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Alimentée par les crues, la forêt de la Table-Ronde s’épanouit aux portes de Lyon

24 janvier 2018 / Benjamin Larderet (Reporterre)

Méconnue et d’une grande richesse écologique, la plus vaste forêt alluviale du sud-est de la France se déploie aux portes de Lyon. Reporterre vous fait visiter cet écosystème en partie insulaire qui soit son originalité aux inondations et aux crues du Rhône.

  • Vernaison (Rhône), reportage

Les habitants des bords de l’eau pataugent. Mardi 23 janvier à 20 h, plus de vingt départements étaient en vigilance orange pour « risque de crue génératrice de débordements importants », et cinquante en vigilance jaune. A Paris, le niveau de la Seine devrait atteindre 5,70 mètres jeudi matin, et la SNCF a d’ores et déjà annoncé l’arrêt du RER C et la fermeture de sept stations. La faute à des pluies cinq fois plus abondantes que d’habitude, qui font de ce début d’année 2018 le deuxième mois de janvier le plus pluvieux depuis 1900, selon le ministère de la Transition écologique et solidaire.

Mais les crues ne servent pas seulement à embêter les usagers de transports en commun. « Ce sont des perturbations naturelles qui permettent de maintenir des milieux pionniers en bord de rivière et évitent que la forêt n’envahisse tout, souligne Maxime Zucca, chargé de mission naturaliste à Natureparif. Différentes zones de la rivière présentent des écosystèmes différents en fonction du régime de crue : forêt alluviale quand elles sont modérées, prairies alluviales quand elles sont plus fortes. »

Chacun de ces milieux accueille un cortège d’espèces très dépendantes de ces flux et reflux d’eau douce. « Par exemple, les brochets se reproduisent dans les prairies alluviales en période de crue, là où les autres poissons ne vont pas qui pourraient dévorer leurs alevins », illustre le naturaliste.

Malheureusement, avec l’artificialisation des cours d’eau, ces écosystèmes gorgés d’eau deviennent rares et précieux. À tel point que les gestionnaires d’espaces naturels tentent de les recréer manuellement à l’aide de tractopelles. Reporterre vous emmène en balade dans une forêt alluviale naturelle exceptionnelle, près de Lyon.

Si vous êtes déjà descendus dans le sud de la France par la vallée du Rhône, vous êtes passés tout près d’une grande île discrète. Elle fait partie d’un ensemble de près de 400 hectares qui abritent la plus vaste forêt alluviale du quart sud-est du territoire français. À seulement une dizaine de kilomètres de Lyon, coincée entre l’autoroute A7 et deux lignes de chemin de fer, dissimulée par la raffinerie de pétrole de la « vallée de la chimie », elle doit peut-être son salut au peu d’intérêt suscité par un terrain inondable avec vue sur les usines.

C’est avec les techniciens chargés de la gestion du site que la balade commence. Nous sommes dans une ancienne saulaie qui s’étendait auparavant sur des kilomètres avant que l’urbanisation n’ait progressivement eu raison d’elle. Ce qui caractérise une forêt alluviale, « ce ne sont pas des bois durs, comme les chênes ou les hêtres de 500 ans. Il s’agit plutôt de bois tendres, des bois d’eaux, fragiles : peuplier, saule, frêne, etc. Dès qu’il y a un coup de vent [à partir de 62 km/heure, selon l’échelle de Beaufort], les premières branches commencent à tomber, explique Clément Cognet. La production de bois mort est ainsi bien supérieure à celle d’une forêt normale ».

Nous nous arrêtons à proximité d’une trouée donnant sur la berge pour admirer le fleuve. « C’est [la raffinerie de pétrole de] Feyzin en face, c’est moins alluvial », plaisante Anthony Giraudo. La zone classée Seveso n’est pas loin, et de petits panneaux jaunes indiquent la sortie de la forêt en cas d’accident industriel ou de montée soudaine des eaux.

« C’était la première fois en Europe qu’on redonnait vie à un fleuve » 

L’écosystème se développe ici sur les sédiments transportés par le fleuve. Le caractère inondable de la forêt en est l’aspect le plus frappant. C’est en début d’année que le Rhône monte, de janvier à mars. Ensuite, avec la fonte des neiges, le site devient inaccessible. « Les riverains viennent ici depuis des années pour pêcher dès que le fleuve est en crue. […] Ils sortent des ablettes à foison ! » Le canal, creusé dans les années 1960, a vraiment endigué le Rhône, mais « trois lônes ont été recreusées et fonctionnent super-bien maintenant ; les castors sont présents, les martins-pêcheurs aussi… »

Le rôle des lônes est primordial à la gestion des crues et à la biodiversité.

