Addicts à l’avion, la viande ? Bienvenue aux « Capitalistes anonymes »
Lors d'une session des Capitalistes anonymes à Issy-les-Moulineaux, le 21 février 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Lors d'une session des Capitalistes anonymes à Issy-les-Moulineaux, le 21 février 2024. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Inspiré des Alcooliques anonymes, ce groupe de parole créé à Issy-les-Moulineaux en novembre 2022 accompagne les personnes vers la sobriété écologique mise à mal par la société de consommation. Reporterre a assisté à une séance.
Issy-les-Moulineaux (Hauts-de- Seine), reportage
Assis en cercle, l’air serein, les visages sont souriants, heureux de se retrouver. Parmi les neuf participants, aucun ne ressemble à l’image que l’on se fait d’une personne addicte. Pourtant, tous sont ici pour s’entraider dans leur démarche de sobriété, écologique cette fois. Bienvenue chez les « Capitalistes anonymes ».
Depuis le 23 novembre 2022, ils se retrouvent un mercredi sur deux au café associatif La Fabrique d’Issy, situé au pied du quartier des Épinettes à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de- Seine). À l’instar des Alcooliques anonymes, le groupe de parole accompagne les personnes qui veulent se libérer de leur addiction non pas à l’alcool mais aux plaisirs, biens et services générés par le système capitaliste.
« Alors que notre société nous pousse à avoir toujours plus, l’objectif est d’offrir un espace d’échanges à ceux qui en ont besoin », explique Julien, 38 ans, le fondateur du groupe. Pour y parvenir, il a imaginé huit étapes clés parmi lesquelles le fait d’admettre sa participation à la crise écologique, de se former à la parole scientifique ou encore de transformer ses émotions en moteur de changement.
Âgés d’une vingtaine à une soixantaine d’années, ce soir-là, ils sont 7 femmes et 2 hommes à avoir bravé la pluie pour partager leur expérience. Les salutations faites, tout le monde s’installe et la séance démarre par un rapide tour de table où chacun exprime son état d’esprit.
« Mon gros défaut, c’est l’avion »
Virginie [*], qui vient ici pour la première fois, se dit « curieuse ». Aude, qui n’avait pas assisté à une séance depuis longtemps, est « heureuse de retrouver des têtes connues ». Marie-Noël confesse être « un peu dépitée par l’actualité, notamment la mise en pause du plan Écophyto ». Ce programme qui vise à réduire le recours aux pesticides a été suspendu par le gouvernement pour apaiser la colère des agriculteurs. Plusieurs agitent les mains en l’air pour exprimer leur approbation.
Cette fois, le groupe aborde la quatrième étape du programme : procéder à une réflexion profonde sur son rapport à la nature et au vivant, à un bilan complet de l’impact de son mode de vie et lister les solutions pour le réduire. Julien, qui anime la session, démarre par une question : « Quel est le défaut qui affecte votre démarche de sobriété ? »
« Mon gros défaut vous le connaissez, c’est l’avion », lance Cathy sans hésiter. Rires dans l’assemblée. La quinquagénaire qui rend régulièrement visite à sa mère et ses enfants en Corse se sent « coupable ». « Je sais qu’il existe des alternatives, mais par manque de temps ou de volonté je ne le fais pas », poursuit Cathy.
Chloé abonde : « Je rêve d’aller au Machu Picchu [au Pérou], je ne peux pas me dire que je ne prendrai jamais plus l’avion. » Ici, chacun parle à son tour et s’écoute attentivement. Le tutoiement est de rigueur et les participants utilisent le « je » plutôt que de se réfugier dans les « ils » et les « on ».
« Ça m’a reboosté dans mon engagement »
Virginie, elle, a « un côté un peu extrême » qui ne lui permet pas de convaincre autour d’elle. « Par exemple, j’ai voulu imposer à ma famille de devenir végane, mais je ne me suis pas assez renseignée sur les recettes. Évidemment ça n’a pas fonctionné. » Camille rebondit : « Moi aussi j’ai un côté un peu intégriste qui m’empêche parfois d’entraîner ma famille avec moi. »
Pour Aude, statisticienne au ministère de la Santé, c’est la jalousie qui l’empêche d’en faire plus : « Lorsque j’entends des connaissances dire qu’elles vont à l’autre bout du monde en avion juste pour les vacances de la Toussaint, ça me rend jalouse et je me sens cruche. Je me dis “À quoi bon faire des efforts ?”. Même s’ils sont sensibilisés au changement climatique, il y a une sorte de désinvolture chez certains qui m’énerve. »
Lorsque la quadragénaire a entendu parler du groupe il y a un an et demi, elle avait « besoin d’échanger avec des gens sur ces sujets, [elle] ne trouvai[t] pas forcément d’écho dans [s]on entourage ». Rapidement, « ça m’a fait du bien de retrouver des personnes qui partageaient les mêmes problématiques, ça m’a reboosté dans mon engagement ». Aussi, en venant seule, « je me sens plus libre de parler, tout le monde s’écoute de manière bienveillante ».
