Biruté Galdikas : « J’ai suivi des orangs-outans dans des marécages, avec l’eau jusqu’au cou »
Biruté Galdikas, une primatologue canadienne, a longuement étudié les orangs-outans. - © Aurélie Garnier / Reporterre
Biruté Galdikas, une primatologue canadienne, a longuement étudié les orangs-outans. - © Aurélie Garnier / Reporterre
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La primatologue Biruté Galdikas, proche de Jane Goodall, fait partie des premières à avoir étudié les orangs-outans. Elle raconte ses séjours dans la jungle, avec les serpents et les longues pluies, et son premier contact passionnant avec ces animaux.
La primatologue britannique Jane Goodall, morte le 1er octobre à 91 ans, était une pionnière et une légende de sa discipline. Son infatigable étude des chimpanzés, à partir de son arrivée en Tanzanie en 1960, a révolutionné ce que nous pensions savoir sur nos plus proches cousins.
Deux autres femmes, moins renommées en France, eurent pourtant un destin tout aussi exceptionnel. Dian Fossey, qui étudia les gorilles, et Biruté Galdikas, qui se passionna pour les orangs-outans, ont formé avec Jane Goodall un trio de chercheuses qui fonda la primatologie moderne et changea à jamais notre regard sur les grands singes.
De ces trois exploratrices, que l’on surnommait parfois les « trimates », Biruté Galdikas est la dernière encore en vie. Née en 1946, cette primatologue canadienne a consacré sa vie à l’étude et à la défense des orangs-outans — et de leur territoire, ravagé par la déforestation. Elle a créé en 1986 la Fondation internationale des orangs-outans, et dénonce inlassablement les ravages des plantations de palmiers à huile. Pour Reporterre, elle est revenue sur ses longues décennies de combat passionné dans la jungle de Bornéo.
Reporterre — Jane Goodall s’est éteinte le 1er octobre 2025. Quel héritage laisse-t-elle ?
Biruté Galdikas — Je crois qu’elle ne sera jamais oubliée. Ce qu’elle a fait pour changer le regard et l’attitude des gens envers les grands singes est extraordinaire. Elle a définitivement démontré que les chimpanzés sont très proches de nous, pas seulement génétiquement mais aussi d’un point de vue cognitif, émotionnel et comportemental. Elle a découvert qu’ils utilisent et construisent des outils. Qu’ils sont nos semblables, y compris, malheureusement, pour le pire, étant capables de violences et de génocides.
« J’étais trempée. Il faisait froid. Mais j’étais jeune et robuste »
Jane Goodall était une personne très énergique, très gentille et très intelligente. Elle n’a jamais cessé de voyager et de raconter partout dans le monde qui étaient les grands singes et, ce faisant, elle nous apportait une meilleure compréhension de nous-mêmes, les humains. Ses accomplissements extraordinaires ont été une source d’inspiration et un véritable modèle pour moi lorsque j’ai commencé mes recherches. J’ai eu beaucoup de chance de la connaître.
Que savait-on des orangs-outans lorsque vous êtes arrivée à Bornéo pour les étudier, en 1971 ?
On ne savait rien, ou presque. On ne savait pas s’ils étaient des animaux sociaux ou solitaires, s’ils mangeaient plutôt des feuilles ou des fruits, s’ils vivaient dans les arbres ou au sol… On avait bien quelques bribes de connaissances, mais on ne les comprenait pas.
C’est ce que je me suis employée à faire ces 54 dernières années. On sait maintenant qu’ils passent la plupart de leur temps dans les arbres, qu’ils se nourrissent principalement de fruits, que les femelles ne partent jamais très loin de là où elles sont nées tandis que les mâles subadultes [1] quittent leur mère et deviennent nomades. Ils vont apporter du nouveau matériel génétique aux femelles qui se déplacent peu : c’est une dynamique essentielle de la société des orangs-outans. C’est ce que j’ai découvert là-bas.
Cela ressemble à quoi de faire de la science au milieu d’une forêt tropicale dans les années 1970, quand on arrive sans expérience ?
On prend des notes et on observe autant qu’on le peut. J’ai dû faire face à de nombreuses maladies : j’ai eu la malaria, la typhoïde, le choléra, des dysenteries amibiennes, des infections. J’ai eu affaire à des sangsues, des serpents venimeux, des scorpions et toutes sortes de dangers typiques des forêts tropicales. Cela aurait été compliqué de survivre si je n’avais pas eu d’antibiotiques. Une fois, mes mains étaient tellement infectées que je ne pouvais plus les fermer. C’était vraiment terrible.