Une lône désigne, d’abord régionalement, un bras de fleuve qui se perd dans la terre et dont le rôle est primordial à la gestion des crues et à la biodiversité. « On a redonné vie au Rhône en 1989. […] C’était la première fois en Europe qu’on redonnait vie à un fleuve », explique Vincent Gaget, naturaliste qui travaille sur ce terrain depuis 25 ans.

Preuves du succès : les nombreux hérons et les milans noirs, emblématiques du site, dont 55 couples, nichent sur place. Dans les clairières s’épanouissent de nombreuses orchidées. Au rayon des curiosités, on recense l’azuré du serpolet, un papillon dont la larve à la particularité d’être abritée dans les fourmilières.

Nous laissons la saulaie derrière nous pour nous rendre sur l’île de la Table-Ronde. L’abondance de lianes, comme la vigne vierge, mais surtout le lierre, est caractéristique. « Il y a de nombreuses idées reçues concernant le lierre. Il y a peu de temps encore, on apprenait [...] qu’il fallait absolument l’enlever et le couper. » Mais, « dès qu’il donne ses fruits, tous les oiseaux viennent. [...] Le lierre fournit ainsi les dernières fleurs de la saison et les premiers fruits de l’année ».

Le chemin mène à un affût. À travers les ouvertures, la vue embrasse un bras d’eau entouré de forêt. « Si on laisse [la lône] s’arborer, les feuilles et les branches vont tomber. La matière organique va s’accumuler et le bras d’eau va se combler », précise Clément Cognet, à voix basse. Au bout de quelques minutes, un éclair bleu traverse notre champ de vision : un martin-pêcheur vient de passer. Nous l’observons quelque temps, puis nous quittons l’affût en direction d’une clairière entretenue.

« On va aller détruire un espace naturel riche pour faire des pépinières en pots »

C’est une ancienne décharge réhabilitée. « Sous nos pieds, on a un ball-trap où, pendant 100 ans, les mecs on tiré tous les jours. [...] Quand tu creuses la butte, sous 10 cm de sable, tu trouves des balles en plomb grosses comme ça », dit-il, en montrant une phalange de son index. De l’argent a été investi et un travail important a été mené pour réhabiliter cet espace. Mais, aujourd’hui, le site est menacé, 28 hectares risquent d’être rasés : une pépinière implantée à côté de la raffinerie de pétrole doit déménager pour respecter le plan de prévention des risques technologiques. C’est ici qu’elle a choisi de s’installer.

Nous finissons la boucle avant de quitter l’île et nous nous dirigeons vers le troisième et dernier site de la visite. « Là, on ne fait aucune gestion. On vient très rarement. » Nous quittons les sentiers balisés pour nous enfoncer dans la forêt. Seuls le bruit des craquements de branches et les cris des oiseaux parviennent à nos oreilles. Ici ou là, on peut apercevoir des nids en haut des arbres, ou des tanières creusées dans les berges. Après un quart d’heure de marche, nous arrivons à la pointe de l’île, où la forêt laisse place à la civilisation. La transition est abrupte : un pont de chemin de fer et des usines à 100 mètres nous rappellent que nous sommes encore dans la Métropole lyonnaise. Comme un pied de nez à la civilisation, quelques arbres au tronc grignoté à 30 centimètres du sol trahissent la présence de familles de castors.

Et Vincent Gaget de conclure : « On a sauvé cet espace en 1989. En 1992, on l’a sauvé une seconde fois [d’un projet de golf]. On a créé un syndicat pour gérer un territoire qui a de l’intérêt pour le périurbain lyonnais, et pour la biodiversité en général. Aujourd’hui, on nous dit qu’on a encore besoin d’étendre le système économique, et on va aller détruire un espace naturel riche pour faire des pépinières en pots. »


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Lire aussi : « Les inondations sont bénéfiques pour la biodiversité et contre la sécheresse »

Source : Benjamin Larderet pour Reporterre

Photos : © Benjamin Larderet/Reporterre

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