« Acheter français » : la grande distribution a-t-elle tenu ses promesses ?

Durée de lecture : 7 minutes

11 mai 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Au début du confinement, la grande distribution a promis de soutenir les producteurs français. Un engagement qui semble tenu, notamment dans le secteur des fruits et légumes. Reste à trouver les moyens de pérenniser cette nouvelle stratégie qui coûte tout de même plus cher au consommateur final.

Les enseignes de la grande distribution auraient-elles des élans patriotiques ? Depuis le début du confinement, elles promettent à longueur de spots publicitaires de soutenir l’agriculture française en multipliant leurs achats auprès des producteurs. Fraises, asperges, concombres, tomates : tout y passe ou presque. Chez Carrefour, on s’engage à vendre « en priorité des produits français qui seront proposés jusqu’à épuisement des stocks. »

Dans son blog, Michel-Édouard Leclerc, patron de l’enseigne éponyme, assure que les produits d’origine étrangère seront « anecdotiques »
Chez Intermarché, on parle à la fois d’un « soutien aux filières agricoles françaises » mais aussi de la « défense du pouvoir d’achat des Français ».

Est-ce une réelle prise de conscience citoyenne des grandes enseignes, d’ordinaire peu réputées pour leur charité envers les producteurs de fruits et légumes ? « Ce ne sont pas que des effets d’annonce. Il y a vraiment eu un recentrage sur les achats d’origine France », assure à Reporterre Luc Barbier, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF). « La pression syndicale et gouvernementale a fonctionné », renchérit Bruno Vila, président de Rougeline, secrétaire général des producteurs de légumes de France, également membre d’Interfel.

Le gouvernement a en effet multiplié les appels du pied dès le début du confinement. « Approvisionnez-vous en produits français », enjoignait dès le 24 mars, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie.
Son homologue à l’Agriculture, Didier Guillaume, demandait à ce que les consommateurs fassent un effort. « C’est comme cela que la machine va redémarrer », avait-il déclaré sur BFM.

La production française est insuffisante pour couvrir la demande

Sur le terrain, ce partenariat avec des paysans locaux ne date pas forcément du début du confinement. « Ils ne se sont pas réveillés d’un seul coup le 17 mars au matin », remarque David Eychenne, porte-parole départemental de la Confédération paysanne de l’Ariège. Il raconte avoir décroché son téléphone pour appeler le directeur du Super U de Mirepoix, avec qui les producteurs locaux collaborent depuis plusieurs années, afin de lui demander s’il pouvait écouler le stock de ceux qui fournissaient d’ordinaire les cantines scolaires. « Il a tout pris. Et au final, les paysans n’ont pas réussi à fournir assez par rapport à la demande ! » 

En effet, la production française est loin d’être auto-suffisante : la moitié des fruits et légumes consommés provient de l’étranger. Impossible pour la grande distribution de se contenter d’acheter local pour remplir ses rayons. Et cette situation ne se résorbera pas de sitôt. « À force de ne privilégier que le prix dans l’acte d’achat, le consommateur a mis en difficulté les paysans français », assure Luc Barbier de la FNPF. Il donne pour exemple la culture de pêches, passée de 400.000 tonnes en 2004 à 200.000 tonnes en 2014. « Replanter des vergers pour faire face à une hausse de la demande prendra du temps. »

Un abricot, dans un verger à Tain-l’Hermitage (Drôme). La moitié des fruits et légumes consommés en France est produit sur le territoire.

C’est pourquoi il reste encore des produits étrangers dans les étals des supermarchés. Alors pour changer ce modèle, certains proposent de limiter les importations au strict nécessaire. « On ne peut pas continuer de vendre des pêches espagnoles au mois d’août alors que c’est la pleine saison chez nous. L’origine française doit être privilégiée dans ces cas-là », estime Gérard Majorel, producteur à Thuis dans les Pyrénées-Orientales et membre de la Fédération nationale des producteurs de fruits.

