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ReportageSports

Dans les Alpes, une grande marche pour lutter contre les JO 2030

Les militants sur les hauteurs face à Briançon et au fort des Têtes, qui pourrait accueillir le village olympique des JO 2030.

Alors que les JO d’hiver ont été attribués aux Alpes françaises, des dizaines de militants ont entrepris dans les Hautes-Alpes une randonnée de neuf jours pour témoigner leur mécontentement.

Serre Chevalier (Hautes-Alpes), reportage

Sept heures du matin sur les hauteurs de la station de Serre Chevalier dans les Hautes-Alpes. Cela fait plusieurs minutes qu’une marmotte alerte ses congénères de son petit cri strident. Dans leur tente, les militants bâillent et s’étirent. Un à un, le zip des fermetures éclair résonne dans l’air. Les premières têtes apparaissent, les yeux encore gorgés de sommeil et éblouis par le soleil déjà haut dans le ciel. C’est la première nuit en bivouac des participants à une randonnée contre les Jeux olympiques. Non pas ceux qui se déroulent actuellement à Paris, mais ceux qui pourraient se tenir à l’hiver 2030. Ils ont été attribués à la France, sous conditions, et pourraient être une nouvelle bombe climatique.

Le voyage a débuté le samedi 3 août à Briançon (Hautes-Alpes) et se terminera le dimanche 11 août à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie). Le but ? Faire le tour des lieux en lutte dans les Alpes, depuis les futurs sites olympiques autour de Briançon, en passant par le projet de complexe touristique de luxe au Monêtier-les-Bains, jusqu’au TGV Lyon-Turin à Saint-Jean-de-Maurienne, sans oublier la question des violences contre les migrants à la frontière.

Un peu de plus de 80 kilomètres pour découvrir un territoire à l’histoire militante foisonnante. « Faire de la randonnée, c’est un mode d’action qui n’est pas dans la confrontation, c’est accessible pour des primo-militants qui n’auraient jamais fait d’autres actions », explique Raph, une activiste venue de Lyon.

L’événement a été imaginé à l’été 2023, durant le camp climat d’Extinction Rebellion à La Rochelle. « C’est une randonnée un peu expérimentale, annonce Max [*], l’un des coorganisateurs et membre d’Extinction Rebellion. On ne veut pas faire une critique du sport, mais de tout ce que cet événement véhicule : la compétition sacrificielle et la violence des athlètes qui se détruisent le corps pour être les meilleurs. »

Au départ du second jour de randonnée, des consignes sont données en cas de rencontre avec les patous, les chiens gardiens de troupeaux. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

« On est partis pour lutter jusqu’en 2030 »

Avant le grand départ, dans le parc de la Schappe à Briançon, les victuailles s’empilent sur les bancs du théâtre de verdure. Carottes, miches de pain, cakes à découper dans les cagettes : la logistique pour nourrir les 70 personnes est délicate à gérer. « S’il ne fallait pas autant marcher, j’aurais bien mangé avec eux là-haut, sourit Alex, de la cantine militante de Gap qui a organisé une partie du ravitaillement pour ces militantes et militants venus de toute la France, d’Espagne, d’Allemagne et d’Italie. Nous, quand on fait des manifs, les gens ne viennent pas nous soutenir d’aussi loin. »

Alors que le battage médiatique autour des JO parisiens est à son comble, il n’est pas facile de faire entendre les voix dissidentes. D’autant qu’en local, les avis sont mitigés. « Il y a une grosse ferveur sportive qui génère de la joie. On sait qu’on lutte contre quelque chose qui a une image très positive, admet Camille, une militante du collectif NO JO venant de Gap. Les médias commencent aussi à parler des côtés néfastes. Et [le collectif] Saccage 2024 a déjà fait un gros travail de déconstruction du mythe olympique. Grâce à eux, on ne part pas de zéro sur les dérives engendrées par ces Jeux. »

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Avec son collectif, ils ont tenté de suggérer l’idée d’un référendum sur le sujet, durant la campagne des législatives. En vain. Valérie Rossi, fraîchement élue députée (PS-NFP) de la seconde circonscription des Hautes-Alpes, a apporté son soutien à cette compétition. Sa consœur, Marie-José Allemand, députée (PS-NFP) de la 1re circonscription des Hautes-Alpes, a même déclaré : « Si j’étais Première ministre, je signerais la caution de l’État. » « J’avais pourtant cru que le message était passé auprès des députés, soupire Camille. Ces déclarations sont un coup dur, je pense qu’on est partis pour lutter jusqu’en 2030. »

Un militant porte un panneau contre le 3e tronçon de téléphérique de la Grave, très contesté. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Il est 13 h 30, le pique-nique avalé, Max prend la parole pour lancer la randonnée. « Ceux qui veulent partir là-haut, il faut compter 900 mètres de dénivelé. C’est faisable. Pour ceux qui ont la flemme olympique, la télécabine coûte 16 euros. Il faut ensuite marcher une heure. C’est un dilemme entre le capitalisme et la souffrance de son corps », sourit Max. Lui choisit le capitalisme et la télécabine pour monter une partie du matériel et repérer les lieux. Les plus courageux — une bonne cinquantaine de personnes — se regroupent pour former une armée de sacs à dos remplis de provisions, prêts à gravir la montagne.

