Face à l’acharnement judiciaire, le Comité Adama tisse des liens avec d’autres luttes

Durée de lecture : 11 minutes

21 octobre 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

Assa Traoré est poursuivie « pour diffamation » à l’égard des gendarmes impliqués dans la mort de son frère, Adama. Le collectif Justice pour Adama dénonce « un acharnement judiciaire », alors que l’enquête sur l’homicide piétine. Mais le collectif, impliqué dans d’autres luttes sociales et écologique, ne lâche rien : « Plus on avance dans le combat, plus nos forces grandissent. »

Dans l’attente d’une nouvelle expertise médicale, ordonnée au mois d’avril 2019, « l’affaire Adama Traoré » est au point mort. Alors qu’elle réclame depuis plus de trois ans « justice et vérité » sur les circonstances du décès d’Adama Traoré, la famille de la victime est régulièrement visée par des plaintes et dénonce « un acharnement judiciaire ». Depuis le début du mois d’octobre, Assa Traoré, sœur du défunt et figure de proue du Comité Adama a elle-même reçu trois plaintes, dont deux pour diffamation.

Le jeune homme est mort asphyxié, le 19 juillet 2016, à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), après avoir été interpellé par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise. Il avait encaissé le poids de trois gendarmes qui, pour le neutraliser, l’avaient plaqué sur le ventre. Cette technique d’interpellation, très contestée mais autorisée en France, à la différence d’autres pays européens, a causé la mort de plusieurs personnes. Est-elle responsable de celle d’Adama Traoré, qui était alors âgé de 24 ans ?

Une contre-expertise a écarté la théorie d’un décès dû à la condition médicale d’Adama

Depuis plus de trois ans, la famille d’Adama Traoré et ses soutiens se démènent pour faire toute la lumière sur les circonstances du drame. Convaincus que ce sont ces méthodes d’interpellation musclées qui ont causé sa mort, ils demandent la mise en examen des gendarmes. Les gendarmes, eux, clament leur innocence et n’ont été entendus que sous le statut de témoins assistés. L’affaire est ballottée au gré des rebondissements judiciaires, des expertises et contre-expertises.

Au début de l’année 2019, la justice s’apprêtait à clore l’instruction, l’expertise médico-légale la plus récente exonérant les gendarmes de toute responsabilité dans les causes de la mort. « Le décès de M. Adama Traoré résulte de l’évolution naturelle d’un état antérieur au décours [1] d’un effort », concluait le rapport, datant de la fin de l’année 2018. Celui-ci expliquait qu’Adama Traoré, ayant couru pour échapper à un contrôle d’identité, était mort d’un « syndrome asphyxique » causé par sa condition médicale. Le jeune homme présentait selon le rapport un trait drépanocytaire et une sarcoïdose de type 2.

Une marche blanche avait été organisée en juillet 2018, deux ans après le décès d’Adama.

La famille Traoré a ébranlé cette hypothèse avec une contre-expertise médicale réalisée à ses frais. Ce rapport, établi par quatre professeurs de médecine issus de grands hôpitaux parisiens, spécialistes des maladies concernées, a écarté la théorie d’un décès dû à la condition médicale d’Adama. « Cela justifie de se poser la question de l’asphyxie positionnelle ou mécanique », ont conclu les médecins. Au mois d’avril 2019, les magistrats ont ordonné une nouvelle expertise médicale et l’audition de deux témoins clés.

« La justice décide de laisser pourrir cette instruction »

« Aujourd’hui, on a des éléments d’enquête qui montrent clairement que le décès résulte de l’interpellation violente, dit à Reporterre Me Yassine Bouzrou, l’avocat de la famille Traoré. Or, il ne s’est rien passé depuis le mois d’avril. Aucun expert n’a été désigné, aucune expertise médicale n’a démarré. Nous sommes au point mort. » Il estime que « la justice a décidé de laisser pourrir cette instruction ». « Lorsqu’il y avait des éléments à décharge pour les gendarmes, dit-il, les juges souhaitaient clôturer et prononcer un non-lieu. Lorsque ça va dans l’autre sens, que des éléments sont à charge contre les gendarmes, il ne se passe plus rien. Cette situation démontre malheureusement que l’objectif prioritaire, dans cette affaire, n’est pas de connaître la vérité. »

Reporterre a tenté de joindre le procureur de la République de Paris pour en savoir plus sur cette nouvelle expertise médicale. Celui-ci n’a pas répondu.

