Il y a 50 ans, la Loire se soulevait pour dire « non » au nucléaire
La centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly (Loiret). - Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Pymouss
La centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly (Loiret). - Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Pymouss
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Solidarité paysanne, sabotages, charge de bovins sur des CRS... Dans les années 1970, de nombreuses luttes contre les premières centrales nucléaires françaises ont agité le bassin de la Loire, raconte notre chroniqueur.
Peu importe les victoires ou les défaites, les grandes luttes mythiques ou celles déjà oubliées permettent de comprendre l’histoire des territoires : avec cette chronique, Reporterre vous plonge dans une lutte passée.
François Guerroué est auteur. Il habite en nomade le bassin-versant de la Loire, où il soutient les dynamiques d’autonomie politique et de résistance écologique.
« Croyez-moi qu’un jour la nature se vengera. Nous ne sommes pas tellement loin des volcans du Puy de Dôme. » Ces mots sont extraits du film Chronique d’un pays noyé (1983). Les habitantes et les habitants des gorges de la Loire y exprimaient leur angoisse et leur nostalgie profondes, avant que leurs terres ne soient englouties par le barrage de Villerest, sujet de notre précédente chronique. Ils et elles avaient raison : les barrages ont réveillé des volcans. Mais pas ceux de l’Auvergne, ceux des centrales nucléaires.
Il existe un lien direct entre ces infrastructures : la terre et son relief sculpté en bassin-versant relient par les eaux le barrage de Villerest aux réacteurs du Val de Loire en quelques heures. Tout au long du XXe siècle, la ville de Paris avait racheté la terre de ces deux lieux séparés de plusieurs centaines de kilomètres dans l’espoir de construire un barrage et une dérivation pour approvisionner la population de la capitale avec l’eau de Loire.
Il en fut autrement, car les barons ligériens refusèrent ce qu’ils considéraient comme un affront. Après des décennies de débat, les élites régionales et nationale s’accordèrent finalement pour aménager la Loire en vue d’un autre dessein : nucléariser son bassin-versant.
L’emprise terrestre des puissants et de leurs institutions est toujours à la racine des rapports de force qui se jouent dans les conflits écologiques. L’histoire des luttes contre les centrales nucléaires raconte comment l’écologie s’est développée à partir d’une autodéfense populaire rurale pour sauvegarder les usages paysans millénaires anéantis en quelques décennies par la modernité. Sur tout le territoire, la résistance futt forte. Contrairement à ce que la légende a tendance à faire croire : il n’y a pas qu’à Plogoff qu’on s’est battus.
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En 1971, pour le premier projet de centrale nucléaire civile sur la Loire, EDF et l’État choisirent Dampierre-en-Burly (Loiret). Sans le soutien d’un mouvement antinucléaire encore inexistant, une franche opposition se mit rapidement en branle, sans faire reculer le projet. « À Dampierre, la place est de choix : la Loire a été déviée par le dur travail de nos ancêtres ; la zone est décrétée inondable, donc inconstructible et peu productive ; la population est peu importante, il n’y a que deux paysans à éjecter », écrivait Georges Poupa, l’un des paysans expropriés par le chantier, qui exprima à plusieurs reprises sa révolte dans Le Journal de Gien.
Dans ses textes, il s’inquiétait de la naissance d’un « marché clandestin des terrains pour centrales nucléaires ». Il resta aussi longtemps qu’il le put sur sa ferme, à cultiver ses terres au milieu des bulldozers.
En 1974, le choc pétrolier servit d’alibi au Premier ministre, Pierre Messmer, pour lancer un programme visant à construire en quelques années plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires. EDF espérait pouvoir installer en tout jusqu’à sept sites nucléaires sur le bassin de la Loire, plus un en Bretagne (voir la carte), soit une vingtaine de réacteurs en tout. Pour chaque projet, de multiples lieux étaient envisagés. Rien que pour la Basse-Loire, près d’une dizaine de sites furent prospectés, de l’estuaire à la Vendée.
Contre-expertises et sabotage
Jean Kergrist, grande figure de la lutte antinucléaire sous ses traits de « clown atomique », qualifia le phénomène de « centrale baladeuse ». Toujours la même stratégie : laisser planer le doute en envisageant plusieurs sites pour voir comment réagissent les populations localement, puis choisir la commune la plus susceptible de céder aux promesses de développement, aussitôt mise sous pression par les autorités.