Problème, personne ne sait vraiment de quel côté partir. Le cafouillage dure plusieurs minutes avant que quelques personnes décident de prendre les devants pour guider le groupe. La longue procession s’élance alors sous un soleil brûlant. Les premières gouttes de sueur perlent immédiatement sur les fronts. Un effort vite oublié dès la sortie d’un petit bois : la ville de Briançon s’offre alors dans un magnifique écrin de verdure et de montagnes.

Azur, avec un masque de marmotte, accompagnée de Raph sur le premier spot de bivouac. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

« C’est cool de visiter des lieux de lutte ; à Paris on est coupé de tous ces territoires. C’est l’occasion de découvrir d’autres régions. On se rend compte de tout ce qu’il faut préserver. Cela permet de faire le lien entre la politique et le terrain », explique Azur [*], l’une des participantes qui vient de Paris. « Cet évènement, c’est surtout pour se retrouver, discuter et rencontrer d’autres gens qui ont des sujets qui nous tiennent à cœur. Je vois cela comme un grand espace de parole », poursuit Joe [*], venue de Marseille.

« Cela n’a pas de sens »

En continuant de grimper, on aperçoit le fort des Têtes, un site militaire qui pourrait accueillir le futur village olympique des JO 2030. Ses bâtiments font partie des fortifications de Vauban et sont ainsi classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Une vaste rénovation devra être entreprise avant d’y loger 1 200 athlètes. Il est également prévu de construire un ascenseur valléen pour s’y rendre depuis le parc de Schappe. Un projet fortement critiqué par les militants. « Il faudra apporter l’eau et l’électricité sur place, et construire une nouvelle route pour s’y rendre. Cela n’a pas de sens », fustige Maurice Latapie, ancien guide de haute montagne et aujourd’hui membre de nombreuses luttes locales.

Tous les randonneurs s’indignent de l’organisation de ces Jeux d’hiver dans une montagne où la neige se raréfie. « Il faut repenser les compétitions différemment, car l’essence du sport, c’est de faire corps avec la nature. J’aurais d’ailleurs aimé que les Jeux de Paris soient un échec et que cela nous dégoûte pour 2030, mais ce n’est pas le cas », reconnaît Nova [*], 32 ans, membre d’Extinction Rebellion Chambéry.

Nova, venue de Chambéry en covoiturage avec deux autres militantes, Pauline et Blue. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Afin d’assurer un enneigement suffisant pour les compétitions de ski acrobatique, l’une des épreuves des JO 2030 à Serre Chevalier, la station est déjà bien équipée en canons à neige, alimentés par cinq retenues collinaires. L’une d’entre elles, située au pied du col de la Ricelle, est la première étape des randonneurs pour la nuit. Un miroir d’eau fort tentant après une si longue marche sous le soleil. Beaucoup s’y glissent avec délice pour se rafraîchir.

Quelques minutes plus tard, un border collie arrive tout feu, tout flamme, suivi d’Arnaud, le vacher de l’alpage, très en colère contre celles et ceux qui ont planté leur tente dans les hautes herbes. « Sans être prévenu, voir autant de types débarquer, ça me déplaît, s’inquiète-t-il. Je ne sais pas ce que vous voulez faire, peut-être une rave party ? » Après plusieurs minutes d’explication sur les motifs du rassemblement, l’homme se détend et demande à tout le monde de déplacer les tentes sur les cailloux afin de préserver l’herbe grasse de l’alpage. Tous s’exécutent sans rechigner.

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« Cette herbe, c’est pour que mes vaches puissent manger. C’est pas parce qu’on est en montagne que c’est la liberté, c’est une propriété privée. Vous seriez venus avant et vous m’auriez demandé, je vous aurais indiqué des endroits où vous installer », poursuit Arnaud, qui leur conseille de prévenir les futures personnes qu’ils croiseront dans leurs prochaines étapes. Un conseil qui sera suivi : dès le lendemain, une petite délégation sera envoyée en amont pour discuter avec les bergers des alpages des autres étapes.

Le vacher a aussi prévenu le domaine de Serre Chevalier de l’arrivée des randonneurs et de leur baignade dans la retenue collinaire. Un homme débarque alors en voiture pour sermonner le groupe gentiment. « C’est interdit de se baigner ici et je ne veux pas que vous vous noyiez », explique-t-il. Il leur demande ensuite s’ils sont contre les Jeux olympiques. Silence gêné dans l’assistance. « C’est cool, je vois que vous êtes pacifistes. J’espérais que vous n’étiez pas ces anti-JO qui veulent casser des choses ou m’accueillir avec des cailloux », poursuit le salarié de la station.

Pour leur première nuit, les randonneurs se sont installés à côté d’une des retenues collinaires du domaine skiable de Serre Chevalier. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Les deux hommes restent un long moment à regarder les militantes et militants déplacer les tentes, finir le montage du camp, préparer le dîner. Certains viendront même leur proposer de partager leurs victuailles. Ils repartiront visiblement rassurés sans appeler les forces de l’État. « On avait décidé de ne pas prévenir les mairies, il y aurait eu le risque de nous interdire les accès et de subir une répression. Comme nous sommes moins de 100 personnes, il n’y pas d’obligation de se déclarer », justifie Max. Et d’ajouter : « C’est vrai que nous sommes un grand groupe et nous faisons peut-être peur : 70 personnes, c’est à la fois une force et une faiblesse. »

Une faiblesse, car un si grand groupe de randonneurs a forcément un effet négatif sur les milieux traversés. Une force, car cette énergie collective, ces nouvelles amitiés nouées, cette communauté naissante sera prête à se mobiliser quand viendra le temps de défendre la montagne.

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