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Enquête — Agriculture

Changement climatique : la Bretagne, nouvel eldorado des vignerons

Le vigneron Aurélien Berthou a établi son domaine en 2021 à Auray, dans le Morbihan.

Autrefois inadaptée à la viticulture commerciale, la Bretagne attire de plus en plus de vignerons. Le réchauffement du climat y facilite la maturation des raisins, sans toutefois prémunir la région des évènements climatiques extrêmes. [ENQUÊTE 4/4]

Vous lisez la dernière partie de l’enquête « Les vignerons à l’épreuve de la crise climatique ». La partie 1 est ici, la 2 ici et 3 ici.



Auray (Morbihan), reportage

À l’horizon, une rivière argentée sillonne entre les vasières, dispersant ses effluves iodés. Un port et quelques voiliers parachèvent le paysage de carte postale bretonne. C’est sur ce coteau inondé de soleil, surplombant le golfe du Morbihan et ses îlots rocheux, qu’Aurélien Berthou a établi son domaine en 2021. Encore enserrés dans leurs manchons de protection, les 10 150 petits pieds de vigne plantés par le trentenaire s’étalent jusqu’à l’eau. L’image est déroutante : la région est davantage connue pour son cidre et son chouchen — une liqueur de miel — que pour ses vignobles. « Mais avec le changement climatique, les températures commencent à être adéquates pour faire du bon vin en Bretagne », témoigne l’ingénieur agronome à la chevelure poivre et sel.

Il y a encore quinze ans, on ne comptait aucun viticulteur professionnel sur ces terres battues par le vent et la pluie. Ils sont aujourd’hui une petite cinquantaine, sur une surface totale d’environ 300 hectares, selon les chiffres de l’Association pour la reconnaissance des vins bretons (ARVB). Une vingtaine d’entre eux ont déjà commencé à exploiter leurs vignes. Quasiment la moitié des néo-viticulteurs bretons se sont installés au sud de la région, dans le Morbihan, prisé pour sa douceur. À ces nouveaux vignobles commerciaux s’ajoutent 81 vignes patrimoniales, détenues par des associations et des particuliers. « Il y a un engouement énorme, observe Aurélien Berthou. Je suis persuadé que dans dix ans, il y aura pas mal de vignes. »

Le vigneron Aurélien Berthou a opté pour un vignoble 100 % bio. © Hortense Chauvin/Reporterre

Le vin a toujours existé en Bretagne, précise Pierre Guigui, journaliste et auteur du livre Le renouveau des vins bretons (Apogée , 2022). La région n’a cependant jamais été une grande exportatrice. Jusqu’à présent, les vins bretons étaient surtout élaborés par des particuliers, qui cultivaient de manière artisanale les pieds de vigne de leur jardin. « Il s’agissait de marchés individuels, avec des vins faits pour être bus sur place », explique-t-il. Le climat, humide et frais, ne permettait pas de faire des vins correspondant aux « canons du sud », avec des degrés d’alcool élevés. « La maturité des raisins était plus dure à atteindre. Les vins étaient plus verts, plus durs, avec une acidité certainement plus importante qu’aujourd’hui. »

En face des bateaux bretons, les 10 150 pieds de vigne d’Aurélien Berthou. © Hortense Chauvin/Reporterre

Des conditions désormais « adéquates »

Le réchauffement climatique a bouleversé la donne. La température de la planète a augmenté d’environ 1,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Les conditions thermiques adaptées à la vigne sont progressivement remontées vers le nord. « Des vignobles se plantent aujourd’hui en Angleterre, aux Pays-Bas, au Danemark et même en Suède », relate Hervé Quénol, climatologue et directeur de recherche au CNRS.

En Bretagne, les températures sont aujourd’hui comparables à celles de l’Anjou dans les années 1970. Avec sa collègue Valérie Bonnardot, Hervé Quénol a étudié le potentiel climatique de la région pour la viticulture, en analysant des données issues de stations météorologiques bretonnes. « Il y a des années plus ou moins favorables, mais on semble arriver à des conditions adéquates pour qu’il y ait assez de sucre dans les baies, ce qui permet de faire du bon vin », assure-t-il.

La première récolte d’Aurélien Berthou est prévue pour 2024. © Hortense Chauvin/Reporterre

En parallèle, les règles relatives à la plantation de vignes se sont assouplies. Depuis 2016, il est possible de commercialiser des vins sans appellation ni indication géographique, partout en France. Le nombre de vignobles bretons a « littéralement explosé » depuis l’entrée en vigueur de cette réforme européenne, observe le président de l’ARVB, Rémy Ferrand.