« On culpabilise moins et on agit plus »
C’est ce qui plaît aussi à Tania, 59 ans et bénévole au café associatif La Fabrique d’Issy. Si elle a hésité au départ en raison du nom du groupe, elle en est aujourd’hui à sa 35e session. « C’est intéressant de voir comment font d’autres gens avec leur entourage, ce n’est pas toujours évident et l’on peut se retrouver isolé. Mon mari comprend mal mon engagement, il est un peu moqueur ! » Pour Tania, « ce groupe est un vrai soutien, on culpabilise moins et on agit plus ».
Baisse de la consommation de viande, pas de voyage en avion depuis 2020, démarche zéro déchet... Malgré tout cela, elle estime ne pas en faire suffisamment, notamment à cause de sa procrastination. « C’est ça mon défaut qui m’empêche d’avancer. »
Au-delà d’échanger sur ses sentiments face au changement climatique et de se confier sur des problématiques familiales ou professionnelles qui entravent leur volonté de sobriété, les Capitalistes anonymes partagent des solutions concrètes. Tandis que Tania est en train d’apprendre à faire sa propre lessive, « je vous ferai un retour dans quinze jours », promet-elle. La dernière fois, elle a partagé ses conseils pour réaliser ses propres yaourts tandis qu’un autre participant a recommandé un magasin pour acheter du lait en vrac.
À la question de savoir comment réensauvager son quotiden, chacun y va de son conseil : « Mettre des plantes sur son balcon », « Apprendre à reconnaître davantage les espèces », « Partir en wwoofing [travailler dans des fermes en échange du gîte et du couvert] »… Si sur l’avion ils n’en sont pas tous au même stade, « parler avec des personnes qui ne le prennent plus depuis plusieurs années m’inspire, je me dis que l’on peut voyager autrement », indique Aude.
Ici, il n’y a aucune obligation de régularité, chacun est libre de venir ou pas. C’est ce qui a plu à Mathis, qui a découvert les Capitalistes anonymes grâce à un ami. « C’est comme un safe place [un espace sûr], on n’est pas jugé et il n’y a aucun engagement », assure le jeune homme de 26 ans. Celui qui a quitté Issy-les-Moulineaux pour Rueil-Malmaison se dit qu’un jour, il pourrait monter un groupe de parole dans sa ville. Pourtant, au départ, lui aussi était un peu dubitatif : « Je ne comprenais pas bien le nom “Capitalistes anonymes”. »
« Pourquoi personne ne fait rien, alors que tout le monde sait ? »
C’est bien ce dont il s’agit selon Julien, le fondateur du groupe : « Notre société capitaliste nous pousse chaque jour à consommer toujours plus, alors même que l’on sait que nos comportements provoquent le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité et de multiples pollutions massives. » S’il estime que des changements systémiques sont nécessaires, ce n’est pas une raison pour ne rien faire.
Après des études d’ingénieur et une dizaine d’années à travailler dans la collecte de fonds pour des ONG, le papa de deux enfants a pris conscience de la crise climatique. Au fur et à mesure de ses recherches sur le sujet, une question l’a obsédé : « Pourquoi personne ne fait rien, alors que tout le monde sait ? » C’est en tentant d’y répondre qu’il est tombé il y a deux ans sur la définition de l’addiction : « Processus par lequel un comportement humain permet d’accéder au plaisir immédiat tout en réduisant une sensation de malaise interne. Il s’accompagne d’une impossibilité à contrôler ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives. » « C’est là que j’ai compris qu’il fallait aborder la crise écologique sous le prisme de l’addiction et être dans une démarche de soin », explique Julien.
Il a rencontré des psychologues spécialistes du sujet, étudié le programme en douze étapes des Alcooliques anonymes pour les transposer à la sobriété et s’est formé auprès de l’entreprise Kalima, spécialisée dans les groupes de parole. Depuis la première session le 23 novembre 2022, vingt-sept personnes se sont réunies à Issy-les-Moulineaux.
Le trentenaire ne compte pas s’arrêter là, l’objectif étant de créer des groupes de parole partout en France afin de « préparer les gens à une sobriété qui sera bientôt forcée ». En février, deux nouveaux se sont ouverts à Mérignac (près de Bordeaux) et dans le 20e arrondissement de Paris. Un quatrième devrait suivre à Marseille.
« Pour l’heure, 106 personnes m’ont contacté pour se lancer partout en France et même en Belgique et en Suisse », sourit Julien. Ce dernier a également organisé une première session spéciale entreprises « au cœur du Mordor » à La Défense le 26 février. « L’objectif est de parler avec tout le monde, on est tous concernés par le changement climatique. »