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En Inde, la création de réserves naturelles déplace les peuples indigènes

25 octobre 2018 / Michel Bernard et Anne-Sophie Clémençon

Dans les réserves naturelles, peut-on concilier présence humaine et préservation ? L’auteur de cette tribune explique comment ce conflit, en Inde, est à lire à travers le prisme touristique, comme le fait l’ONG Survival International.

Michel Bernard, journaliste, et Anne-Sophie Clémençon, photographe, ont effectué un voyage en Inde du 15 février au 15 avril 2018. De leurs rencontres, ils ont rapporté un carnet de route sur différents sujets liés à l’écologie. Épisodes précédents : l’agriculture bio en Inde, « À la découverte de la médecine ayurvédique », « La médecine traditionnelle indienne est-elle efficace » et « La médecine traditionnelle indienne, un vaste savoir des plantes ».


Les parcs naturels sont nombreux en Inde, provoquant des conflits entre les habitants et les associations de protection de la nature. L’expulsion de villages entiers pour la protection du tigre interroge : sommes-nous dans une logique écolo ou dans une démarche avant tout touristique ?

Lorsque nous arrivons à l’hôpital pour notre cure ayurvédique, nous trouvons des consignes dans un petit fascicule où nous pouvons lire que nous sommes en bordure d’un parc naturel et qu’il ne faut pas y aller car les risques sont de « se faire piétiner par des éléphants, attaquer la nuit par des tigres, mordre par une des 150 espèces de serpents, dont nombre d’entre eux sont venimeux ». Charmant !

Concrètement, nous sommes à la limite d’un parc très étendu, qui est à cheval sur trois États (Kerala, Tamil Nadou et Karnataka) et qui compte la plus grande densité d’éléphants du pays (plusieurs milliers), des léopards et, dans la partie centrale, une réserve intégrale (Mudumalai Tiger Reserve). Alors que nous sommes en période de sécheresse intense (en mars 2018), les éléphants (et d’autres animaux, comme des buffles, des cerfs, des sangliers…) descendent des montagnes pour chercher de l’eau.

« Les éléphants passent à moins d’un mètre de mes fenêtres » 

Il y a des chiens de garde à l’entrée de l’hôpital, qui hurlent chaque fois que des animaux sauvages s’approchent. Au début de notre cure, c’est la nuit que nous entendons des aboiements, puis des bruits de branches cassées, des barrissements… mais, au fil des jours, les éléphants se montrent de plus en plus téméraires et arrivent de plus en plus tôt.

La doctoresse Anagha Nandakumar a les yeux de plus en plus cernés. Elle nous raconte : « Les éléphants passent toujours au même endroit et j’habite près d’une de leurs pistes : les éléphants passent à moins d’un mètre de mes fenêtres. » Le 27 février 2018, elle a vu passer sept adultes et deux petits. « Un éléphant sent l’eau courante à distance. Récemment, un pachyderme a enfoncé le mur d’une maison d’un garde forestier d’un coup de son imposant postérieur, puis a écrasé le tuyau d’arrivée d’eau pour boire directement à la canalisation », dit-elle encore. L’année précédente, il n’y avait pas de barrière électrique et les éléphants sont venus boire dans l’hôpital. Aujourd’hui, cette barrière émet un bzzz caractéristique : « Les éléphants ont peur des abeilles ! »

De nombreuses briqueteries sont installées entre l’hôpital et la ville de Coimbatore. Les briques sont cuites avec des fours à bois, ce qui nécessite un important trafic de camions chargés de troncs d’arbres… d’où des risques de déforestation.

Lors d’une promenade autour de l’hôpital, nous tombons sur un poste de police qui barre la route d’accès au parc. Un membre du personnel nous explique qu’il s’agit de contrôler les camions pour éviter le bûcheronnage clandestin… car les briqueteries que nous avons vues sur la route entre la ville et l’hôpital cuisent leurs briques avec du bois. Le parc est riche en arbres de la famille des Santalacées, arbres dont on extrait le bois de santal, qui sert, entre autres, à fabriquer des bâtons d’encens, en aromathérapie et en pharmacie. Des arbres aujourd’hui en voie de disparition.

Les briqueteries, l’hôpital, une maison de retraite… ont attiré la population et des constructions sommaires ont vu le jour un peu partout. Les gardes veillent à ce que rien ne soit construit à l’intérieur du parc.

Nous touchons là à un débat qui agite le monde écolo depuis fort longtemps 

Nous ne savons pas si, dans ce parc, des populations ont été évacuées. Mais cela s’est passé dans de nombreux autres parcs naturels indiens, d’où une polémique récurrente entre les défenseurs des peuples indigènes et des associations de conservation de la faune.