Aurélien Berthou a suivi cette vague. Après avoir roulé sa bosse dans les vignobles bordelais, argentin et néo-zélandais, ce natif du Finistère a décidé de revenir s’établir dans sa région natale. « Je voyais que le changement climatique avait déjà un impact, que les vendanges étaient de plus en plus précoces », se souvient-il. L’analyse des cartes de température et de pluviométrie du Morbihan a confirmé son ressenti : la zone correspondait désormais « parfaitement » à la fabrication de vin blanc. Le trentenaire a toutefois choisi des cépages précoces. « Ici, en octobre, les températures ne sont pas suffisantes pour que le raisin mûrisse. »

Aurélien Berthou espère produire des vins « vifs et tendus ». © Hortense Chauvin/Reporterre

Autre avantage de la région : des sols sablo-limoneux, plutôt bien adaptés à la vigne, et peu de grêle. Le vigneron s’est installé après avoir eu un « coup de cœur » pour son coteau littoral. Il espère produire des vins « vifs et tendus », plutôt légers, comme sur le reste du territoire : « Quelques collègues ont planté du rouge, mais ce ne seront a priori pas des vins opulents et très tanniques, comme on peut en trouver dans le sud de la France. » Sa première récolte est prévue pour 2024, et les premières bouteilles pour 2025.

Sans pesticides

Comme l’immense majorité de ses confrères, il a opté pour un vignoble 100 % bio. Les néo-viticulteurs bretons défendent une nouvelle manière de cultiver la vigne. L’Association des vignerons bretons, qui les fédère, impose de signer une charte interdisant le recours aux pesticides et aux engrais de synthèse. Cette condition était une évidence : « D’abord, parce que nous sommes de plus en plus nombreux à être sensibles à la protection de l’environnement, explique Aurélien Berthou. Mais aussi parce que nous ne sommes pas dans une région viticole. Si on commençait à bombarder les sols de fongicides et d’herbicides, je ne pense pas que ce serait accepté par les riverains. »

Afin de limiter au maximum les traitements à la bouillie bordelaise — un fongicide fabriqué à base de sulfate de cuivre et de chaux, utilisé en viticulture biologique —, il a choisi des cépages hybrides, issus de croisements entre des vignes classiques et des vignes naturellement résistantes au mildiou et à l’oïdium. Le climat breton reste, en règle général, plutôt doux et humide. « Les maladies adorent ça. »

Une feuille marquée par le mildiou. © Hortense Chauvin/Reporterre

Pour le moment, ce sont cependant moins les champignons que la sécheresse qui inquiète le jeune vigneron. La région n’est pas épargnée par les ravages du changement climatique. Tout autour de ses pieds de vigne, qui ne dépassent pas encore le genou, la terre est jaune et poussiéreuse. À peine deux millimètres d’eau sont tombés sur le Morbihan en juillet. En temps normal, la vigne résiste bien au manque d’eau. Les systèmes racinaires des jeunes plants d’Aurélien Berthou sont cependant encore trop jeunes pour puiser de l’eau en profondeur. « Là, ils commencent vraiment à souffrir. »

Le jeune vigneron a dû se résoudre à les arroser. Une situation inédite. « J’ai vraiment l’impression de travailler dans le sud de la France, ça fait bizarre », confie-t-il, avant de désigner du doigt les marguerites jaunes qui pullulent entre les rangs. « Ce sont des chrysanthèmes des moissons. Ces herbes plutôt adaptées à la sécheresse commencent presque à avoir trop chaud. À l’inverse, je n’ai pas du tout de plantes que l’on trouve habituellement en Bretagne. »

Quant à l’avenir de la filière, même si la possibilité de cultiver de la vigne en Bretagne l’enthousiasme, Aurélien Berthou partage les craintes de ses confrères du Sud-Ouest, de la Provence et des autres régions viticoles traditionnelles. « Ce qui me fait peur, c’est d’avoir des hivers très doux, avec une vigne qui se repose à peine et reprend très tôt, avant que le risque de gel ne soit écarté. » Dans ce cas de figure, les pertes peuvent être très importantes. Dans les vignobles et ailleurs.

« On peut dire que le réchauffement climatique permet de faire des vins plus matures et qualitatifs selon les standards actuels en Bretagne, résume Pierre Guigui. Mais c’est une approche binaire. » Les effets du dérèglement climatique ne se limitent pas à ces nouvelles opportunités, insiste-t-il. « Ce n’est pas que le soleil, ce n’est pas positif. On va crever la dalle par ailleurs. »


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