« J’ai eu la malaria, la typhoïde, le choléra, eu affaire à des scorpions... »
On subissait des pluies torrentielles en permanence. J’étais trempée. Il faisait froid. Je me souviens m’être demandé comment c’était possible de trembler autant de froid juste à côté de l’équateur. C’était vraiment très difficile. Mais j’étais jeune et plutôt robuste, alors j’ai survécu. J’en suis très, très contente. Lorsque je me rappelle de ces 20 ou 25 premières années de mon travail dans la jungle de Bornéo, je me souviens d’avoir été très heureuse. J’étais quasiment chaque jour au contact des orangs-outans et j’apprenais de nouvelles choses sans cesse.
Comment s’est passée votre première rencontre avec les orangs-outans ?
Ce qui m’a d’abord frappée, c’est à quel point ils étaient difficiles à suivre. La première fois que j’en ai aperçu un, c’étaient une femelle et son petit. Nous étions au bord d’une rivière. Dès qu’elle nous a vus, la femelle s’est mise à faire des vocalises puis elle s’est enfoncée dans les profondeurs d’un marécage. Il pleuvait des cordes, je n’ai pu que les apercevoir brièvement. J’ai eu envie de les suivre, mais les gens qui m’accompagnaient m’ont dit qu’on ne pouvait pas aller là-dedans. Mais j’ai compris que je devrais y aller si je voulais suivre les orangs-outans et j’ai ensuite passé beaucoup de temps à marcher et trébucher dans ces marécages, avec de l’eau jusqu’à la taille, parfois jusqu’au cou.
Vous avez entrepris d’étudier ces animaux « comme des individus ». Pourquoi une telle approche, qui n’était pas la norme à l’époque en primatologie ?
Je raconte, dans mon livre Souvenirs d’Eden [Éditions Belfond, 1997], comment l’orang-outan Beth s’est habituée assez vite à ma présence. Elle était très calme, sereine et me laissait la suivre et l’observer. À l’inverse, Cora était assez agressive, elle me faisait clairement comprendre qu’elle ne voulait pas que je la suive. Il est ainsi rapidement devenu évident qu’il existait de très fortes différences de personnalité entre individus, ainsi que Jane Goodall l’avait montré pour les chimpanzés. Elle m’a donné beaucoup de conseils et a été très encourageante avec moi.
Jane Goodall, Dian Fossey et moi-même avons ainsi pu contribuer à mettre en lumière qu’il y a autant de différences de personnalité entre les grands singes qu’il y en a chez les humains, et probablement chez tous les animaux.
Si l’on veut comprendre les orangs-outans, pas seulement génétiquement mais en termes de comportement, d’attitudes, de cognition, il faut les étudier dans leur milieu naturel. On ne peut pas comprendre des animaux en captivité. Si vous voulez comprendre ce que sont les humains, vous n’allez pas les étudier en prison. C’est pareil pour les orangs-outans. Il faut des études de terrain, en milieu sauvage, pour comprendre qui sont chacun des individus orangs-outans, et ainsi avoir une idée de ce que sont la population et l’espèce.
Quelles sont les principales zones d’ombre qui entourent encore notre compréhension des orangs-outans ?
Il reste toujours des choses à découvrir, que nous ne soupçonnons même pas avant de les avoir découvertes. Mais il faut aussi bien avoir conscience que les orangs-outans, comme les humains et tous les animaux, changent en permanence, en même temps que leur environnement. Ils évoluent et s’adaptent : les orangs-outans de ma zone d’étude ne sont plus les mêmes aujourd’hui que ceux que j’observais il y a 54 ans.
Leur forêt se réduit, se fragmente et disparaît. Et eux changent également. C’est ce qui fait la valeur des études au long cours sur ces animaux, qui permettent d’étudier ces changements.
La forêt de Bornéo continue d’être détruite et le sort des orangs-outans, classés en « danger critique d’extinction », ne s’arrange pas. Conservez-vous de l’optimisme ?
L’espoir est tout ce qu’il nous reste. Je suis optimiste parce qu’il faut continuer de l’être. Voir de nombreux jeunes gens embrasser la cause écologiste me rend heureuse et me donne ce courage. Et je crois qu’une des raisons qui font que les gens commencent à changer est la prise de conscience que notre espèce n’a rien d’unique. Plus les gens comprendront que l’être humain n’a rien d’unique, qu’il n’est qu’une créature parmi d’autres sur cette planète et qu’il fait partie de la nature, plus nous avancerons dans la bonne direction.
Nous nous pensons uniques parce que nous avons une technologie très puissante, mais avec les feux de forêt, les inondations et tous ces désastres, la nature nous prouve qu’elle est la plus forte. Si nous voulons survivre en tant qu’espèce, il est temps de nous rappeler que nous en faisons partie. C’est une idée très simple, qui nous paraît étrange depuis la Révolution industrielle, mais que les Aborigènes ou de nombreux autres peuples autochtones comprennent très bien. Et que les peuples traditionnels, en Europe, comprenaient très bien aussi. Comprendre que nous faisons partie de la nature, et la respecter, est la seule chose rationnelle qu’il nous reste à faire.