Depuis plus d’une vingtaine d’années, l’ONG Survival international mène campagne contre les déplacements de population qui accompagnent parfois la création de parcs naturels, en particulier en Inde dans le cadre de la protection des tigres. Les conservateurs de la nature, issus du monde occidental, considèrent en effet que les « sauvages », qui ont su vivre en harmonie avec la forêt pendant des milliers d’années, ne peuvent plus aujourd’hui gérer eux-mêmes la question de la protection de la nature ! Il faut dire que nous, Occidentaux, sommes très fort pour donner des leçons, beaucoup moins pour servir d’exemple : si le tigre est encore présent en Inde, nous avons exterminé chez nous loups, ours, etc.

Nous touchons là à un débat qui agite le monde écolo depuis fort longtemps : pensons-nous que l’humain puisse vivre dans la nature et y prélevant ce qui lui est utile (bois, nourriture…) ou devons-nous, comme le prône une tendance « conservationniste », considérer que la nature doive se maintenir indépendamment de la présence humaine ? Ce débat pourrait en soi être intéressant si nous vivions dans un monde où l’argent ne pollue pas tout. Mais, derrière les grandes associations de protection de la nature, on trouve de généreux mécènes intéressés… et les parcs naturels servent aussi à attirer des touristes dans des « écolodges » et à faire des safaris en utilisant des 4x4 très polluants.

Marcus Colchester [1] résume cela ainsi : « Les peuples indigènes affrontent quatre problèmes majeurs, inhérents à l’approche conservationniste classique. Premièrement, la plupart des conservationnistes ont placé la préservation de la nature au-dessus des intérêts des êtres humains. Deuxièmement, leur conception de la nature a été façonnée par une représentation culturelle de la nature sauvage, en complète contradiction avec la vision cosmique de la plupart des peuples indigènes. Troisièmement, ils ont recouru, pour régler les interactions de l’homme et de la nature, à l’autorité d’État. Enfin, la perception des indigènes par les conservationnistes a été teintée des mêmes préjugés que ceux auxquels sont confrontés les peuples indigènes partout ailleurs. Le résultat, c’est la marginalisation des populations indigènes. »

« Ces expulsions détruisent la vie des gens forcés de quitter leurs maisons, mais elles n’aident pas non plus les tigres 

Pour éviter de tels dérapages, un moyen serait d’accepter que les solutions aux problèmes (comme le risque de disparition des tigres) soient apportées par une réflexion au niveau local. Mais cela suppose que les associations de conservation de l’environnement aient une autre vision que la démarche néocolonialiste actuelle.

Depuis 2013, Survival international anime une campagne de boycott des activités touristiques dans les parcs naturels. À la suite de nombreux articles de presse, des agences de voyage ont accepté de supprimer ces activités. En novembre 2017, l’association a lancé plus spécifiquement une campagne de boycott contre les réserves de tigres en Inde. Alors que la loi indienne indique que les déplacements de population ne peuvent se faire que sur la base du volontariat, Survival a publié de nombreux témoignages de villageois déplacés de force et avec violence par les gardes forestiers. Elle rapporte que dans l’Andra Pradesh, pour la mise en place de la réserve de Nagarjunsagar Srisailam, environ 600 personnes ont été expulsées.

Le 16 mars 2018, une manifestation a réuni les habitants de 70 villages de la région d’Achanakmar (Madhya Pradesh) menacés par la création d’un couloir biologique entre deux réserves de biosphère. Le directeur de Survival, Stephen Corry, a déclaré : « Ces expulsions, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des réserves de tigres, sont totalement injustifiées et illégales. Non seulement elles détruisent la vie des gens forcés de quitter leurs maisons, mais elles n’aident pas non plus les tigres. Les autorités et le WWF ont promis qu’il n’y aurait pas d’expulsions. Cependant, comme cela a souvent été le cas par le passé, ces promesses se sont révélées sans valeur. »

Comme le dit un villageois expulsé : « On nous dit que nous dégradons la nature en faisant de la cueillette, coupant du bois et en éloignant les tigres de nos villages, mais les milliers de touristes qui défilent toute l’année en voiture pour essayer d’approcher les animaux ne font-ils pas plus de dégâts ? »




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[1Marcus Colchester, « Parcs naturels ou peuples indigènes », revue Silence no 258, juin 2000.


Lire aussi : Le WWF accusé de protéger les chasseurs de trophées en Afrique

Source : Michel Bernard

Photos : © Anne-Sophie Clémençon
. chapô : Un éléphant s’est approché de la clôture de l’hôpital.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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