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ReportageMunicipales 2026

« Je n’aurais jamais pensé être désignée candidate » : les listes citoyennes se multiplient pour les municipales

À Pontcharra, en Isère, les participants à la liste citoyenne se sont mis d'accord sur les têtes de liste et l'ordre de leurs candidats.

Municipales — Après avoir gagné 66 mairies en 2020, les listes citoyennes espèrent approfondir en 2026 une dynamique qui transforme en profondeur l’action politique, grâce à 686 candidatures, soit plus que le Rassemblement national.

Pontcharra (Isère), reportage

Excités, euphoriques, voire franchement galvanisés… À l’heure de la dispersion, les 30 futurs candidats et candidates de la liste citoyenne qui se présente à Pontcharra, ville de 7 300 habitants lovée entre les massifs alpins de l’Isère, se laissent griser par une ambiance de victoire.

Ces 15 hommes et 15 femmes viennent de vivre ce que Nicolas Bourdeaud, le « facilitateur » du soir, appelle un « moment irréversible », après lequel aucun retour aux vieilles manières de faire ne semble plus possible. « Je suis émue, j’ai vécu quelque chose de très fort », dit une participante.

Debout à gauche, Nicolas Bourdeau joue le rôle de «  facilitateur  » pour les participants à cette liste citoyenne. © Erwan Manac'h / Reporterre

Leurs visages, quatre heures plus tôt, trahissaient pourtant une autre sensation à l’estomac : du doute, de l’impatience et « du stress ». L’ambition maîtresse de leur liste, Pontcharra en commun, de tout décider démocratiquement, avait rendez-vous ce soir-là avec l’urgence du calendrier électoral.

Ils s’étaient en effet fixé l’impératif de désigner les deux têtes de liste et l’ordre des colistiers, impérativement le soir même avant 22 heures, pour un dépôt de liste prévu le lendemain.

Plus de listes citoyennes que de listes RN

Comme eux, 686 listes citoyennes sont candidates aux élections municipales des 15 et 22 mars 2026, selon le décompte de la coopérative Fréquence commune. La plupart s’affirment à contrepied d’une gestion « autocratique » des maires sortants et s’affichent franchement à gauche.

Ce chiffre est au moins aussi haut qu’en 2020 (entre 400 et 800 selon les sources) et équivalent au chiffre « record » du nombre de listes brandi par le Rassemblement national (650 listes en 2026).

En entrant dans la salle, peu après 17 h 30, Nicolas Bourdeaud a le sourire crispé. Le CV de cet ancien apprenti ingénieur de 28 ans ayant bifurqué dans la gouvernance partagée est pourtant bien garni : le collectif d’étudiants La Bascule, des campagnes politiques avec la Primaire populaire et la Nupes en 2022, et aujourd’hui une casquette de facilitateur de Fréquence commune.

Son parcours est symbolique d’un mouvement qui se professionnalise, grâce à l’expérience accumulée par les 66 listes élues en 2020. Mais s’il est stressé, ce soir-là, c’est parce que le programme prévu occupe habituellement un weekend entier.

« Parité sociale »

« N’hésitez pas à agiter vos mains quand vous êtes d’accord, cela permet de voir circuler les énergies et d’éviter de répéter une idée avec laquelle vous êtes d’accord. » Devant un mur et sous l’œil jupitérien d’Emmanuel Macron, dont le portrait officiel trône dans cette salle qui est aussi la mairie d’une petite commune limitrophe, Nicolas Bourdeaud introduit la séance. Le collectif a convenu de présenter non pas un candidat, mais un binôme de candidats.

Légalement, il sera obligé de désigner un ou une tête de liste, mais toutes les fonctions de maire seront exercées en duo. C’est une tendance forte apparue en 2026 dans les listes citoyennes, comme la volonté de travailler la « parité sociale » en faisant monter des ouvriers aux postes à responsabilité.

