Accident nucléaire : le coronavirus nous apprend que l’inimaginable peut devenir réalité

Durée de lecture : 6 minutes

25 avril 2020 / Réseau Sortir du nucléaire



Les 34 ans de l’accident de Tchernobyl interviennent « dans le contexte d’une crise sanitaire inédite, qui rappelle que des phénomènes que l’on se refusait à envisager peuvent devenir réalité », expliquent les auteurs de cette tribune. Qui s’interrogent : en cas d’accident nucléaire, observerions-nous les mêmes phénomènes que pendant la crise du Covid-19 ?

Le réseau Sortir du nucléaire regroupe des associations françaises antinucléaires depuis 1997.


En cas d’accident nucléaire, observerons-nous les mêmes phénomènes que pendant la crise du Covid-19 ?

Comme nous le rappellent les incendies survenus ces dernières semaines, l’accident de Tchernobyl n’est pas terminé. Ce 26 avril, nous en commémorerons les 34 ans dans le contexte d’une crise sanitaire inédite, qui bouscule nos vies, rappelant que des phénomènes que l’on se refusait à envisager peuvent devenir réalité. 

Interrogeons-nous : ne risquons-nous pas de faire l’expérience de phénomènes similaires, voire pires, en cas d’accident de type Tchernobyl en France ? Cette éventualité ne relève pas de la spéculation : l’Autorité de sûreté nucléaire elle-même répète que ce risque est possible — son site invite même les associations, entreprises et élu·es locaux à examiner le rôle qu’ils seraient appelés à endosser dans cette pièce où ils n’ont jamais demandé à jouer. Tentons la comparaison.

