Épuisé par la lutte, un village guyanais voit son rêve d’autonomie se fissurer
Richele Sjabere, une habitante du village de Prospérité, surveille la cuisson d'une cassave, une galette de manioc. - © Étienne Gaume / Reporterre
Richele Sjabere, une habitante du village de Prospérité, surveille la cuisson d'une cassave, une galette de manioc. - © Étienne Gaume / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Connu pour son combat contre une centrale électrique, le village de Prospérité, en Guyane, porte aussi un projet autogestionnaire. Mais ce rêve est fragilisé par les années de lutte et la faible implication des jeunes.
Prospérité (Guyane), reportage
Tout est parti d’un projet de développement local, d’inspiration collectiviste et autogestionnaire, lancé pour accroître l’autonomie des 320 habitants de Prospérité, dans l’ouest de la Guyane. Avant qu’un autre projet, porté par une multinationale et pensé depuis l’Hexagone, ne vienne bouleverser l’alternative naissante, qui anime un village dont la quasi-totalité des habitants n’ont aucun moyen de transport pour accéder aux services de base, tous situés à Saint-Laurent-du-Maroni, à 15 kilomètres.
Codéveloppée par HDF Energy et le fonds d’investissement Meridiam, sur des terres accordées par l’Etat, la centrale électrique de l’Ouest guyanais (CEOG), doit permettre d’approvisionner 10 000 foyers, grâce à la production électrique de 70 hectares de panneaux solaires, stockée sur site sous forme d’hydrogène.
La résistance a échoué
Très soutenue par les élus locaux et la majorité de la population guyanaise, qui y voit une solution aux fréquentes coupures de courant, elle a été critiquée dès ses débuts par les habitants de Prospérité pour sa proximité avec le village, le potentiel danger du site, classé Seveso bas, la déforestation de 75 hectares ou l’absence de concertation.
Des réunions publiques sans interprète ont par exemple été organisées, alors qu’une grande partie de la population ne maîtrise pas le français. Une résistance, avec occupation du site et sabotages, a été mise en place, mais les recours échouent les uns après les autres.
Le 26 avril, le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale s’est lui-même déclaré « préoccupé » par « l’impact » du projet et l’absence du « consentement libre, préalable et éclairé du peuple kali’na ». L’instance, aux avis non contraignants, a exhorté la France à annoncer des mesures d’ici au 26 juin afin de respecter ce consentement.
« Prospérité, tout ça, je veux tirer un trait dessus »
Cette bataille a eu des conséquences délétères pour le rêve d’autonomie de Prospérité, porté par l’association Atopo W+p+ [1]. Le projet vit aujourd’hui notamment par la fabrication grâce à des outils communs des cassaves, ces galettes à base de farine de manioc très consommées par les Amérindiens de Guyane, une tâche apprise dès l’enfance et traditionnellement dévolue aux femmes. Elles rejoignent sur les marchés les œufs, les quelques fruits et légumes ou encore les plats à base de gibier et de pêche que mettent en vente, chaque semaine, les habitants du village.
Une partie de l’argent récolté finit dans les caisses d’Atopo W+p+, mais les frais de justice ont grevé les finances et les journées de lutte ont accaparé l’énergie, en particulier depuis que le combat s’est intensifié en 2022 avec les premières occupations du site. « On a perdu deux ans à cause de la CEOG », constate sobrement le Yopoto Roland Sjabere, chef coutumier du village et descendant d’une des familles de réfugiés du Suriname l’ayant fondé dans les années 1980.
Pire, l’intense répression, la défaite et le sentiment d’humiliation ont fini par miner les forces militantes. « Prospérité, tout ça, je veux tirer un trait dessus. J’ai vu trop de choses difficiles. Je ne veux plus en parler », confie Melissa, 22 ans, ex-figure de proue de la lutte, qui a depuis peu lâché tous ses engagements au sein d’Atopo W+p+.
Ces rebondissements expliquent sans doute en partie la modestie du bilan de l’association Atopo W+p+, plus de cinq ans après les premières réflexions communautaires. À l’écart du village, deux hectares ont été défrichés, des arbres fruitiers ont été plantés, une serre, une pépinière et un poulailler ont été construits. Et quatre jeunes du village, formés en boulangerie, peuvent désormais cuire leurs miches dans le four à pain collectif, tout juste inauguré.
Des volets entiers de l’autonomie n’ont pas été amorcés
Autant de produits qui viennent compléter ce que fournissent déjà les abattis des différentes familles – des parcelles en culture sur brulis dans la forêt. Et qui peuvent être directement transformés par les habitants grâce aux machines à leur disposition sous le « carbet [abri de bois sans mur] d’agrotransformation » comme la broyeuse à manioc, ou encore un instrument servant à transformer le wassaï [2].
