L’agroécologie est non violente

5 juillet 2018 / Jacques Caplat

L’agroécologie paysanne et la non-violence ont en commun de privilégier le lâcher-prise et l’empathie, la relation plutôt que l’hostilité. L’auteur de cette tribune développe ce parallèle, qui met en lumière le fondement non violent de l’agriculture biologique.

Jacques Caplat est agronome et anthropologue. Il est également l’auteur de Changeons d’agriculture, réussir la transition et de L’Agriculture biologique pour nourrir l’humanité.


Dans le film d’Hayao Miyazaki Nausicaä de la vallée du vent, des bribes d’humanité ayant survécu à une guerre apocalyptique survivent tant bien que mal dans de petits territoires jardinés, entourés d’une Forêt toxique invasive. La situation semble d’autant plus désespérée que toute attaque humaine contre un animal issu de cette Forêt est immédiatement sanctionnée d’une riposte meurtrière de la part de gigantesques insectes indestructibles, les Ômus. Les seuls moyens pour les survivants d’éviter la colère implacable des Ômus sont de s’abstenir de toute action négative envers la faune de la Forêt toxique ou, en cas de crise, que l’un d’entre eux se sacrifie pour apaiser les monstres justiciers : ce n’est qu’en risquant sa vie par une passivité bienveillante qu’un humain peut convaincre les Ômus de stopper leur vengeance.

Ce cadre narratif constitue naturellement un éloge de la non-violence, seule capable d’enrayer la spirale destructrice entre humains et Forêt toxique, d’autant plus qu’il s’inscrit dans un récit dont le propos pacifiste est central. Mais il présente également des similitudes troublantes avec les principes de l’agriculture biologique. Chaque fois qu’un animal issu de cette forêt post-apocalyptique fait une incursion dans les sanctuaires jardinés, le choix de le combattre entraîne une répression terrifiante de la part de cette nature sauvage. À l’inverse, c’est par le lâcher-prise et l’acceptation de pertes limitées que les humains évitent le pire et assurent leur survie, donc le maintien d’un équilibre vital. Non seulement les jardins humains ne peuvent perdurer qu’en évitant toute confrontation avec le monde sauvage extérieur, mais une éventuelle élimination d’un prédateur aura à moyen terme plus de conséquences négatives que positives.

Affiche du film « Nausicaä de la Vallée du vent » de Hayao Miyazaki.

Cette formulation symbolique et artistique met en évidence la similitude qui existe entre les démarches de non-violence politique et celles d’intégration écosystémique en agriculture. Lorsqu’un maraîcher accepte que 5 % de ses légumes soient consommés par des insectes, larves ou parasites et constituent « la part de la nature », il s’inscrit dans une démarche de non-violence.

Un choix rationnel et une façon d’être au monde

Je leur vois en effet deux dimensions essentielles en commun. En premier lieu, ce choix du lâcher-prise n’est pas une passivité, mais une stratégie rationnelle. Traiter systématiquement contre les parasites, maladies ou prédateurs provoquera à moyen et long termes bien plus de dégâts que ce que cet acte aura évité à court terme. Les ravages environnementaux et agronomiques de l’agriculture conventionnelle en sont une preuve de plus en plus éclatante ; songeons par exemple aux abeilles dont la destruction par les pesticides met à terme en danger l’acte agricole lui-même. La rationalité agroécologique est similaire à celle qui conduit à privilégier la résolution non violente des conflits, seule solution pour éviter une spirale incontrôlable. La non-violence dans les relations humaines, tout comme la non-éradication en agriculture, constitue la voie la plus efficace pour éviter de voir la situation dégénérer. Le lâcher-prise est un réalisme.

En second lieu, ce choix implique une capacité d’empathie, condition de la mise en relation. L’agriculteur biologique n’adopte pas une posture d’hostilité vis-à-vis des écosystèmes dans lesquels il s’insère, mais il les respecte comme ayant une légitimité propre. Plus encore, il les conçoit comme une continuité de lui-même. Il ne fait pas preuve de générosité puisqu’il ne prodigue pas un bien qui lui appartiendrait en exclusivité, il accepte tout simplement de ne pas être le maître du vivant et de laisser chacun trouver sa place — dans les limites de sa rentabilité économique. Est-ce si différent de la faculté, nécessaire, du non-violent de se mettre à la place de son adversaire et de renoncer à dominer ou humilier ? L’agriculteur biologique doit impérativement se relier avec l’ensemble du monde vivant et prendre conscience de cette continuité ; le non-violent doit impérativement se relier avec l’ensemble de l’humanité et accepter de respecter ses adversaires en raison de cette commune humanité. La violence rompt, la non-violence et l’agriculture biologique relient.

