À défaut de neige, la région Auvergne-Rhône-Alpes arrose les stations d’argent public

Durée de lecture : 7 minutes

19 juin 2020 / Corinne Morel Darleux (Reporterre)



Notre chroniqueuse, conseillère régionale en Auvergne-Rhône-Alpes, raconte une réunion de travail des élus régionaux sur l’avenir des stations de montagne, durement touchées par la crise du Covid-19. Qu’est-il prévu au-delà des aides d’urgence alors que le changement climatique est déjà une réalité ? Rien.

Corinne Morel Darleux est conseillère régionale en Auvergne — Rhône-Alpes et a publié Plutôt couler en beauté plutôt que flotter sans grâce.

Corinne Morel Darleux

À la Région Auvergne-Rhône-Alpes, les travaux continuent à distance, en attendant le retour physique à l’hôtel de Région prévu début juillet. Des commissions raccourcies se tiennent donc par visioconférence sur une application délicieusement nommée blue jeans (rah, toute notre jeunesse !). C’est curieux, ces réunions à domicile où l’on n’a pas demandé à être invité, qui flirtent parfois avec l’intimité imposée. L’écran se divise entre un député qui mord à pleines dents dans sa brioche en gros plan et un élu qui, par une manipulation hasardeuse, partage son écran et dévoile ainsi des sites de rencontre restés malencontreusement ouverts. Les décors de fond varient, certains sont délibérément neutres, beaucoup sont constitués de bibliothèques et, moins souvent heureusement, de trophées de chasse au mur. Ça plante le cadre. Au moins ce dispositif permet de maintenir un peu de démocratie, même si du coup prendre la parole, ne serait-ce que pour demander une précision, le montant d’un budget, ou s’il est bien raisonnable que ce soit la Région qui finance l’enneigement de pistes destinées au Club Med, revient à faire face à une dizaine de visages alignés qui lèvent les yeux au ciel. Un petit côté revival de l’académie des neuf (parfum des années 80, quand tu nous tiens).

C’est ainsi qu’en commission Montagne, nous avons pu ce vendredi 5 juin aborder la question de la « relance », étudiée en lien avec la branche tourisme de la Région. Entre le manque de neige et l’arrêt brutal dû à la pandémie, de nombreuses stations sont en difficulté, les saisonniers et les guides à la limite de l’asphyxie, les commerces des stations, les hôtels, les restaurants : tout le monde est durement touché. Constat partagé, il faut donc les aider, « booster » la saison d’été et préparer la saison d’hiver. En l’absence de document écrit, je prends toutes les notes que je peux en écoutant le conseiller spécial à la montagne, Gilles Chabert. Dans les actions annoncées figure la relance du dispositif d’assurance aux principes mutualistes Nivalliance : la Région abondera d’un euro chaque euro pour les petites stations qui ont perdu une part importante de leur chiffre d’affaires, pour un budget d’aide exceptionnelle de 2,8 millions d’euros. Le plafond des aides aux petites stations, sur projet, est également doublé… Et voilà pour l’hiver. Mon stylo en reste en l’air.

« Avec peut-être, mais ce n’est pas arbitré, des aides pour avoir une énergie un peu plus naturelle : aider les stations à changer leurs ampoules, du photovoltaïque… » 

Sur ce, le conseiller spécial, sans même reprendre son souffle, me passe la parole directement, en indiquant élégamment « On va tout de suite donner la parole à madame Morel Darleux, comme ça on aura réglé le problème » (des montagnes, du ski, de ma personne ? Mystère). Je pose donc tout naturellement la question que chaque personne sensée, a fortiori élue, devrait poser il me semble : au-delà de ces aides d’urgence, qu’est-il prévu pour la suite ? Il n’est pas sûr que la neige revienne, un virus, en revanche, on ne peut pas l’écarter, y a-t-il des réflexions sur l’avenir des stations ? Des dispositifs prévus pour « booster » la fréquentation locale, puisque tout le monde ne parle plus que de relocalisation, même Monsieur Wauquiez ? Voyons, les gens des stations ne sont pas des benêts, me répond monsieur Chabert : il faut leur faire confiance, ils vont d’eux-mêmes adapter leurs tarifs pour les locaux, on les laisse gérer. Donc, si je comprends bien, on ne va pas les aider financièrement sur ce point. Bon. La réponse, pour l’instant, c’est : « On continue la neige [comprendre les canons et retenues d’eau] et un plan de développement sera présenté à l’automne avec peut-être, mais ce n’est pas arbitré, des aides pour avoir une énergie un peu plus naturelle : aider les stations à changer leurs ampoules, du photovoltaïque… » (les ampoules, je vous jure que c’est vrai).

Et pour ce qui est de la saison d’été ? Un spot de 25 secondes a été fait, intitulé La montagne, tout naturellement diffusé du 10 au 26 juin — la suite de La montagne, ça vous gagne certainement. Fort bien, mais il ne suffit pas de donner envie, encore faut-il en avoir les moyens. Parier sur l’offre sans se préoccuper de l’état de la demande, c’est refuser de voir l’ampleur de la crise sociale dans ce pays, à quel point le confinement a précipité la précarité et que, quel que soit le nombre de fois où on va voir un spot avec de belles images à la télé, ce n’est pas ça qui va faire fleurir l’argent magique pour partir en vacances à la montagne. Le vice-président à l’environnement a beau insister sur les chèques-vacances, la décision est d’attendre : « Espérons que nous nous trompons, la crise de cet été, on la verra en septembre, on avisera à ce moment-là, on va pas faire le bilan avant. »

Si je vous raconte ce petit échantillon de ce qu’on voit et entend à la Région, ce n’est pas à cause d’un goût coupable pour les passions tristes, c’est avant tout parce que c’est terriblement symptomatique de l’absence de toute réflexion structurante, de toute anticipation… à un point, comme souvent il est vrai avec monsieur Chabert, caricatural et proprement stupéfiant. Et on parle là de la personne qui tient un budget public de plusieurs millions d’euros et porte la responsabilité d’impulser les politiques de la plus grande région de montagne d’Europe. Ce n’est pas truculent, comme je l’entends souvent, c’est désastreux.

Tout se passe comme si à chaque fois qu’il y a une faiblesse dans le système, c’est là que la Région décide de tout miser 

Tout se passe comme dans un mauvais rêve, vous savez, celui où vos semelles ont fondu dans le béton et vous ne pouvez plus courir, les mots sortent au ralenti de votre bouche alors qu’il faudrait réagir et vous êtes incapable de vous faire entendre alors que tout le monde autour de vous fait n’importe quoi. Tout se passe comme si à chaque fois qu’il y a une faiblesse dans le système, c’est là que la Région décide de tout miser. Il fait de plus en plus chaud dans les Alpes, on met des canons qui ont besoin de froid pour fonctionner. Les nappes phréatiques sont à sec, on crée des retenues d’eau qui l’empêchent de ruisseler. Et dans ce cas précis, alors qu’on nous explique que la grosse inquiétude pour la prochaine saison de ski est le marché anglais, devinez quoi : on décide de mettre le paquet sur le marché anglais.

Heureusement, sur le terrain, dans les stations et en montagne, les acteurs se mobilisent, c’est une question de survie et s’il faut avancer sans l’institution, encore un an, on fera sans.





Lire aussi : Chroniques de Corinne Morel Darleux

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos :
. chapô : Canon à neige. Pixabay
. Shadoks : © Jacques Rouxel et Jean-Paul Couturier

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