Mais, malgré ces dernières réalisations et un système de marchés désormais bien rodé, la production reste faible. Surtout, des volets entiers de l’autonomie, comme l’indépendance énergétique, n’ont pas encore vraiment été amorcés.
« On veut s’autodéterminer »
Sans doute faut-il aussi imputer cette impression au caractère expérimental de l’initiative, à sa jeunesse et ses petits moyens. Et se rappeler qu’ici, tous les projets sont le fruit de longues réflexions collectives et sont pensés pour être légués « dans deux générations », plutôt que l’année prochaine.
Dans ce contexte, le « projet d’autonomisation », de l’association Atopo W+p+ a pris un ton encore plus politique. « Aujourd’hui, le système est fait pour qu’on dépende de lui. Mais ici, on a une grande forêt et des possibilités pour faire des choses nous-mêmes. On ne veut plus dépendre de la politique, des élus. On veut s’autodéterminer », résume Roland Sjabere. Le village refuse les juteuses indemnisations proposées par les promoteurs de la CEOG, y compris celles promises pour accélérer le projet d’Atopo W+p+.
Cette confrontation entre deux modèles de société antagonistes a joué un rôle de moteur en ravivant la rage des habitants les plus militants voulant s’émanciper du « système ». Au défrichage de la forêt, perçue comme un véritable espace de vie, à la fois pour la chasse, la pêche, les loisirs ou sa dimension spirituelle, les membres d’Atopo W+p+ répondent par la création d’un modèle écotouristique qui valorisera cet environnement.
« Il faudrait organiser des visites, baliser les layons de la forêt. On a des chasseurs qui sont motivés pour faire découvrir plein d’endroits intéressants », s’enthousiasme Roland Sjabere. « L’idée, c’est de créer une sorte de petite économie solidaire où tout le monde trouvera un peu sa part », résume Benoît Hurtrez, un habitant d’origine métropolitaine installé il y a quatorze ans à Prospérité et très actif dans ce projet. Un « carbet de passage » tout juste inauguré peut déjà accueillir les curieux et un système de distribution de repas a été mis en place.
« J’ai l’impression que tout le monde s’en fout »
Il règne toutefois le sentiment diffus que l’étincelle a du mal à prendre, à l’image de la serre, propre comme un sou neuf, mais vide de cultures. « J’ai trop envie de me réveiller un matin et de voir qu’on a plein de fruits et de légumes. Mais, des fois, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout », lâche Serge, 20 ans, en service civique pour l’association.
Au fil des discussions avec les plus jeunes habitants, une autre hypothèse, plus préoccupante, se dessine à son tour. Si Melissa en a marre de Prospérité, c’est aussi parce qu’elle « y voit toujours les mêmes têtes » et qu’elle « s’y ennuie ». Elle ne rêve ni d’accueillir des touristes au « carbet de passage », ni de cuire au petit matin ses cassaves pour les vendre au marché, un modèle valorisé par ses aînées.
Taux de suicide exceptionnellement haut
Au contraire, elle a hâte de s’installer dans l’Hexagone, où elle rejoindra sa sœur dans quelques semaines. « J’ai besoin de me reconstruire », dit-elle, sans plus d’explications. Un chemin que suivra Kevin, son jeune frère, dans un an, pour devenir militaire, et auquel aspirent plusieurs autres jeunes.
Envie saine de voir du pays ? Ou fuite d’un village et de ses coutumes dans lesquelles on ne se retrouve plus complètement ? « C’est difficile d’accrocher les plus jeunes au projet. Beaucoup se renferment sur eux, ont du mal à s’engager », observe en tout cas Benoît Hurtrez.
Impossible, en déambulant dans les pistes en latérite qui relient les habitations de Prospérité entre elles, de ne pas penser au sentiment plus global de mal être qui traverse depuis des années la jeunesse autochtone guyanaise, souvent isolée géographiquement et tiraillée entre la vie familiale au village et l’extérieur, deux mondes aux antipodes.
Ce dernier phénomène, encore difficile à appréhender, est si intense qu’il pourrait faire partie des causes du taux de suicide huit fois plus élevé dans les communautés amérindiennes que dans le reste du pays, selon les premiers travaux de recherche sur le sujet.
Comment, dans ces conditions, un village Kali’na peut-il construire un projet autonome de développement pour dans « deux générations » dans lequel se retrouvera aussi sa jeunesse ? Après la CEOG, c’est peut-être là que réside la prochaine bataille qu’auront à mener les habitants de Prospérité.