« Jouer la montre, c’est leur procédé, soupire Assa Traoré. Ils emmènent les affaires sur dix ans : regardez Zyed et Bouna [2]. Ils veulent que le combat s’essouffle, qu’on s’épuise physiquement et psychologiquement. »

« Ce nom, Adama, met à nu le système répressif autoritaire français, cette machine de guerre qui nous a transformé en soldats malgré nous. »

Assa Traoré fait donc l’objet de trois plaintes. Elle a d’abord été convoquée par la police pour diffamation après avoir divulgué le nom des gendarmes impliqués, selon elle, dans la mort de son frère. « Pourquoi ne pourrais-je pas prononcer leurs noms ? » s’interroge-t-elle. Elle a ensuite été convoquée pour avoir organisé « un évènement sportif non déclaré » à Beaumont-sur-Oise, il y a deux ans. « C’était un pique-nique et un moment convivial autour des valeurs de la boxe, en présence de l’ancienne championne du monde Aya Cissoko », se défend Assa Traoré. Elle rappelle que des militaires de l’opération Sentinelle, en armes de guerre, étaient venus encadrer l’événement : « Nos quartiers sont laissés à l’abandon, on essaie d’organiser des choses nous-mêmes et on nous envoie des armes militaires contre nos gants de boxe. Ils ont traumatisé les enfants présents. »

Assa Traoré a été citée à comparaître pour diffamation pour avoir affirmé publiquement que les trois gendarmes avaient tué son frère

« Ces plaintes sont fantaisistes et ridicules d’un point de vue juridiques, dit Me Yassine Bouzrou, qui indique « réserver ses arguments de défense aux juges » et assure que « ces différents plaignants seront poursuivis pour dénonciations calomnieuses. »

Dernière attaque : la sœur d’Adama Traoré a été citée à comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris par l’un des gendarmes interpellateurs, pour diffamation. Dans un texte intitulé « J’accuse », Assa Traoré avait affirmé publiquement que les trois gendarmes avaient tué son frère.

« Assa Traoré comparaîtra donc devant le tribunal comme prévenue et [le gendarme] comme victime ! » s’est insurgé le Comité vérité et justice pour Adama, satisfait toutefois qu’un débat « sur le fond de l’affaire » puisse « enfin » avoir lieu : « S’il est démontré [que les gendarmes] ont tué Adama Traoré en l’écrasant avec le poids de leurs corps, Assa Traoré ne pourra qu’être relaxée. »

Le collectif Adama dénonce « un acharnement judiciaire »

Les membres du collectif ont dénoncé, auprès de Reporterre, « un acharnement judiciaire ». « Avant Assa, plusieurs frères d’Adama Traoré, Bagui, Yacouba ou encore Youssouf s’étaient déjà retrouvés dans le viseur et ont été condamnés et incarcérés », rappelle le philosophe et sociologue français Geoffroy de Lagasnerie, soutien de la lutte de la famille Traoré. « C’est une guerre à la mort publique, estime-t-il. Le but c’est de faire en sorte qu’Assa soit épuisée, qu’elle renonce, peut-être aussi que sa respectabilité soit entachée par la suspicion. Criminaliser les victimes est une technique très banale pour justifier et couvrir les meurtres de la police. Par exemple, on connaît aujourd’hui les notes du FBI qui montrent les stratégies conscientes déployées pour défaire le [mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine] Black Panther Party, qui était alors perçu par l’agence comme l’un des principaux dangers pour l’ordre public américain : mises en prison, accusations de trafics, inculpation, circulation de rumeurs pour les discréditer... » Le nerf de la guerre, selon le philosophe, est aussi l’argent : « Le risque de prison pour Assa est heureusement très faible mais toutes ces attaques sont coûteuses. Même si le prévenu est déclaré non coupable, une plainte peut vite coûter des milliers d’euros de frais d’avocat. C’est l’un des moyens principaux d’intimidation et d’amputation d’une lutte. »

