Danakil : « Nuit debout n’existe peut-être plus, mais ses causes et le mal-être subsistent »

8 décembre 2016 / Entretien avec Balik et Das de Danakil



Prônant une musique engagée et politique, Danakil sort un cinquième album, dans lequel ce groupe de reggae français créé en 2000 revient notamment sur le phénomène de Nuit debout. Entretien avec Balik et Das, à la veille de leur concert parisien au Trianon.

Balik est auteur et chanteur, Das est saxophoniste et manager du groupe Danakil. Produit par le label indépendant Baco Records, il sera en concert vendredi 9 décembre et samedi au Trianon, à Paris.


Reporterre - Votre nouvel album s’intitule « La Rue raisonne », mais de quoi raisonne-t-elle ?

Balik – De plein de choses. 2016 a été une année forte, socialement. Il y a évidemment Nuit debout, auquel on pense immédiatement. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu en France, depuis mes études, un rassemblement aussi collectif, avec tout ce monde qui est venu au même moment, au même endroit. Tout cela avec une revendication claire de convergence des luttes, avec chacun qui amène sa lutte dans un mouvement commun, en essayant de la synchroniser.

La rue raisonne de cette contestation qui vient de plein de secteurs différents, mais qui rassemble les électeurs de gauche qui se sont sentis trompés. L’étincelle de ce mouvement, c’est un gouvernement de gauche qui fait passer une loi de régression sociale sur le travail. Cette contestation populaire est la principale menace qui plane sur un gouvernement en place et c’est pour ça que tout a été fait du côté des pouvoirs publics et de la classe dirigeante pour que cela n’arrive pas. Il y a eu un effort énorme pour décrédibiliser, médiatiquement, le mouvement : c’est le portrait grossier du fumeur de spliff-alcoolique qui va traîner à République avec son chien…

Das et Balik


Vous avez vite pris part au mouvement, avec la chanson « 32 mars », composée en quelques semaines et interprétée dès le 15 mai en direct de la place de la République. Qu’est-ce qui vous a réveillé ?

Balik – Ça ne nous a pas réveillé, on baigne là-dedans depuis nos premiers albums, dans lesquels on mène aussi ces réflexions. On ne voulait pas rater l’occasion au moment où elles réunissaient du monde dans la rue ! L’organisation du concert a motivé l’écriture de cette chanson : il fallait qu’on ait un truc précis à dire. Et comme il y avait ce fort mouvement de décrédibilisation, on voulait prendre le contre-pied. Dans le texte, le lexique renvoie au mouvement, mais la chanson, au départ, s’intéresse aux raisons de sa naissance : la démocratie, le mal-être…

Avec des mots très forts : « Nous saurons nous passer de vous » / « la politique est un leurre » / « le système est condamné par des pantins imbéciles et désarmés », etc.

Balik – Ce ne sont pas mes mots, ce sont ceux qu’on entendait là-bas. On a juste été les chercher, même si on s’y identifie. Et ce qu’on a trouvé, c’est ce message : on peut se passer d’eux, on s’auto-organise, on fait des comités, on cuisine notre propre bouffe, on gère notre service de sécurité, etc.

Das – C’est un vrai fonctionnement de démocratie autonome, avec une participation collective, c’est-à-dire l’essence même de ce que devrait être notre régime politique. D’ailleurs, les « élites », les « sachants », les « pensants » : les politicards utilisent de ce champ lexical pour s’auto-dénoncer les uns les autres comme faisant partie de l’intelligentsia. Cela fait longtemps maintenant qu’on a le sentiment d’être mal représenté, par des types qui devraient plutôt être en taule. Dans un pays comme la France qui se veut celui des Lumières, à donner des leçons de liberté aux quatre coins de la planète, les cinq ans qu’on vient de passer montrent qu’on a plutôt énormément de retard sur certains pays.


Vous avez décidé de reverser les bénéfices de ce morceau à une caisse d’autodéfense collective, la Cadécol. Pourquoi ?

Das – On ne voulait pas passer pour des mecs qui récupèrent le mouvement et qui feraient leur beurre avec ce concert à Nuit debout. Pour nous, c’est un engagement. Cadécol est une asso qui aide les gens arrêtés dans les manifestations, notamment en payant des avocats. Cela nous semble une injustice énorme en France, d’avoir les moyens ou pas de se défendre : certains détournent des centaines de millions d’euros et ne finissent jamais en taule, tandis que d’autres font du ferme pour des vols alimentaires. Pour nous, c’était important de lier ça et de dénoncer par la même occasion la répression policière très importante, il y a eu tellement d’arrestations.