Rejeter la logique agro-industrielle

Au-delà de ces deux principes fondamentaux qui rapprochent l’agriculture biologique de la démarche consciente de non-violence en tant que technique d’action et choix de vie, il est patent que l’agriculture biologique est fondée par ailleurs sur des pratiques évitant la violence.

Pour encourager la venue des pollinisateurs, certains maraîchers bio sèment des fleurs dans leur potager.

Quoi de plus violent, en effet, que la logique agro-industrielle mondiale qui spolie des communautés paysannes de leurs terres, qui écrase les paysans dans des négociations commerciales inéquitables au profit des actionnaires des multinationales et de la grande distribution, qui réduit les éleveurs hors-sol à une variable d’ajustement pouvant être sacrifiée à tout moment ? Quoi de plus violent que l’enfermement d’animaux dans des usines concentrationnaires insoutenables ; que la réduction du sol à un rôle de substrat inerte dont la vie foisonnante est décimée par les pesticides et le surlabour ; que l’artificialisation quasi définitive des terres fertiles en routes ou en zones commerciales ; que la destruction des haies et autres milieux de vie nécessaires à la biodiversité ? Quoi de plus violent que la sélection des vaches dans le but de les faire produire un maximum de lait en quelques courtes années de vie surmédicalisée ou d’accoucher de veaux énormes imposant des césariennes systématiques ?

En tournant le dos à ces pratiques et, mieux, en les dénonçant explicitement et en mettant en œuvre des techniques agricoles et commerciales respectueuses du vivant et des humains, l’agriculture biologique contribue à faire baisser le niveau de violence et à légitimer des alternatives.

Un choix sans angélisme

Il convient de prévenir un fréquent malentendu. L’agroécologie paysanne comme la non-violence sont des démarches, pas des religions. En tant que façons d’être au monde, elles fournissent un état d’esprit (la relation plutôt que l’hostilité) et des techniques. Mais elles s’inscrivent dans des situations complexes qui dépassent leurs partisans et qui obligent à tenir compte des autres acteurs impliqués, de l’histoire et du temps. Gandhi lui-même reconnaissait que, dans un monde dont il n’a pas dicté l’histoire et les comportements humains, il peut exister des situations où la violence constitue un ultime recours. Un éleveur bio évitera scrupuleusement la médicalisation, mais il ne laissera pas mourir un animal : le cas échéant, il pourra s’autoriser un antibiotique en dernier recours. Un maraîcher bio évitera scrupuleusement d’utiliser des pesticides et organisera une régulation écosystémique, mais il pourra en cas d’urgence recourir à un pesticide naturel, peu rémanent, mais visant tout de même à réguler (donc combattre) une maladie ou un parasite.

La bio est économe en ressources : ici, une serre non chauffée grâce à un système de culture sur buttes avec paillage végétal.

Tandis que l’arbitrage entre « méthodes non violentes privilégiées » et « recours exceptionnel à une violence contrainte et contrôlée » relève avant tout de questions morales, l’arbitrage entre « lâcher-prise agroécologique » et « recours exceptionnel à des interventions » obéit quant à lui essentiellement à des motivations économiques. Dans un monde idéal où l’ensemble des coûts cachés des pollutions seraient réintroduits dans le prix des aliments et où les aléas naturels liés à des pratiques bio extrêmes seraient couverts par une solidarité totale, les paysans bio pourraient éviter une grande partie de leurs interventions régulatrices. Dans le monde réel actuel, la rentabilité d’une ferme impose d’assurer une récolte et de réduire la porosité au monde sauvage.

Quoi qu’il en soit, il restera toujours une vraie question philosophique et morale : jusqu’où la violence d’autrui (ou du monde sauvage, tels les prédateurs) peut-elle être sublimée par une réponse non violente, et à partir de quel seuil suis-je fondé à répliquer ?

Tant que cette question essentielle pourra être posée et débattue en admettant qu’elle constitue un déchirement par rapport à l’horizon du lâcher-prise, et en prenant soin de faire régulièrement évoluer la réponse en fonction de la situation et des techniques disponibles, l’agriculture biologique restera une incarnation agricole de la démarche non violente.




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Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Nature et Progrès.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : L’agriculture biologique encourage la vie biologique des sols tandis que l’agriculture conventionnelle l’épuise. © FIBL
. fleurs : © Nature et Progrès
. paillage : © écopaysans

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