À Reporterre, la liberté court toujours

Durée de lecture : 4 minutes

14 novembre 2017 / Hervé Kempf (Reporterre)

Comment Reporterre fait-il pour être indépendant ? Et qu’est-ce qu’un média indépendant ? Le rédacteur en chef de Reporterre l’explique dans cet article, écrit pour le journal Politis.

Hervé Kempf est rédacteur en chef de Reporterre. Ce texte a été publié le 8 novembre 2017 dans le numéro 1477 de la revue Politis.


On n’a pas mieux parlé de l’indépendance que La Fontaine, dans sa fable du loup et du chien. Vous connaissez l’histoire, qui mériterait d’occuper tout l’espace de ce billet : un loup famélique rencontre un chien fort et gras, qui lui vante l’agrément de sa condition. Rejoignez-moi, dit le chien. Le loup : « Que me faudra-t-il faire ? — Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens portant bâtons et mendiant ; flatter ceux du logis, à son maître complaire ; moyennant quoi votre salaire sera force reliefs de toutes les façons, sans parler de mainte caresse. » Le loup se lèche les babines. Mais il voit le cou pelé du chien. « Qu’est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ? Rien ? — Peu de chose. — Mais encore ? — Le collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez, est peut-être la cause. — Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ? — Pas toujours, mais qu’importe ? » Le loup fuit, et court encore.

On court encore, à Reporterre. Quels délices de se rouler dans les feuilles mortes pour photographier les champignons, de rappeler dans l’indifférence des médias nourris à la publicité automobile que Renault continue à tricher sur la pollution, de décortiquer la façon dont Areva et M. Bolloré ont traficoté sur l’usine qui fournit des pièces nucléaires défectueuses, de faire entendre la parole des insoumis de Bure et des Zad, de cultiver un jardin sans pétrole — bref, de suivre le gré du vent et l’instinct du chasseur, et de n’avoir de comptes à rendre qu’à nos 16.000 lecteurs quotidiens.

L’indépendance, c’est simple : dire non aux puissants, non au mensonge, et s’en remettre au lecteur et lectrice qui saura bien juger, à la fin, qui lui raconte le mieux le spectacle du monde. On y vit frugalement, mais on y est bien.

Notre ligne rédactionnelle : la dégradation rapide de l’écologie planétaire est LE problème politique de ce début du XXIe siècle

Après, l’important est d’être clair sur ce que l’on veut dire. La ligne rédactionnelle de Reporterre est clairement affichée : nous considérons que la dégradation rapide de l’écologie planétaire est le problème politique de ce début du XXIe siècle. Je dis bien « le » problème politique, parce qu’il n’y en a pas aujourd’hui d’aussi lourd de conséquences. Comment l’humanité, qui n’a jamais été si nombreuse ni puissante, et qui forme aujourd’hui, pour la première fois depuis l’émergence d’Homo sapiens sapiens, il y a environ 70.000 ans, une culture commune, va-t-elle enrayer cette destruction de son milieu de vie, qui la conduit au désordre, à la guerre, à la famine et au chaos ? Voilà ce qui nous intéresse, qui nous guide, et à partir de quoi nous racontons, avec nos trop faibles moyens, ce que nous voyons, sentons, comprenons, entendons de ce monde bruissant, fascinant, admirable et inquiétant.

Il se trouve que, pour suivre cette ligne rédactionnelle — qui est la ligne de vie d’un journal, son âme —, il faut être indépendant : de l’argent, essentiellement, qui s’accumule dans les poches avides d’une classe dirigeante qui a rarement été aussi historiquement criminelle. Quelle est la ligne rédactionnelle de Niel-Pigasse, d’Arnault, de Drahi, de Dassault, pardon, du Monde, des Échos, de Libération, du Figaro ? Ils ne l’écrivent pas, mais la voici : l’économie est la priorité, la croissance du PIB est bonne par principe, l’inégalité est un problème secondaire. Quant à l’écologie, ah oui…

Oups… Denis Sieffert, le rédacteur en chef de Politis, m’avait demandé de raconter « comment on vit l’indépendance, comment on fait ». Eh bien, on bosse, on tricote, on boulotte, on se serre, on se débrouille, on fait des choix, des impasses, des erreurs, de la voltige, et surtout, de l’information, des enquêtes, des reportages, et jour après jour, un média qui fait honneur à celles et à ceux qui le font ainsi que, on l’espère, à celles et à ceux qui le lisent.

Souvent, et il faut qu’on le dise mieux, on rappelle aux lectrices et aux lecteurs : « L’information libre dépend de vous. Soyez indépendants, soutenez la presse libre. »

Ainsi, ça va, on court, on court encore, on courra toujours. Vivent les loups !


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

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