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ReportageLibertés

Insultes, violences... Queers et racisés en première ligne face à l’extrême droite

Lucie et Kelly à la Pride des banlieues en Seine-Saint-Denis, le 22 juin 2024.

La Pride des banlieues a réuni des milliers de personnes le 22 juin en Seine-Saint-Denis. Le cortège a vivement appelé à voter contre l’extrême droite, synonyme de « mort » pour les personnes LGBTI et racisées.

La Courneuve et Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), reportage

La marche s’élance au rythme des batucadas. Les paillettes, les drapeaux arc-en-ciel et même le soleil sont de sortie. Derrière cette joyeuse atmosphère, l’inquiétude est grande au sein de la Pride des banlieues, la marche des fiertés, organisée le 22 juin après-midi à La Courneuve et Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Ce qui ruine la fête ? La potentielle victoire du Rassemblement national (RN) aux législatives du 30 juin et 7 juillet. « On est dans la rue pour lutter contre l’extrême droite. Ce sont nous, les quartiers populaires et la communauté LGBT, qui allons être directement touchés par ses politiques homophobes et xénophobes », rappelle Alison, chargée de l’ambiance à la Pride des banlieues.

L’angoisse des manifestantes et manifestants s’est illustrée lors d’un die-in géant en fin de manifestation. Devant les quelques milliers allongés sur le bitume, trois personnes au visage enveloppé d’un sac en toile et aux mains liées derrière un poteau en bois — à l’image des croix sur les pierres tombales — ont dénoncé dans une mise une scène les conséquences mortifères que pourrait avoir un gouvernement RN sur leurs communautés. Le message : les « LGBTI », les « immigré⸱es », les « musulman⸱es » seront sacrifiés sur l’autel de l’extrême droite.

Dans le cortège, l’émotion était palpable. Celles et ceux interrogés par Reporterre ont témoigné de leur anxiété, et appelé à soutenir le Nouveau Front populaire (NFP) pour faire barrage « au fascisme ».

• Angelina, 18 ans, et Alison, 19 ans : « la mort » des queers et des personnes racisées

Angelina et Alison. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Mégaphones accrochés à leur short, Alison et Angelina sont couvertes de paillettes. Être ici, ce samedi, est une évidence pour le flamboyant duo. Le RN au pouvoir ? Cela signifierait « la mort » des queers et des personnes racisées, assure Alison, en service civique à la Pride des banlieues. « Je me dirais que je n’ai pas le droit d’exister, abonde Angelina, étudiante en design. On se dit : “Est-ce que se tenir la main dans la rue sera encore possible ? Tous les droits pour lesquels nos ancêtres se sont battus, c’était pour rien ?” » déplore-t-elle.

Depuis les élections européennes du 9 juin, la situation s’est déjà dégradée, affirment les deux amies. « Les regards sont plus insistants. Du genre : “J’ai voté contre toi et je peux l’assumer maintenant.” Ça fait extrêmement peur », relate Angelina. De son côté, Alison ne se dit même plus choquée lorsqu’elle se fait « traiter de “n-word”. Ça fait des années que l’extrême droite monte, en Europe et ailleurs. Rien n’a été fait contre ça. »

• Anthony, 30 ans : « En tant que gay, j’ai très peur »

Anthony. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Anthony se déhanche sur la musique crachée par d’énormes enceintes. L’ingénieur agite une pancarte où il est écrit « Seuls les égos fragiles craignent l’égalité ». « Je suis homosexuel, noir, avec des problèmes de drogue. Je suis victime de nombreuses discriminations. Il faut vraiment se sentir hyper fragile [dans son égo] pour ne pas vouloir donner des droits à d’autres personnes », ironise-t-il.

Le Camerounais est venu en France en 2011 pour étudier. Après avoir perdu son titre de séjour en 2013, il a récupéré le fameux document en mars 2024 après un long parcours du combattant. « J’ai perdu mon premier titre de séjour sous le gouvernement actuel. Avec le RN, ce sera encore pire. En tant que gay, j’ai très peur. J’espère qu’avec les mobilisations, les gens vont se rendre compte que ce sera horrible pour les minorités. »

• Ezra, 23 ans : « Les meurtres transphobes, queerphobes et xénophobes vont s’accentuer »

Ezra. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Avec ses cornes sur la tête et son collier de piques autour du cou, Ezra ne passe pas inaperçu. La situation politique actuelle lui est très anxiogène. « Je ressens beaucoup d’anxiété, à cause du côté fasciste de Jordan Bardella [le président du RN], mais aussi pour son incompétence à gouverner. » Binational — Français et Gabonais —, Ezra se demande s’il conservera sa nationalité française en cas de victoire du RN. « Si on me retire ma nationalité alors que je suis au chômage, ils vont me renvoyer dans mon autre “pays” ? »

Et de dénoncer : « Les fascistes se sentent galvanisés de cette hypothétique victoire. Les meurtres transphobes, queerphobes et xénophobes vont s’accentuer. Tout ça, c’est surtout à cause des médias de Vincent Bolloré [le milliardaire derrière CNews, Europe 1, le Journal du dimanche…] qui bombardent leur propagande 24h/24. Bolloré le dit lui-même : il mène un combat civilisationnel, il trouve qu’il y a trop d’étrangers. Mais quelle légitimité il a à décider de notre futur ? Ça me met hors de moi. »

• Kelly et Lucie, 24 et 28 ans : « On n’est pas seules dans ce combat »

Lucie et Kelly. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Kelly et Lucie se serrent fort au milieu des chants des manifestants. Elles rigolent, s’embrassent. Une liberté vouée à disparaître ? « Depuis les européennes, le racisme est bien plus visible », s’inquiète la première. « Cela risque d’augmenter avec le RN, renchérit sa compagne, un voile doré sur ses cheveux. Même si bon, on subit de l’islamophobie et du racisme depuis toutes petites. »

Le couple « a bon espoir » que le RN ne l’emporte pas. Mais si jamais c’était le cas, « on continuera à se battre dans la rue pour conserver nos droits ! » clament-elles. Actuellement, celles-ci participent à de nombreux événements, battent le pavé à chaque occasion, encouragent leurs proches à aller voter… « On est une voix [pour la communauté LGBT, musulmane et les personnes racisées] et je suis fière de la porter. Mais ça demande beaucoup d’énergie, nous n’avons pas le droit à l’erreur », souffle Lucie. C’est pourquoi « ça nous fait du bien d’être là, de voir qu’on n’est pas seules dans ce combat ».

• Amélie, 33 ans : « Ça nous conduirait à plus de danger »

Amélie. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Amélie vient d’arriver à la manifestation. La chocolatière tente de fixer son drapeau bleu, rose et blanc —les couleurs des personnes transgenres. « Pour les personnes trans, l’arrivée du RN compliquerait énormément notre vie. Beaucoup de droits nous seraient retirés, comme celui de transitionner [de changer de genre] avant 25 ans, développe la trentenaire. Ça nous conduirait à plus de clandestinité, de danger. Nos alliés les plus timides, comme les médecins, oseront moins se mouiller et l’accès aux soins sera plus difficile. »

Pour éviter d’en arriver là, celle-ci espère une mobilisation en faveur du Nouveau Front populaire. « On ne leur donne pas un blanc-seing. Mais ce sera beaucoup plus simple de se battre pour nos droits sous un gouvernement NFP que RN. »


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