Balik – C’est arrivé à l’un d’entre nous, juste après la chanson et ce choix de soutenir Cadécol. Un membre du groupe s’est retrouvé accusé par une dizaine de flics d’avoir jeté une bombe artisanale en pleine manif, à Toulouse. Sauf que ce n’était pas lui. Il a été en procès. Il risque de prendre une grosse amende et d’être condamné à 3 mois de prison avec sursis. Sa vie a basculé. C’est pour cela que cette association mène un combat juste et honnête.

Balik : « Nuit debout reviendra sous une autre forme »


Que reste-t-il, aujourd’hui, de Nuit debout ?

Balik – On est passé dans une autre phase, mais je refuse de considérer que cela n’a servi à rien, que c’est mort, que c’était éphémère. Nuit debout n’existe peut-être plus sur les places publiques, mais ses causes et le mal-être, restent, eux. Ça reviendra sous une autre forme.

Das – Ces mouvements ont souvent une activité assez cyclique. Comme aux Etats-Unis avec Occupy Wall Street, ou encore les Indignés en Espagne, qui ont eu un aboutissement politique avec la prise des deux plus grandes villes du pays par des gens issus de la société civile.


… qui a donné Podemos, dont la situation n’est pas évidente aujourd’hui en Espagne.

Balik – Mais qui fait complètement vaciller le parti de gauche historique, qui vient de s’allier avec le centre-droit en Espagne !

Das – C’est là qu’on voit l’hypocrisie de tous ces gouvernements – partis socialistes espagnol comme français. Le PSOE préfère soutenir la droite conservatrice d’Aznar plutôt que de soutenir un parti qui vient d’en bas et constitué avec un fonctionnement collectif et participatif.


Mais les derniers résultats électoraux n’ont pas l’air d’aller dans le sens de cette contestation populaire. En France ou aux Etats-Unis, n’assiste-t-on pas plutôt à un retour des idées conservatrices ?

Das – C’est à cause des politiques au pouvoir, Hollande et Obama, et de leurs promesses non tenues, qu’ensuite on a les Le Pen et Trump ! Parce qu’ils ont massivement déçu les gens. Obama, c’est la déception du siècle. Jamais autant de noirs ne se sont fait buter que sous son mandat, les riches se sont enrichis, les pauvres se sont appauvris.

Balik – Le discours compte, malgré tout. Obama n’a pas tout bien fait, mais il a redonné un certain goût à la politique puisqu’on s’intéressait à ce qu’il faisait, il avait une vraie prestance – il faisait même du rap ! Je préfèrerais toujours quelqu’un qui est dans une dynamique d’apaisement et de respect. C’est le cas de Hollande et d’Obama, pas d’un Sarkozy.

Il y a surtout un problème de vide politique, à gauche. Beaucoup de gens restent accrochés à ces valeurs, mais il n’y a personne pour les défendre et du coup les gens se tournent vers autre chose. Le Front National et Donald Trump sont des gens intelligents, ils sentent le coup et récupèrent certaines de ces thématiques. Ils s’engouffrent dans la brèche en disant ce que les gens ont envie d’entendre. C’est la force du FN que d’extrapoler à partir d’un semblant de vérité pour mieux l’utiliser ensuite à mauvais escient.

Das – C’est vrai qu’il n’y a guère d’alternative crédible à gauche, mais quand en plus des courants émergent, ils sont immédiatement décrédibilisés. Ça a été le cas aux Etats-Unis avec Bernie Sanders, quelqu’un qui incarnait enfin des valeurs de gauche dans ce pays et massivement soutenu par les couches populaires – les mêmes qui ont fini par voter Trump… Quand on fait l’analogie avec la France, c’est grosso modo la même chose : le FN a grandi depuis 15-20 ans parce qu’il a siphonné l’extrême-gauche, le PC, etc.

Das : « Le PS n’existe plus pour moi, ce n’est plus le socialisme »


Balik – Et le PS, aussi…

Das – Le PS n’existe plus pour moi, ce n’est plus du socialisme. Je ne revoterai pas socialiste avant un bout de temps. En France, le seul qui peut un peu incarner l’alternative, c’est Jean-Luc Mélenchon. D’ailleurs, quand il propose de réécrire une nouvelle constitution, on retrouve une réflexion que Nuit debout a contribué à remettre en avant – je ne désespère pas que Nuit debout nourrisse le discours de certains politiques. Notre vrai problème, c’est qu’on a les mêmes gars qui reviennent depuis 30 ans et qui squattent l’espace politique, cela empêche le renouvellement. Les gens ont marre de ces mêmes gueules.