Acheter local n’est pas à la portée de toutes les bourses

Acheter français, c’est bien, mais ce n’est pas forcément accessible à toutes les bourses. « Le consommateur découvre aujourd’hui que les coûts [des produits français] sont différents des coûts espagnols. Jusqu’à présent, je pense que ce n’était pas son problème. Mais il doit prendre conscience de la différence entre un Smic à dix euros brut chez nous et moins de cinq euros en Espagne. Sachant que la moitié de nos coûts de production passent en main d’œuvre, le différentiel est énorme », précise Luc Barbier. Selon une enquête de l’UFC-Que Choisir publiée le 22 avril, les prix des fruits et légumes frais vendus en vrac ont fortement augmenté durant la période de confinement. Une hausse qui s’explique notamment par des achats de produits d’origine France, plus onéreux.

Afin de résorber ces inégalités, la Confédération paysanne plaide depuis des années pour une régulation tarifaire. « Il faut instaurer un prix minimum d’entrée aux frontières afin de pouvoir s’aligner sur le prix de revient de la production en France. Il n’y aurait alors pas de phénomène de concurrence. On pourrait également réguler les importations : les fraises par exemple pourraient entrer uniquement au moment où nous n’en produisons pas », propose Damien Houdebine, secrétaire national du syndicat. Problème : ce type de régulation irait à l’encontre des traités européens. « Oui, c’est une revendication compliquée », concède-t-il. « Mais on n’en voit pas d’autre. Il faut changer les traités ou y désobéir. »

Dans la Drôme, Caroline et Jérôme Ode ont mis en place des casiers pour la vente directe il y a deux ans. Ces derniers temps, la demande a explosé.

Sans aller jusqu’à fâcher nos voisins européens, Bruno Vila aimerait que les fruits et légumes ne soient plus soumis à la loi du marché :

Aujourd’hui, nous sommes dans un système spéculatif. Et quand on voit tous les engagements et les risques que doit prendre l’exploitant... S’il pouvait avoir une partie de sa production contractualisée, cela lui apporterait une certaine sécurité car il saurait qu’il peut vendre à un prix correct qui ne serait pas lié à la météo ou à l’état du marché. »

Cette crise serait-elle l’occasion de rebattre les cartes afin d’instaurer un nouveau système plus équitable pour les producteurs ? « Essayons d’en tirer des enseignements et de ne pas retomber dans les travers des prix bas et des promotions à tout va », espère Bruno Vila.

Profiter de la pandémie pour changer les habitudes

Le salut viendra-t-il du consommateur ? Va-t-il faire preuve de solidarité envers les agriculteurs, lorsqu’il en a les moyens ? « Il y avait déjà une certaine attente dans ce sens avant que le coronavirus vienne tout perturber », assure Gérard Majoral. Circuit court, Amap et autres marchés paysans ont en effet la cote en ce moment. Mais Luc Barbier demeure sceptique : « Regardez le comportement que certains ont eu quand les McDo ont rouvert leur drive. Donc, oui ça serait bien qu’on relocalise la production mais cela veut dire qu’il faut une acceptation sociétale. » Il rappelle que les états généraux de l’alimentation n’ont pas changé grand-chose. Et surtout, il a le sentiment d’être incompris des pouvoirs publics. « On ne fabrique pas des boulons, on travaille avec le vivant. On ne peut pas tout changer en claquant des doigts. Recréer de la production prend du temps. »

Dans son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron a estimé qu’il faudrait « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d’autonomie stratégique pour notre Europe ». Mais au-delà des grands discours, il n’a pas encore répondu à une équation insoluble à laquelle l’agriculture française demeure confrontée : comment nourrir un maximum de gens à un prix minimum tout en maintenant le revenu des agriculteurs à un niveau décent ?





Lire aussi : Les restaurateurs les plus militants seront les plus touchés par la crise

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
. chapô : Dans un supermarché le 16 mars 2020 à Pfastatt, dans l’est de la France. SEBASTIEN BOZON / AFP
. Abricot (Drôme). © Marie Astier/Reporterre
. Producteurs à Condorcet (Drôme). © Victor Point/Reporterre

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