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Le collectif se lance ensuite, sans filet, dans l’épreuve de l’élection sans candidat. La règle est simple, mais elle secoue : chacun couche deux noms sur un bout de papier et se lève devant les 31 paires d’yeux, pour dire, en quelques mots, les raisons de son choix. Moment intime et politique vertigineux, où la subjectivité de chacun doit s’amalgamer pour fonder quelque chose de collectif.

Deux fois plus de femmes maires dans les listes citoyennes

« Ne me croyez pas sur parole, faites-moi juste confiance pour la soirée et essayez. Cela permet de désigner des personnes qui ne se seraient pas forcément donné la légitimité », résume Nicolas Bourdeaud. Fréquence commune a compté deux fois plus de femmes maires dans les listes citoyennes [1].

Au premier tour de scrutin, les noms du duo qui « porte à bout de bras la dynamique » sortent largement en tête, comme souvent avec ce type d’exercice. Guillaume Galea, pull floqué du logo du groupe pionnier du rap étasunien Wu Tang Clan, ancien animateur d’un service jeunesse matricé à « l’éduc pop’ » et ex-encarté France insoumise. Gwenaëlle Chassine, famille Écologistes et ceinture noire de « gouvernance partagée » avec la coopérative des énergies renouvelables Enercoop Rhône-Alpes, où elle travaille.

Gwenaëlle, qui faisait partie des personnes présentes dès le début de l’aventure, a été plébiscitée par ses camarades. © Erwan Manac'h / Reporterre

Ces deux-là font partie des six personnes qui se sont réunies, en décembre, pour lancer l’aventure d’une liste citoyenne. Aux côtés notamment des animateurs d’une lutte écologiste locale ayant marqué le mandat qui s’achève — un autre trait de caractère récurrent des listes citoyennes.

Ce n’est qu’après un second tour de vote, lors duquel chacun a le droit de changer d’avis, et un dernier moment d’échange que les deux candidats désignés sont invités à s’exprimer. Coup de théâtre, Guillaume Galea est obligé de décliner la tête de liste, car la charge est trop prenante. Le débat est relancé.

25 heures par semaine

Le jeune mouvement bute sur le vertige que représente la charge de maire d’une commune de 7 000 habitants — 25 heures par semaine selon l’estimation de Fréquence commune. Enjeux personnels et politiques entrent en fusion. Comment faire rentrer l’idéal démocratique dans un agenda de mère de famille ?

La tension monte et la discussion dérive. L’inexpérience est-elle un frein, ou un atout, pour partager le pouvoir ? Le fonctionnement en collectif est-il chronophage ou au contraire synonyme de partage des tâches ?

Depuis 2020, un réseau vivace, Actions communes, s’est créé pour partager ces interrogations et les savoir-faire accumulés par les listes victorieuses. Le réseau a édité un guide pratique et publié l’an dernier un bilan du mandat ; le collectif Transition citoyenne a lancé un « catalogue des solutions » appelé Mairie-me ; Bruded fait un travail similaire en Bretagne, ainsi que des associations comme l’Université du nous, dédiées à l’intelligence collective.

Guillaume note sur ce tableau les idées qui recueillent la plus grande approbation. © Erwan Manac'h / Reporterre

« Un des principaux enseignements du mandat est qu’il faut commencer par changer la manière dont sont prises les décisions en interne, à la mairie, en réfléchissant au futur fonctionnement dès la campagne. C’est la clé pour que la participation citoyenne ne soit pas uniquement une caution », alerte Lisa Daoud, une autre intervenante de la « horde » déployée par Fréquence commune, engagée plus au sud, dans la commune de Buis-les-Baronnies (Drôme).

À Pontcharra, les regards se tournent vers Gioia Furia, chercheuse de 36 ans qui a multiplié les interventions pour rappeler « l’essence » d’une démarche « participative ». « Je ne m’y attendais pas, franchement, j’ai juste besoin de 5 minutes pour appeler mon conjoint », dit-elle, visage blême, avant de finir par accepter.

