« Pour l’État, la limite, c’est la mort » : à Sainte-Soline, ces armes qui mutilent et peuvent tuer
Plus de 5 000 grenades explosives ou lacrymogènes (dont 1 375 GM2L) ont été tirées par les forces de l’État durant la manifestation à Sainte-Soline, le 25 mars 2023. - © Jerome Gilles / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Plus de 5 000 grenades explosives ou lacrymogènes (dont 1 375 GM2L) ont été tirées par les forces de l’État durant la manifestation à Sainte-Soline, le 25 mars 2023. - © Jerome Gilles / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Lors de la manifestation à Sainte-Soline, violemment réprimée, les forces de l’État étaient équipées d’armes classées comme matériel de guerre. Des armes déjà maintes fois mises en cause pour leur dangerosité.
Au moins 200 manifestants blessés, dont 36 hospitalisés : tel est le sinistre bilan tiré par Les Soulèvements de la Terre de la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline, le 25 mars 2023. Parmi elles, Serge Duteuil-Graziani, grièvement touché à la tête, a été plongé dans le coma et souffre encore de lourdes séquelles.
Les 84 heures d’images issues des caméras-piétons des forces de l’État, révélées le 5 novembre par Libération et Mediapart, montrent des appels à la violence — « Faut qu’on les tue », « Tirez-leur dans la gueule » — et des gendarmes se vantant d’avoir blessé des manifestants — « Je ne compte plus les mecs qu’on a éborgnés », « J’ai tiré 7 LBD, j’en ai couché au moins 4 ». Reporterre fait le point sur la dangerosité des armes employées et sur leur usage par les forces de l’État.
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Le lance-grenades Cougar
Utilisé depuis le début des années 2000, le Cougar est aujourd’hui le principal lance-grenades des forces de l’État. Il sert à projeter des grenades lacrymogènes ou explosives à des portées allant de 50 à 200 mètres. « Il est conçu pour un tir en cloche à 45°. Le tir tendu, à l’horizontale, est interdit, car une grenade pèse environ 500 grammes : tirée à faible distance, elle peut être mortelle », précise Maxime Sirvins, journaliste à Politis et créateur du site maintiendelordre.fr, qui répertorie et documente ces armes.
De fait, en décembre 2018, Zineb Redouane, 80 ans, est morte après avoir été atteinte au visage par une grenade lacrymogène lancée au Cougar. Lors des manifestations des Gilets jaunes, des éborgnements, comme celui de Manuel Coisne, ont été attribués à des tirs « tendus » ou à des angles incorrects.
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Aucune leçon n’a été tirée de ces précédents : à Sainte-Soline, les images des caméras-piétons mettent en évidence plusieurs tirs non réglementaires, parfois sur consigne hiérarchique. Ce sont de tels tirs qui auraient blessé Serge Duteuil-Graziani mais aussi Alix [*], blessée au visage, et Olivier, qui a subi une fracture ouverte au pied.
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Le LBD 40
Le lanceur de balles de défense (LBD) 40 est un lanceur de projectiles en caoutchouc introduit au début des années 2000, en remplacement progressif du Flash-Ball. Censé être plus précis et moins dangereux que son prédécesseur, il est devenu courant dans les années 2010 et son usage s’est massifié durant le mouvement des Gilets jaunes. Le protocole interdit le tir à moins de 20 mètres sur une personne et proscrit le tir au visage.
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Mais là encore, de nombreux cas de blessures graves témoignent d’une utilisation non conforme. Parmi eux, celui de Jérôme Rodrigues, éborgné en janvier 2019 à Paris. « Le LBD 40 est mis en cause depuis son apparition, notamment pendant les Gilets jaunes, où il a causé éborgnements, mâchoires éclatées, crânes enfoncés, rappelle Maxime Sirvins. En théorie, le tir à la tête est interdit, mais dans les faits, chaque blessure oculaire prouve le contraire. »
À Sainte-Soline, « environ 80 tirs ont été recensés avec notamment des tirs depuis des quads, ce qui est proscrit », indique Pierre Bernat, du comité national de la Ligue des droits de l’Homme (LDH).
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Les grenades GM2L
Les grenades GM2L, à la fois assourdissantes et lacrymogènes, ont remplacé les GLI-F4 à partir de 2018 au motif qu’elles seraient moins dangereuses. Pourtant, dès 2020‑2021, plusieurs manifestants avaient déjà été mutilés par ces projectiles : à Nancy, en novembre 2020, Dylan, 24 ans, a vu son bras perforé sur 10 cm ; à Paris, en décembre 2020, un autre manifestant a perdu cinq doigts et une partie de la paume ; à Redon, en juin 2021, un jeune homme s’est fait arracher la main lors de l’expulsion d’un teknival.
« En 2023, un gendarme mobile a été grièvement blessé à la nuque par une de ces grenades, tirée par erreur par un collègue : sa colonne vertébrale a été sectionnée, exactement comme celle de Rémi Fraisse [tué par un gendarme en 2014], se souvient Lionel Perrin, coordinateur des enquêtes et juriste à l’ONG Flagrant déni. Il a survécu grâce à son casque renforcé. »
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Ces grenades, classées comme matériel de guerre (catégorie A2) selon le Code de la sécurité intérieure, ont malgré tout été massivement utilisées à Sainte-Soline : 1 375 ont été tirées en deux heures, selon Libération et Mediapart. Elles sont soupçonnées d’avoir causé entre autres les graves blessures d’Alix et d’Olivier.