Malgré ces attaques, Assa Traoré assure que sa détermination n’est en rien entachée :

Au contraire, plus on avance dans le combat, plus nos forces grandissent. Ils n’ont pas l’habitude qu’on se lève et qu’on puisse demander vérité et justice pour l’un de nos frères. Adama est mort sous le poids de trois gendarmes et d’un système, et nous nous assurerons que son nom ne sera jamais tué. Ce nom met à nu le système répressif autoritaire français, cette machine de guerre qui nous a transformé en soldats malgré nous. Et plus on avance, plus on se rend compte qu’on n’est pas seuls face à cette machine. »

Écolos, cheminots, sans-papiers... Le Comité Adama tisse des liens avec d’autres luttes

Afin d’exposer « le système répressif français » au grand jour, la Comité vérité et justice pour Adama s’attelle à occuper l’espace public et à tisser des liens avec d’autres luttes. Ses activistes étaient présent lors de l’occupation du centre commercial Italie 2 orchestrée par Extinction Rebellion. Le samedi 20 juillet, le collectif a organisé une manifestation pour la justice et la vérité à Beaumont-sur-Oise et réuni des Gilets jaunes, des militants de Bure, des opposants à EuropaCity et des organisations écologistes, des sans-papiers, des cheminots, des postiers, des étudiants, la Ligue des droits de l’Homme ou encore Amnesty international France. Il met son savoir-faire militant et son aura médiatique à disposition d’autres familles de victimes : Lamine Dieng, Babacar Gueye, d’Angelo Garand, Gaye Camara, Mathis et Selom, Zineb Redouane, ou encore Ibrahima Bah, mort le dimanche 6 octobre dernier à Villiers-le-Bel, dans des circonstances encore floues. Assa Traoré a récemment manifesté son soutien aux musulmans et aux musulmanes confrontés à une vague islamophobe. Le 2 février 2017, plusieurs rappeurs — Youssoupha, Medine, Sofiane, Dosseh, Mac Tyer, KJ, Lino et Black M — ont organisé un concert de soutien, « Justice pour Adama », à La Cigale.

Youcef Brakni : « Nous voulons être les porte-voix des sans-voix, de ceux qu’on a marginalisé, qui n’ont pas voix au chapitre. »

« On s’immisce dans tous les espaces où on est invité, du moment qu’on ne se trahit pas, qu’on reste fidèle à notre ligne politique : être les porte-voix des sans-voix, de ceux qu’on a marginalisé, qui n’ont pas voix au chapitre, explique Youcef Brakni, membre du Comité vérité et justice pour Adama. En partant de la mort d’Adama, on interroge tout un système politique, on est un peu comme un thermomètre de l’état des libertés individuelles, des violences policières, d’un système capitaliste qui détruit des vies et des écosystèmes. Seuls, nous n’arriverons pas à un changement radical et global pour améliorer notre sort et nos conditions de vie. C’est pourquoi on essaye de s’organiser pour aider ceux qui sont à l’abandon, en marge de la société, tout en respectant nos spécificités, car nous ne sommes pas victimes des mêmes oppressions. »

Pour le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, en attendant d’obtenir justice et vérité pour Adama, le comité se mue « en un lieu au sein duquel se réinvente une gauche puissante, un nouveau langage, de nouvelles figures, de nouvelles stratégies et de nouveaux mots pour parler de la condition politique. Si on ne veut plus que des Adama Traoré meurent, il faut changer tout cela, c’est-à-dire en un sens être révolutionnaires. »


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[1Période de déclin

[2Ces adolescents sont morts en 2005 après être entrés dans un site EDF à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour fuir un contrôle de police. Dix ans plus tard, le tribunal de Rennes a relaxé deux policiers poursuivis dans cette affaire pour non-assistance à personne en danger


Lire aussi : Autour de la famille Traoré, une marche sereine contre les crimes de la police

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : NnoMan Cadoret sauf :
. Youcef Brakni : © Jean Segura
. Marche du 21 juillet 2018 : © Marion Esnault/Reporterre

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