Irez-vous voter en 2017 ?

Das – Ça fait déjà deux ou trois élections que je ne vote pas. Trop dégoûté. Et parce que j’en ai marre qu’on ne prenne pas en compte le vote blanc, pour exprimer ce dégoût. Aujourd’hui, je me tâte, mais je pense que j’irai voter. Pas de plein cœur, mais j’estime qu’il le faut.

Balik – Moi j’y vais, c’est sûr. J’y ai toujours été et j’irai toujours, parce que sinon j’ai l’impression d’abandonner. Et je veux pouvoir continuer d’en parler la tête haute.

Das – Après, dans le groupe, il y a de tout : des mecs qui n’en ont rien à faire, des anar’, ceux qui vont voter à chaque fois, ceux qui n’y ont jamais été, etc.


Quitte à voter blanc ?

Balik – Je n’ai jamais voté blanc, parce que j’ai compris que ça ne servait à rien pour l’instant. Le jour où ça changera, peut-être… Pour moi, Le Pen président, c’est un vieux cauchemar de trente ans que je n’ai pas envie de vivre éveillé. Je continue de considérer qu’il n’y a rien de pire que Le Pen, donc oui, j’irai voter.

Das – Si Le Pen passe, je rentre en rébellion et je ne paye plus mes impôts ! Mais en même temps, peut-être qu’il faut en passer par là, toucher le fond pour que les gens réalisent – on le voit aux Etats-Unis avec les réactions que suscite l’élection de Trump. Alors peut-être qu’on pourra faire table rase et repartir de zéro.

Balik – C’est un discours que je n’aime pas, je trouve que ça met de l’eau à son moulin d’une certaine manière. Comme si le chaos allait arranger les choses !

Das – Je dis juste que si cela devait arriver, cela pourrait être le point de départ d’un truc.


L’idée de l’effondrement est une réflexion importante de l’écologie politique, qu’en pensez-vous ?

Balik – Il y a un danger évident pour les civilisations humaines et j’ai l’impression que si tout doit disparaître un jour, ce sera sur ces questions-là, parce qu’on a trop tiré sur la corde et que l’on n’arrive plus à respirer. C’est une grande question, pour moi, l’écologie, car c’est aussi une réalité scientifique très complexe. Je me sens parfois trop petit pour comprendre.

Das – C’est extrêmement pessimiste, tout de même. L’écologie doit être la base même de la pensée politique qu’il faudrait mettre en place pour s’en sortir aujourd’hui. C’est en se concentrant avant tout sur cet aspect écologique qu’on pourra demain créer des emplois et inverser la spirale catastrophiste dans laquelle on se trouve. L’écologie est ce qui peut permettre de repenser les rapports humains entre eux. C’est central : tout part de là.


Pourquoi le reggae est-il une musique propice pour porter ces revendications ?

Balik – C’est une musique qui est née comme çà, elle existe pour çà. Le reggae aborde le cycle de la vie à 360° : il y a beaucoup de social et de militantisme, il parle des problèmes, mais aussi de l’amour et de tout ce qui traverse nos vies, la mort, la naissance, etc. Comme le hip-hop, le reggae est né de représentations populaires, comme une musique de défense des minorités, c’est dans son ADN. Et c’est pour cela qu’on déteste le « reggae-variét’ » !


C’est-à-dire ?

Balik – Un reggae sans vocabulaire, facile. Comme une sorte de reggae pasteurisé ! Le reggae est une musique qui doit porter un message.

Das – On ne veut pas faire un reggae qui finirait par contribuer à l’appauvrissement culturel et pédagogique que véhicule la télé. Le politique s’y jette déjà à cœur-joie, avec des tautologies qui demandent le moins d’effort de compréhension. C’est pour ça que le reggae reste une musique marginalisée, on est boycotté jusque dans les émissions musicales ! On a très peu de couverture médiatique comparé à d’autres musiques.

Balik – En même temps, ce côté underground, c’est ce qui fait son authenticité et son succès populaire ! Est-ce que nos fans nous écouteraient encore s’ils nous trouvaient sur TF1 le soir en rentrant ?

  • Propos recueillis par Barnabé Binctin



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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Romain Guédé/Reporterre sauf :
. chapô : © Valentin Campagnie

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