Mais ce n’est pas fini. Il est l’heure fatidique de la décision à zéro objection, autre concept clé de gouvernance partagée et nouvelle épreuve du feu de la jeune assemblée. Chaque participant possède un droit de veto sur le duo qui sort du vote. Cela ouvre un « espace décisionnel » plus large que le simple vote, qui permet des choix à forte « qualité démocratique », explique Nicolas Bourdeaud.

« C’est trop grave de voir l’extrême droite monter partout »

20 h 06, un homme se lève et formule son opposition : « Deux femmes têtes de liste… L’électorat ne comprendra pas. La moitié des gens sont très traditionnels à Pontcharra ». Un autre abonde : « On est sur une commune conservatrice. » À quelques semaines du scrutin, pas facile de trouver la bonne distance vis-à-vis des lois implicites du marketing politique et d’oser renoncer à la personnification de la vie politique.

« Je trouverais ça dommage qu’on piétine nos valeurs pour gagner », réfute Chloé, 23 ans. L’heure tourne. Nicolas Bourdeaud coupe, recadre, rappelle les règles. Puis il laisse quelques instants le brouhaha mûrir un consensus. Et décrète une pause.

Pontcharra est, selon Sophie, ancienne gynéco du coin aujourd’hui à la retraite, « une ancienne ville ouvrière sinistrée devenue ville dortoir », gouvernée par la droite, sans aucune opposition de gauche. La toubib traîne sa bonhomie dans l’assemblée avec un air détaché : « La politique m’emmerde, l’administratif m’emmerde, les réunions où je ne comprends rien m’emmerdent… Mais j’ai accepté de figurer en pied de liste parce que c’est trop grave de voir l’extrême droite monter partout. » Séduite, aussi, par l’idée de créer un lieu de convivialité dans sa « ville morte ».

Un attachement à l’égalité qui repousse le RN

Souvent présentés comme « apolitiques », les listes citoyennes tentent désormais d’éclaircir un positionnement certes « apartisan », c’est-à-dire sans étiquette de parti, mais clairement antiraciste, social et écologiste. Cela reste néanmoins une question d’équilibre, car le mot « gauche », décidément radioactif, est rarement brandi par ces listes qui préfèrent insister sur des enjeux locaux capables de rassembler au-delà des obédiences (et rancœurs) politiques.

Charge à chacune de définir ses propres lignes rouges, souligne Nicolas Bourdeaud. Il veut surtout croire que la « boussole démocratique » et l’attachement du groupe à l’égalité « posent des limites très concrètes aux membres du RN » sans qu’il soit besoin de s’afficher clairement anti-RN.

« Je n’aurais jamais pensé être désignée candidate »

Fin de pause, la discussion reprend, l’humeur est chahuteuse. La méthode prévoit de clore la discussion par un vote qui doit recueillir 75 % d’assentiment. Le binôme recueille 72 %. Nouveau blocage, nouvelle délibération fiévreuse.

Dans un sourire, Hervé prend l’assemblée à partie : « Il y a deux mois et demi, nous n’avions même pas de liste de gauche. Nous avons aujourd’hui un choix et c’est déjà super. » Il vient de faire basculer la soirée. Tour à tour, les récalcitrants lèvent la main pour changer leur vote. Applaudissements. Pontcharra en commun a ses deux candidates.

Les rires saturent l’atmosphère. « Je n’aurais jamais pensé être désignée candidate », hallucine Gioia Furia, qui semble émoussée par ce qui vient de lui tomber sur la tête. Elle n’a découvert le projet de liste qu’en janvier, lors d’un tractage sur un marché. La méthode aura permis son éclosion. Elle aura aussi permis, en à peine quelques heures, de dénouer l’indépêtrable équation de l’ordre des noms sur la liste.

« Par rapport à ce que j’ai pu voir dans des partis, où c’était à celui qui criait le plus fort et avait le plus gros égo, je trouve ça très fort », témoigne une participante. Après un ultime tour de table, Nicolas Bourdeaud conclut l’assemblée. Il est 22 heures.



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