Dans le Val de Loire, entre Nevers et Gien, huit sites furent d’abord envisagés. Une forte mobilisation se mit en place dans toute la région, avec de nombreuses associations, ainsi qu’un Collectif du Val de Loire pour coordonner l’ensemble. Des réunions publiques aux sabotages de forage, des contre-expertises scientifiques aux manifestations, pendant cinq ans, la bataille agita toutes les couches de la population.
À Belleville-sur-Loire (Cher), les agriculteurs, soutenus par leur syndicat, la FDSEA, organisèrent un service d’ordre permanent sur le terrain, armés de fusils, pour empêcher les expropriations et surveiller les travaux. Les techniciens chargés de construire le pont nécessaire à la construction de la centrale étaient effrayés et leur matériel était gardé jour et nuit par des vigiles avec des chiens.
Passage en force du gouvernement
Un recours juridique sur l’irrégularité de la déclaration d’utilité publique liée à la cession des terres par la ville de Paris à EDF manqua de faire tomber le projet. Mais le gouvernement passa en force et 2 réacteurs furent finalement érigés, au lieu des 4 initialement prévus.
Sur l’estuaire de la Loire, c’est un site à cheval sur les communes du Pellerin et de Cheix-en-Retz, proches de Nantes, qui fut choisi fin 1975. De multiples comités de défense de la Basse-Loire se formèrent dans la région et se réunirent en une coordination solidaire avec la lutte du Pellerin. Les actions furent multiples : blocage de la Loire par les pêcheurs, création d’un groupement foncier agricole pour mettre en commun les terres et rendre les expropriations difficiles, dans ce bocage qui n’avait quasiment pas été remembré.
Au moment de l’enquête publique, la population locale se rebella, empêcha l’accès des mairies aux autorités, qui dépêchèrent des camions en guise de mairies annexes. À Cheix, les paysans finirent par charger les CRS avec un troupeau de bovins.
« En même temps qu’on luttait contre le nucléaire, on nourrissait les grèves des usines du secteur et on se battait contre les “cumulards” qui profitaient des remembrements pour grossir leur ferme au détriment des petits exploitants », raconte Paul Blineau, 92 ans, paysan à Couëron, sur l’autre rive de la Loire, dont le procès pour avoir brûlé, avec d’autres, le registre d’enquête publique sur le marché, fût un moment clé de la mobilisation contre le projet de centrale nucléaire.
« On était puissants à l’époque. Les comités de défense de la Basse-Loire ont duré trente ans, ils ne se sont arrêtés que lorsque le deuxième projet, au Carnet, fût définitivement abandonné en 1997. » Bien que François Mitterrand ait annulé le projet au Pellerin en 1981, les socialistes avaient rapidement retourné leur veste et il était finalement réapparu sur l’île du Carnet, en aval.
« Deux jours par semaine, à plusieurs centaines, on menait des assauts pour détruire les machines et reprendre le territoire, se battre avec les flics parfois pendant des journées entières. Au Carnet, c’était plus difficile qu’au Pellerin, car localement, les gens étaient moins nombreux », raconte Paul, l’œil encore malicieux en évoquant ces combats des années 1980 [1].
Résistance farouche des populations rurales
Dans l’Allier, deux combats essentiels eurent lieu au tournant des années 1970-1980 : contre le projet de centrale sur la rivière Allier, cher à Valéry Giscard d’Estaing, et contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires dans l’ancienne mine d’uranium de Saint-Priest-la-Prugne. Les habitantes et habitants craignaient que le cycle complet du nucléaire, de la mine aux déchets, soit bouclé dans le nord de l’Auvergne. Grâce à leur mobilisation pendant près d’une décennie, ni la centrale, ni le projet d’enfouissement ne virent le jour.
Par la suite, comme le raconte Notre Terre mourra proprement le film réalisé par l’association Comité centrales, aucun site, sur les dizaines envisagées par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs dans la région, ne se concrétisa, grâce à la résistance farouche des populations rurales.
Souvenons-nous du combat acharné de nos anciens pour défendre leurs terres et n’oublions surtout pas que l’écologie est née de la résistance à ce que l’anthropologue Pierre Clastres qualifiait dans les années 1970 d’« ethnocide » des mondes paysans par la modernité et ses infrastructures.