« On est les seuls, selon l’Organisation des Nations unies, à utiliser ce type d’armes en maintien de l’ordre », indique Lionel Perrin. Leur dangerosité est extrême. « Historiquement, c’est une grenade explosive 0F F1 qui a tué Rémi Fraisse, rappelle Pierre Bernat. Elle a été remplacée par les grenades GLI-F4, elles-mêmes retirées du service pour dangerosité. Certaines ouvrières ont même perdu la vie dans leur usine lors de la fabrication. »
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Les grenades lacrymogènes et assourdissantes
Les grenades lacrymogènes CM6 ou MP7 sont tirées avec les Cougar : elles libèrent 6 ou 7 petits palets qui diffusent le gaz. « En tir tendu, la grenade peut frapper avant de s’ouvrir, provoquant des blessures graves », alerte Maxime Sirvins.
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Les grenades assourdissantes (ASSD) sont jetées à la main : elles provoquent une détonation très forte, à 155 décibels. « C’est largement au-dessus du seuil de la douleur qui est à 130 décibels, compare Pierre Bernat. Pour rappel, un avion au décollage émet 120 décibels. » D’après l’observateur de la LDH, des réflexions sont en cours pour la remplacer par des grenades Condor, dont la détonation atteint 175 décibels.
Les grenades de désencerclement (GMD) projettent 18 galets de caoutchouc dans toutes les directions. Elles ont déjà causé des mutilations : l’infirmier et militant syndical Laurent Théron a été éborgné par ce type de grenade en septembre 2016. « Elles sont utilisées pour déstabiliser une masse, en théorie défensivement mais souvent offensivement », indique Pierre Bernat.
En plus de la dangerosité de ces armes et leur mésusage, c’est la disproportion du dispositif de « maintien de l’ordre » qui frappe Sebastian Roché, sociologue et coauteur du livre La Police contre la rue (Grasset, 2023). À Sainte-Soline, 3 200 gendarmes, 9 hélicoptères, 4 véhicules blindés, 4 engins lanceurs d’eau et un peloton de 20 quads ont été mobilisés pour disperser entre 6 000 et 8 000 manifestants selon les autorités (30 000 selon les organisateurs) qui ne menaçaient aucun bâtiment. « Le nombre total de munitions tirées est estimé à plus de 5 000. C’est extravagant, juge le sociologue. Cela montre qu’en France, la gestion des foules passe par les armes et tourne autour de leur usage. »
« Pour l’État, la limite, c’est la mort. Tant qu’il n’y a que des blessés, on peut presque tout se permettre »
Les vidéos révélées par Mediapart et Le Monde montrent que ce sont parfois les gradés eux-mêmes qui ordonnent à leurs hommes d’utiliser leur arme de manière illégale. « Ces journaux ont repéré des ordres illégaux de tirs tendus dans au moins 8 escadrons de gendarmerie sur 13, rappelle Sebastian Roché. Les usages irréguliers sont généralisés dans les unités sur roues et à pied et il s’agit d’usages disciplinés, encadrés, d’armes qui ont le pouvoir de mutiler. »
« Supprimer ces armes permettrait de réduire de façon spectaculaire le nombre de victimes », estime le sociologue. On en est loin. Après Sainte-Soline, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) ont préconisé le maintien des grenades explosives, malgré les mutilations.
Pour Lionel Perrin, la justice échoue à protéger les manifestants : « Les juridictions administratives refusent de reconnaître la faute de l’État. Quant au Conseil d’État, il rejette les recours visant à interdire ou encadrer ces armes. » Même la mise en évidence d’ordre illégaux risque de n’avoir aucun effet, car « les règles d’usage sont contenues dans des circulaires non opposables : elles n’ont pas valeur juridique. Le ministère de l’Intérieur peut donc en changer le contenu ou les ignorer sans sanction », explique le juriste. « Pour l’État, la limite, c’est la mort, résume Pierre Bernat. Tant qu’il n’y a que des blessés, on peut presque tout se permettre. »
La France, isolée dans sa doctrine de « maintien de l’ordre »
En matière de maintien de la sécurité, la France se démarque des autres pays européens, qui privilégient la gestion de foule à distance plutôt que le corps-à-corps. En conséquence, « aucun autre pays ne compte autant de mutilés après des opérations de gestion de foule », relève Sebastian Roché.
Les seuls pays comparables sont « les anciennes dictatures des pays du sud de l’Europe et les ex-pays communistes, devenus des démocraties entre la fin des années 1970 et les années 1990, qui gardent une tradition autoritaire de la police d’abord un instrument d’imposition des choix de l’État ».
Pire, la France rate les occasions de renforcer ses standards démocratiques. Elle a par exemple refusé de participer au projet européen Godiac qui visait à développer, entre 2010 et 2013, un modèle européen de « maintien de l’ordre » fondé sur la communication, le dialogue et la désescalade. Ceci, malgré de nombreux rappels à l’ordre internationaux : le Conseil de l’Europe en 2019 et en 2023, l’ONU en 2023, la Cour européenne des droits de l’Homme en 2024 et en 2025.