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Politique

Primaire populaire : pourquoi ça ne prend pas

Rassemblement de la Primaire populaire à Lille, le 15 janvier 2022.

La Primaire populaire témoigne de l’envie de nombreux citoyens de renouveler les formes de démocratie. Plus de 300 000 personnes s’y sont inscrites, mais elle peine à s’élargir. D’autant que certaines de leurs méthodes sont sous le feu des critiques.

Plus que deux jours. Les inscriptions au vote de la Primaire populaire — ce scrutin citoyen censé désigner un candidat ou une candidate unique pour aller représenter la gauche à l’élection présidentielle — se terminent dimanche 23 janvier à 23 h 59. Le compteur grimpe progressivement : il atteignait les 352 000 inscrits vendredi 21 janvier, à 19 heures.

« C’est plus que la primaire des écologistes [122 000 inscrits en septembre 2021] et celle de la droite [environ 139 000 en décembre 2021] », se félicitent régulièrement les organisateurs. Même si on reste très loin des scores atteints il y a cinq ans par la primaire du Parti socialiste (1,6 million de votants) et celle des Républicains (4,2 millions).

Mathilde Imer, porte-parole de la Primaire populaire, justifie cet « engouement » par « l’envie de gagner cette élection. Ce sont des jeunes inquiets pour leur avenir, qui pensent qu’on ne peut pas attendre cinq ans de plus, au vu de la crise climatique. Et la question du rassemblement est vue comme une condition de réussite ».

Interrogés, des participants confirment. « Je souhaite une union de la gauche, pour éviter les candidatures multiples et lutter contre la droite », raconte Marie, 26 ans. « Quand je vois l’état des discours à droite, ça me désole, confie Julie, 25 ans. J’ai un espoir caché en moi que les candidats de la Primaire populaire réussissent à se réunir autour de lignes principales, et montrent que la gauche est encore là. »

« Ne pas subir le choix »

L’union de la gauche semble être le premier moteur des participants au vote. Mais ils témoignent également de leur sensibilité à l’aspect démocratique de cette initiative. Cet automne, ils ont d’abord pu « parrainer » les personnalités de gauche qu’ils souhaitaient voir concourir à la primaire. « J’aimais cette idée de mettre en avant des candidats que j’aimais bien, pour ne pas subir le choix ensuite », explique Christophe, 25 ans.

Le vote, gratuit, qui se déroulera par internet du 27 au 30 janvier, sera un scrutin à jugement majoritaire. Cela signifie que les inscrits n’auront pas à désigner une seule et unique personne : ils donneront leur avis sur tous les candidats. Le gagnant ou la gagnante sera celui ou celle qui aura reçu les meilleures notes. « Cette légitimité [du candidat désigné] propose un beau renouveau quant à notre démocratie », s’enthousiasmait Alice Barbe, activiste et soutien de la Primaire populaire, le 17 janvier sur France Culture.

Tout simplement, les participants ont aussi l’envie d’être consultés. « Une primaire, ça redonne du pouvoir aux électeurs », dit Marie. « Ça me semble important de ne pas manquer une occasion d’exprimer son choix sur ces questions », poursuit Julien [*], trentenaire.

Rassemblement de la Primaire populaire à Bordeaux, le 11 décembre 2021. © Primaire populaire

Une initiative arrivée trop tard ?

« C’est une expérimentation qui est intéressante, parce qu’elle crée du buzz médiatique et pose la question de la manière dont on choisit notre président dans la Ve République, analyse Tristan Rechid, formateur en démarche participative. Mais je pense que cette initiative s’est lancée beaucoup trop tard. Pour en faire une initiative porteuse, portée, populaire, il aurait fallu s’y mettre bien avant. »

La Primaire populaire, coordonnée par l’association 2022 ou jamais, a vu le jour à l’automne 2020, lorsque plusieurs dizaines d’activistes et d’entrepreneurs sociaux se sont réunis. « En réalité, c’est un projet qui a des racines beaucoup plus profondes dans le temps, précise Mathilde Imer. Cela fait cinq, six ans que des gens y pensent. On se nourrit des expériences passées : les exemples internationaux, notamment en Espagne et en Amérique latine, les listes citoyennes, LaPrimaire.org, etc. »

Mais le fait est que la majorité des Français n’ont eu connaissance de ce projet qu’à partir de l’été 2021. Soit à peine un avant l’élection présidentielle. « Nous, quand nous avons commencé les démarches pour établir notre liste citoyenne à Montpellier, c’était deux ans avant les élections municipales, raconte Rhany Slimane, porte-parole du mouvement Nous Sommes. Là, il est question d’une présidentielle ! Ce n’est pas parce qu’on veut faire de la démocratie que le temps va se compresser comme par magie. Mobiliser les gens, cela demande une certaine ingénierie, du temps, de la confiance. »

