En Suède, un abattoir mobile pour éviter la souffrance animale

8 juin 2016 / Margot Hemmerich et Charles Perragin (Reporterre)



En France, les scandales dans les abattoirs ont provoqué une réflexion et une mission d’enquête parlementaire a été lancée. Elle pourrait s’inspirer d’une expérience suédoise : une entreprise y pratique l’abattage à la ferme, érigeant la viande « éthique » et sans souffrace en modèle économique.

- Suède, reportage

Une longue ferme rouge se détache au bord du lac Siljan, au beau milieu de la Suède. Dans les dernières bruines fraîches du matin, un petit groupe de vaches poursuit sa procession. Elles quittent leur étable pour un enclos circulaire en ferraille, adossé à un grand camion. Bertil Back, leur éleveur, vient les chercher une à une, pour les mener dans l’exigu compartiment arrière du semi-remorque. Quelques tapes sur la croupe de la bête et des encouragements suffisent pour qu’elle s’y engouffre. Moins d’une minute plus tard, un claquement aigu retentit — celui du pistolet à étourdissement — suivi du bruit sourd du bœuf qui s’effondre.

Depuis un an et demi, les trois camions d’Hälsingestintan parcourent la campagne suédoise pour abattre les bovins dans leurs fermes. C’est une première en Europe : un abattoir mobile complètement autonome, où les vaches sont étourdies, tuées, dépecées et débitées en moins de 20 minutes. Dans le camion, cinq employés s’affairent.

Accompagner ses animaux au seuil de la mort

Pour Britt-Marie Stegs, la fondatrice et actuelle directrice d’Hälsingestintan, l’objectif est clair. Il s’agit de limiter le stress des animaux provoqué par les heures de transport et d’attente dans l’abattoir. La viande produite, assure-t-elle, est alors de meilleure qualité. « Quand l’animal est stressé, il produit des hormones qui rendent la viande dure et malodorante. »

Et Britt-Marie sait ce qu’est un animal heureux. Elle a grandi dans une ferme de la province d’Halsingland, connue pour ses exploitations traditionnelles. « En Suède, j’ai vu toutes sortes de choses horribles à propos de la production de viande, et notamment de la chair importée d’Afrique du Sud où les vaches étaient élevées dans d’énormes usines. En créant cet abattoir mobile, j’ai voulu donner à tous les consommateurs la possibilité d’acheter la viande que je mangeais moi, dans ma ferme. »

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Bertil Back a recouru à l’abattoir mobile pour la première fois.

« C’est la première fois que je fais appel à cette entreprise. Avant je vendais mes bêtes à un abattoir situé à cinq minutes d’ici. Mais Hälsingestintan me paie mieux », déclare Bertil Back. À la tête d’un troupeau de 300 bœufs, l’agriculteur est honnête sur les raisons qui l’ont poussé à opter pour l’abattoir mobile. Mais derrière le calcul de la rentabilité de son bétail, l’éleveur se dit pourtant « nerveux ». C’est la première fois qu’il accompagne ses animaux au seuil de la mort.

Ce matin là, Britt-Marie Stegs fait son tour d’inspection. « Tous les éleveurs avec qui nous travaillons sont heureux, au fond, de voir ce qui arrive à leurs animaux. Vous voyez, il n’y a que quelques mètres à parcourir entre l’étable et le camion. » Puis, elle montre du doigt une vache, qui attend calmement son tour.

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Le camion peut abattre une trentaine de vaches par jour.

Anna, la fille de Britt-Marie, échange quelques mots avec l’éleveur. C’est elle qui reprendra le flambeau dans quelques années. « J’adore les animaux, et je vous avoue que ce n’est pas facile, ces quelques secondes où on leur prend la vie. » Mais pour la trentenaire, montrer ce processus est indispensable. Dès ses premiers jours, l’entreprise a joué la carte de la transparence absolue. « Nous sommes les seuls à montrer tout le processus de production de la ferme au supermarché. Les gens ne sont pas habitués à cela. Au début, nous avions des journalistes tous les jours. »

Débattre des méthodes d’élevage 

Aujourd’hui, Hälsingestintan abat environ 5.000 vaches par an dans près de 35 fermes. Un chiffre à relativiser compte tenu des 400.000 bêtes abattues en Suède chaque année. Mais Anna choisit ses fournisseurs avec précaution. « Nous regardons comment ils travaillent, si les bovins sont bien nourris, sortis régulièrement dans les champs, et habitués à la présence de l’homme. C’est pour cela que nous les payons mieux. »

Et pour renforcer ce lien avec les éleveurs, l’entreprise les rassemble trois fois par an pour débattre des méthodes d’élevage. En effet, la Suède est un pays très étendu et les fermes du Nord ne fonctionnent pas du tout comme celles du Sud. Plus encore, les éleveurs n’ont que peu de prise sur le marché de la viande. « Il y a toute la chaîne de l’agroalimentaire qui coupe les fermiers des consommateurs finaux. C’est pour toutes ces raisons que nous les réunissons pour débattre de questions essentielles : quoi produire ? comment produire ? C’est aussi l’occasion de parler d’autre chose que d’argent. »

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Marie-Britt Stegs, PDG de l’entreprise Hälsingestintan.

À l’heure des scandales en France mais également dans le reste de l’Europe, la question de la généralisation du modèle se pose, évidemment. Au sein de son entreprise, Britt-Marie a déjà pour projet d’acheter un camion supplémentaire, pour abattre d’autres bêtes, comme des moutons ou des cochons. Et pourquoi pas, dans un futur proche, exporter le concept même de l’abattoir mobile. « Nous recevons beaucoup de questions de la part d’entreprises du monde entier, de l’Allemagne à l’Australie en passant par la Russie et l’Afrique du Sud. »


Face à une demande de plus en plus concernée par le bien-être de l’animal, la viande éthique s’érige en modèle économique. Mais si le leitmotiv de Britt-Marie est de « rendre accessible à tous une viande de qualité », elle reste bien plus chère que les viandes bon marché. L’écart du prix au kilogramme varie de 1 euro — pour les steaks hachés — à 10 euros pour les pièces de choix. Mais un tel modèle économique table sur un changement des habitudes alimentaires. « Nous n’avons pas besoin de 200 grammes par jour de viande. 100 grammes de temps en temps suffisent. Il faut absolument sortir de ce système qui recourt à l’usage massif d’antibiotiques résistant aux bactéries. Produire de la viande à bas coût, c’est détruire la planète. »




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Lire aussi : Les petits éleveurs abasourdis face au gâchis de l’abattoir de Mauléon

Source : Margot Hemmerich et Charles Perragin pour Reporterre

Photos : © Charles Perragin/Reporterre sauf
. chapô : Haut de 6 mètres, le camion d’Hälsingestintan a été construit sur mesure pour supporter le poids des bovins. © Malin Hoelstad

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