’adonner à moindres frais à la « chasse à la cocotte », comme on appelle ici la chasse au faisan. Et même gratuitement quand il s’agit de mécénat d’entreprise.

En contrepartie des dons réglés par les firmes ou fondations qu’ils dirigent, les dirigeants concernés, souvent chasseurs eux-mêmes, se font inviter à Rambouillet. D’où leur générosité : par exemple, Guillaume Poitrinal, le promoteur immobilier et cofondateur de Woodeum, a contribué en 2018 à la mise aux normes de l’élevage de faisans à hauteur de 30 080 euros et versé 25 000 euros pour la rénovation des murs et clôtures, via la Fondation du patrimoine, qu’il préside. Axa, dont les anciens dirigeants Claude Bébéar et Henri de Castries « sont des familiers des chasses de l’État », a financé de son côté l’aménagement de la perspective nord du parc de chasse à hauteur de 475 000 euros. Enfin, le courtier en assurances AON, dont le PDG, Robert Leblanc, se dit également chasseur, a participé en 2018 à la rénovation du pavillon de la faisanderie et L’Oréal à la réfection d’un parquet de pontes pour 35 000 euros. Ainsi, par la grâce du mécénat, la « chasse à la cocotte d’élevage » organisée sous la tutelle de l’État devient une pratique culturelle subventionnée. Et les Français et les Françaises continuent de mettre indirectement de leur poche puisqu’il s’agit d’un mécénat largement défiscalisé, donc correspondant à un manque à gagner pour l’État.

Quand bien même ils ne seraient pas mécènes, des dirigeants politiques étrangers peuvent y exprimer toutes sortes d’extravagances. Il faut alors s’incliner, dans l’intérêt supposé de la France. En 2007, lors de sa visite à Paris, le dictateur libyen Kadhafi avait ainsi demandé à ce qu’on lui organise une partie de chasse à Rambouillet, dont Marcelo Wesfreid révèle les dessous dans son livre. Pour lui assurer un « tableau riche de 500 volatiles », les gestionnaires procédèrent à des lâchers dans le parc. Mais cette débauche de moyens ne suffit pas à satisfaire Kadhafi. Frustré par sa propre maladresse, le fantasque colonel exigea alors un fusil à pompe pour décimer plus vite les faisans. Et, à force de s’énerver, il en vint à les tirer à même le sol, au mépris de tous les usages. Ce jour-là, l’éthique de la chasse dont se prévaut Rambouillet prit aussi du plomb dans l’aile.

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