Or, même si la Primaire populaire peut se vanter d’avoir 18 salariés et 5 000 bénévoles répartis sur l’ensemble du territoire, lorsqu’elle organise des « sit-in » devant les bureaux de campagne des candidats — pour les inciter à participer au scrutin — seule une poignée de personnes se déplacent. « Si on avait voulu être plus nombreux devant les QG, on aurait pu, affirme Mathilde Imer. Le but n’est pas de mettre tous nos bénévoles sur une seule action. »

Des militants de la Primaire, le 28 novembre 2021. © Primaire populaire

Primaire « populaire », vraiment ?

Même si 85 % des personnes interrogés se disant électeurs de gauche seraient pour une candidature unique à gauche, seulement 23 % des sondés seraient intéressés par la Primaire populaire. Le niveau d’intérêt ne grimpe que chez les moins de 35 ans (29 %), les cadres (33 %) et les diplômés des 2e et 3e cycles de l’enseignement supérieur (31 %). Au vu de ces chiffres, l’aspect « populaire » du scrutin ne saute pas aux yeux.

« La démocratie prend de l’espace mental, du temps, poursuit Rhany Slimane. Quand votre frigo est vide ou que vous avez un travail harassant, vous n’avez pas forcément le temps pour vous pencher sur le vote à jugement majoritaire. La question est plutôt : comment on essaie de fédérer, malgré cela ? » Selon lui, l’union de la gauche ne serait pas un but suffisant pour mobiliser les foules : « J’habite dans un quartier populaire et en bas de chez moi, personne ne parle de primaire populaire. Pourtant, ça parle politique ! Délibérer sur un programme plutôt qu’un candidat, ça leur parlerait déjà plus. »

Surtout que la moitié des candidats proposés à la Primaire populaire n’ont pas demandé à être là. Yannick Jadot (Verts) estime qu’il a déjà été désigné par ses électeurs en remportant la primaire des écologistes en septembre 2021. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a maintes fois rappelé que ses désaccords avec Anne Hidalgo (Parti socialiste) — notamment sur l’âge du départ à la retraite — rendaient incompatible une union. Quant à cette dernière, elle a d’abord tenté un rapprochement avec la Primaire populaire, voyant que sa campagne ne décollait pas, pour finalement se rétracter et refuser de se soumettre au scrutin.

Les seuls candidats reconnaissant le principe de la Primaire — les seuls ayant donc affirmé qu’ils se retireraient s’ils perdaient — sont la militante Anna Agueb-Porterie, le député européen Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne), l’ex-élue rennaise Charlotte Marchandise et l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira (ex-Parti radical de gauche).

« Empêcher » les parrainages

Pour forcer Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Anne Hidalgo à rejoindre le mouvement, les organisateurs ont donc mis le paquet. Appels répétés, « sit-in » devant les QG de campagne, grève de la faim... « Notre but avec le pôle politique, c’est d’essayer d’empêcher que [...] Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, Arnaud Montebourg [1] et Yannick Jadot puissent avoir les 500 signatures, avec ce serment de Romainville qui bloque les parrainages [tant qu’il n’y a pas d’union de la gauche]  », a même affirmé le porte-parole Samuel Grzybowski, lors d’une réunion en visioconférence avec une centaine de militants au mois d’octobre, comme on l’apprend dans une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux depuis le 16 janvier.

Dans cet extrait, Samuel Grzybowski appelle aussi les partisans de la Primaire populaire à « critiquer de plus en plus » les candidats, sur les réseaux sociaux comme dans les médias, pour « faire baisser leur cote de popularité » et les empêcher de contracter des prêts bancaires. La séquence n’a pas manqué de choquer certains internautes, ceux-ci dénonçant des méthodes antidémocratiques, contraires à ce que propose le principe de la Primaire. Les organisateurs ont reconnu une « maladresse sur la forme », mais assument un « rapport de force avec les partis » pour parvenir à leur but : le rassemblement des forces de gauche.

Exaspéré, Jean-Luc Mélenchon a demandé à ce que ce son nom soit retiré de « tous les supports physiques et numériques » de la Primaire. Anne Hidalgo et Yannick Jadot lui ont emboîté le pas. « Le rassemblement doit se faire sur des idées et sur un projet », pas sur une primaire, a affirmé le candidat écologiste.

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