  • Si on ne peut comparer un panache radioactif à une maladie contagieuse, l’expérience de Tchernobyl montre que les retombées radioactives, à l’instar du Covid-19, peuvent se diffuser très rapidement, de manière invisible, en ignorant les frontières. Toutefois, si l’on peut fermer des frontières et instaurer des mesures de distanciation sociale et de confinement pour stopper la propagation d’un virus, nul ne peut empêcher le déploiement d’un nuage chargé de radionucléides. En cas d’accident nucléaire, les personnes habitant à proximité de la centrale pourraient être appelées à se confiner pour une durée donnée (et sans autorisation de se promener pendant une heure !) ; mais cela n’empêcherait pas la contamination durable de territoires entiers. 
  • Affronter une épidémie comme le Covid-19 constitue déjà un défi considérable pour la France (la situation étant aggravée par le manque de moyens pour l’hôpital). Mais malgré l’existence de « Plans particuliers d’intervention » et d’un « Comité Directeur Post-Accidentel », le pays ne serait pas mieux préparé à faire face à un accident nucléaire. L’évacuation n’est prévue que dans un rayon de vingt kilomètres autour des sites nucléaires (où peuvent tout de même résider jusqu’à 350.000 personnes), comme la distribution de pastilles d’iode (qui ne protègent d’ailleurs que des iodes radioactifs, et pas des autres radioéléments). Pourtant, le panache de Tchernobyl n’est pas resté sagement confiné dans un rayon de vingt kilomètres. L’institut Biosphère a simulé les conséquences d’un accident nucléaire à la centrale du Bugey, près de Lyon : selon les conditions météorologiques, les retombées pourraient traverser la France d’est en ouest, traverser l’Allemagne, voire atteindre les côtes du Maghreb !
  • Sous-estimation de la pandémie, port du masque présenté comme « inutile » : à plusieurs reprises, depuis le début de la crise du Covid-19, le gouvernement n’a pas semblé prendre la mesure de la gravité de la situation. De nombreux « experts » fréquentant les plateaux de télévision lui ont emboîté le pas. Les controverses sanitaires se déchaînent sur les réseaux sociaux. Qu’en serait-il en cas d’accident nucléaire ? Les autorités nieraient-elles aussi la gravité de la situation ? Si les témoignages de soignant.es sur le Covid-19 circulent, en cas de crise nucléaire, il est à craindre que l’information disponible soit drastiquement verrouillée. Le manque de transparence actuelle de l’industrie nucléaire — qui peut tarder jusqu’à une semaine pour communiquer sur un rejet radioactif, comme cela a été le cas à Golfech en 2016 — n’incite pas à l’optimisme. Et que dire des discours prononcés par des experts officiels suite à l’accident de Fukushima, comme le fameux « les effets des radiations ne touchent pas les personnes qui sourient » du Pr Shunichi Yamashita 
  • Poursuite du travail dans des secteurs non essentiels, reprise des cours au risque de transformer les écoles en clusters pour permettre le retour au travail des parents : concernant le Covid-19, plusieurs décisions semblent faire primer l’économie sur la santé publique. En cas d’accident nucléaire, nous risquons d’assister au même phénomène, surtout à moyen et long terme. Le combat contre ce virus est une question de mois ou d’années. Les conséquences d’un accident nucléaire, elles, perdurent pendant des siècles. La « décontamination » des territoires est illusoire. Dès lors, les autorités peuvent être tentées de forcer le « retour à la normale ». En jouant sur les normes, comme au Japon, où, pour permettre le retour des populations dans les territoires contaminés, le seuil de radioactivité admissible a été élevé à 20 millisieverts par an pour les adultes comme pour les enfants (seuil normalement réservé aux travailleurs du nucléaire). Avec des programmes comme Ethos, financés par l’industrie nucléaire française qui visent à démontrer que la vie quotidienne est possible dans les zones contaminées par Tchernobyl. Ou en faisant marcher la propagande, comme au Japon où le départ de la flamme olympique devait avoir lieu à 20 km de la centrale accidentée. En France, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire a évalué le coût d’un accident majeur : 430 milliards d’euros (et jusqu’à 5.800 milliards dans le pire des cas). Le « coût d’image » (impacts sur le tourisme, boycott des produits agricoles...) représente 39 % de ce montant. En cas d’accident au Blayais (Gironde), verra-t-on une grande campagne de communication vanter les grands crus de Bordeaux ? Et si la centrale de Nogent-sur-Seine (Aube) contamine les alentours, cherchera-t-on à rouvrir Disneyland Paris à tout prix ?
  • Enfin, avec la crise du Covid-19, des millions de personnes se retrouvent en première ligne, à devoir faire face la boule au ventre et mal équipées : personnel soignant, du nettoyage, de la grande distribution... Et en cas d’accident nucléaire ? Là aussi, un nombre important de personnes se retrouveraient en première ligne : pompiers, salarié·es d’EDF... mais surtout employé·es de la sous-traitance nucléaire. À l’instar du personnel soignant, ces derniers dénoncent depuis des années une course à la rentabilité et une dégradation de leurs conditions de travail, qui ne leur permet plus d’effectuer correctement les tâches nécessaires à la sûreté et les mettent eux-mêmes en danger. 

À l’approche de l’anniversaire de Tchernobyl, souvenons-nous des personnes qui furent alors en première ligne, ces centaines de milliers de liquidateurs qui sont intervenus sur le réacteur éventré pour éviter que la catastrophe n’empire encore plus, et dont beaucoup ont payé leur dévouement de leur santé, voire de leur vie

La crise du Covid-19 exige un changement de modèle, pour dépasser les logiques de rentabilité et se recentrer sur l’essentiel et le soin aux personnes. Dans un monde plus incertain, nous ne pouvons pas nous permettre de vivre en plus une crise nucléaire. Là aussi, un recentrage s’impose, pour passer à un système énergétique plus sobre, sûr, résilient, local et renouvelable. Changeons de voie et investissons pour une transition énergétique digne de ce nom plutôt que dans le post-accidentel.





Lire aussi : Trente ans après Tchernobyl, la radioactivité contamine toujours les enfants

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Réacteur 4 de Tchernobyl, en 2013. Paweł ’pbm’ Szubert / Wikimedia

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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