En Loire-Atlantique, des éleveurs organisent l’abattage à la ferme

Durée de lecture : 6 minutes

31 août 2020 / Hélène Huteau (Reporterre)



En Loire-Atlantique, des éleveurs poussent pour pouvoir tuer leurs animaux dans des abattoirs mobiles, se déplaçant de ferme en ferme. Cette pratique, « plus digne » à leurs yeux, est aussi devenue une nécessité économique depuis la fermeture de l’abattoir de Challans, en Vendée.

- Villeneuve-en-Retz (Loire-Atlantique), reportage

Des animaux abattus à la ferme : la pratique, interdite depuis des dizaines d’années est prête à revoir le jour, en toute légalité. L’association Abattage des animaux sur leur lieu de vie (AALVie) rassemble 150 éleveurs, bio et non bio, de Loire-Atlantique et de Vendée, motivés à reprendre la main sur la fin de vie de leurs bêtes. L’aspect juridique a été travaillé depuis plusieurs années. Le label de commercialisation « Né, élevé et abattu à la ferme » est même prêt pour authentifier cette viande, qui promet plus de qualité en évitant aux animaux le stress du transport, du mélange avec des animaux non familiers et l’attente dans l’abattoir, pouvant durer plus de dix heures, avant la mise à mort.

Les éleveurs veulent ainsi redonner de la dignité aux bêtes et à leur métier. « Nous souhaitons avoir une méthode d’abattage à la hauteur du don qu’ils vont faire de leur vie », souligne Guylain Pageot, éleveur de vaches laitières à Villeneuve-en-Retz et président d’AALVie.

Cette pratique, interdite pour des raisons sanitaires, est devenue une nécessité économique pour les éleveurs de l’Ouest, depuis la fermeture de l’abattoir de Challans (Vendée). « Il y a cinq ans, je faisais trois quarts d’heure de route pour me rendre à l’abattoir. Aujourd’hui, il me faut une heure et demie », témoigne Fabien, éleveur du collectif AALVie, qui voit ainsi sa marge fondre dans le trajet jusqu’à La Roche-sur-Yon.

La loi Alimentation (Égalim) de 2018, a ouvert la porte aux expérimentations en matière d’abattoirs mobiles, faisant naître plusieurs projets, qui recherchent cependant des financements pour pouvoir aboutir.

« Il n’y avait qu’elle et moi, les autres animaux étaient deux mètres plus loin »

L’abattage alternatif, qu’AALVie propose, repose sur un caisson mobile (sorte de remorque étanche) dans lequel l’animal est soulevé par un tracteur de levage après avoir été étourdi par l’abatteur, sur la terre de sa ferme. L’animal est saigné dans le caisson puis transporté dans une unité de mise en carcasse, à 60 km maximum de la ferme, afin de respecter le temps sanitaire, entre la mise à mort et l’éviscération.

Un test en conditions réelles a été réalisé, le 25 février dernier, avec l’éleveur Ludovic Orain et sa vache melba. « Plusieurs jours à l’avance, j’ai pu habituer Melba à rentrer dans le couloir de contention, aménagé sur la ferme. (…) Il n’y avait qu’elle et moi, les autres animaux étaient deux mètres plus loin, ça a permis qu’elle ne montre aucun signe de stress le jour J », témoigne-t-il. Le test a été réalisé en relation avec l’abattoir de Châteaubriant, avec l’appui de la direction départementale de la protection des populations (DDPP 44) et la validation du ministère de l’Agriculture.

Cependant, l’abattoir de Châteaubriant, calibré sur des cadences industrielles - 250 animaux par jour -, n’est pas prêt à revoir son planning pour intégrer cette nouvelle méthode artisanale, au rythme beaucoup plus lent : une quinzaine de gros animaux par jour, en rythme de croisière, pour dix caissons.

Le projet alternatif, ambitieux, prévoit donc deux usines fixes dédiées, dotées chacune de dix caissons mobiles. La première devrait ouvrir à Machecoul (Loire-Atlantique), au sud de la Loire, en septembre 2021, si les fonds sont réunis. La seconde serait située à Plessé (Loire-Atlantique) au nord de la Loire. Les deux unités et leurs vingt caissons pourraient ainsi couvrir les besoins d’éleveurs de quatre départements (Morbihan, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique et Vendée).

Le coût d’un tel équipement a été évalué à 3,5 millions d’euros par unité fixe (caissons mobiles inclus) et emploierait une quinzaine de personnes par usine. Les éleveurs souhaitent une gouvernance multiacteurs de la future société : éleveurs, ateliers de découpe, collectivités... Les membres de leur comité de pilotage sont représentatifs de l’ensemble des mouvements agricoles : FNSEA, Confédération paysanne, Coordination rurale, Groupement d’agriculteurs biologiques, Civam, Crapal (Conservatoire des races animales en Pays de Loire). « Le moment de la mort de l’animal ne doit pas être porté par le seul éleveur mais par la société », estime Guylain Pageot.

Guylain Pageot, éleveur de vaches laitières à Villeneuve-en-Retz et président d’AALVie

Comptant en partie sur la mobilisation des consommateurs, l’AALVie a lancé une campagne de financement participatif sur la plateforme Miimosa, le 7 juillet. Mi-août, elle avait passé deux premiers paliers, avec plus de 50.000 € collectés. Les éleveurs espèrent inspirer des confrères dans toute la France et susciter 40.000 dons. Eux-mêmes sont allés visiter un tel dispositif en Allemagne.

« Les jeunes veulent des fermes moyennes, hors circuit de la grande distribution » 

Le projet correspond à la volonté de développement des circuits courts, de la Région Pays de Loire, et de la métropole nantaise. Cette dernière s’est associée au Pôle d’équilibre territorial et rural (Petr) du Pays de Retz, pour fournir les Nantais en produits agricoles de proximité, dans le cadre de son projet alimentaire territorial (PAT).

Le Département, responsable des espaces naturels sensibles, voit également l’intérêt de maintenir l’élevage, qui préserve le bocage et les espaces ouverts, autour de la réserve du lac de Grand-Lieu, notamment. Or, les fermes ont tendance à disparaître faute de repreneur et par manque de valeur ajoutée, trop dépendantes des cours de la viande.

Département et Région mènent actuellement une étude complémentaire sur le modèle économique et l’implication qu’auront les collectivités dans le projet. Le coût final de la viande ne devrait pas être trop impacté, selon Guylain Pageot, qui affirme que « le coût de ce mode d’abattage sera équivalent à l’abattage classique, transport compris ».

Pour François Vrignaud, éleveur, l’abattage à la ferme, qui sert la vente directe, permettra de « valoriser l’élevage et ainsi de répondre à la problématique de transmission des fermes. Les jeunes veulent des fermes moyennes, hors circuit de la grande distribution. » Tous espèrent que ce projet fera écho aux aspirations des consommateurs de plus de proximité, de traçabilité et de bien-être animal.

La pandémie de Covid-19 a renforcé la demande de circuits courts. Ce qui fait dire au président de la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), Guillaume Riou, confiant : « Non seulement ce projet répond à des attentes sociétales fortes sur le bien-être animal, mais il va aussi permettre de reconstruire des circuits de proximité pour la viande qui, après la crise de la Covid-19, doivent devenir la troisième voie commerciale pour l’agriculture française ».





Lire aussi : En Suède, un abattoir mobile pour éviter la souffrance animale

Source : Hélène Huteau pour Reporterre

Photos : © Fédération nationale d’agriculture biologique

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