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Chronique — Alternatives

L’entraide entre voisins, un monde de rituels oubliés

Chaque mois, notre chroniqueuse retrouve pendant une journée ses voisins pour aider l’un d’eux. Déménagement, chantier, coupe du bois… cette entraide est courante dans le monde. En France, elle n’a pas de nom.

Celia Izoard est autrice et journaliste. Elle a écrit Merci de changer de métier : lettres aux humains qui robotisent le monde (éd. de la Dernière lettre, 2020) et vient de publier un recueil sur les usines du numérique (La Machine est ton seigneur et ton maître, Xu Lizhi, Yang, Jenny Chan, éd. Agone, 2022). Elle a traduit et préfacé 1984, de George Orwell (Agone, 2021). Elle est aussi chroniqueuse pour Reporterre.



Avec un groupe de voisins et voisines, depuis plus de dix ans, on se réunit une journée par mois pour donner un coup de main à l’un ou l’une d’entre nous. Ça peut être n’importe quoi : évacuer des gravats, isoler des combles, déménager, débroussailler un terrain, poser un carrelage, enduire des murs, décaisser un sol, réparer une voiture.

À midi, la personne qui reçoit a préparé un repas pour tout le monde, on se détend et on en profite pour voir qui a besoin d’un chantier le mois suivant. Nous sommes souvent une dizaine. Sur place, chacun·e choisit son poste, tourne selon les besoins, travaille avec les personnes avec qui elle a envie de discuter ce jour-là. Ces chantiers ne nécessitent ni argent, ni association, ni site internet, ni liste mel — quelques coups de fil suffisent à rappeler le rendez-vous. Ils sont aussi une manière d’entretenir l’amitié.

Le groupe se recompose au fil du temps. Certains emménagent dans des appartements et ne voient plus quoi demander, mais continuent à venir pour le plaisir de contribuer. Il y a de nouveaux voisins, des gens qui croulent sous une montagne de travaux chez qui on décide d’aller plus souvent. Certains jours, d’autres passent juste pour faire des blagues pendant le repas. On se relaie pour s’occuper des enfants.

Une fois, nous avons construit un poulailler dans la neige. Un jour d’été brûlant, nous avons fait les cantonniers pour des amis qui vivent tout au bout d’un chemin de terre qui devient impraticable quand il pleut ; on a décaissé pour aplanir sur plusieurs centaines de mètres, enlevé des gros cailloux et remblayé avec du sable. Il y a des gens particulièrement organisés qui arrivent à prévoir plusieurs chantiers dans la même journée : trois personnes pour abattre un mur, deux pour refaire un muret, trois autres pour couper le bois.

Disparition dans le langage ordinaire

Cette pratique d’entraide communautaire semble avoir existé dans la plupart des sociétés humaines. On la croise dans les livres d’anthropologie, par exemple chez les peuples des forêts indiennes : « Cette forme d’échange entre foyers, une pratique courante chez les Adivasi, s’appelle madaïti (“aide”). Les Adivasi s’entraident pour construire leurs maisons, semer leurs champs, faire les récoltes des uns et des autres sans être payés — en sachant seulement que leur bonne volonté leur sera rendue quand ils en auront besoin. À la fin de la journée, le foyer qui a accueilli le chantier organise toujours une fête en signe de gratitude pour cette solidarité. »

Sur l’île de Chiloé, au Chili, la journée d’entraide peut consister à déplacer toute une maison pour l’installer sur des terres plus fertiles. Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0/rodoluca

Au Chili et dans d’autres pays d’Amérique du Sud, cette coutume s’appelle la minga. En Transylvanie, la claca. Le magnifique roman Gouverneurs de la rosée (1946) de Jacques Roumain raconte la vie d’un village en Haïti où le déboisement et les querelles ont fait disparaître le coumbite. Le coumbite, c’est-à-dire à la fois l’entraide agricole et le son du tambour et des chants qui les rythment, selon la coutume des mornes, les collines où les anciens esclaves ont fondé leurs communautés. Le roman raconte les tentatives d’un garçon pour restaurer cette pratique qui fournit un appui indispensable à l’agriculture vivrière et maintient l’épaisseur des liens humains.

J’ai toujours été frappée par le fait que ce rituel d’entraide élémentaire et millénaire n’ait plus de nom dans notre langue. En 1906, Pierre Kropotkine lui a consacré un livre, L’Entr’aide, dans lequel il constate que « malgré tout ce qui a été fait dans les États modernes pour détruire la commune villageoise, [...] la vie journalière des paysans reste encore imprégnée d’habitudes et de coutumes d’aides et d’appui mutuels ». En France, écrit-il, « partout nous rencontrons sous différents noms le charroi, c’est-à-dire l’aide libre des voisins pour rentrer la moisson, pour la vendange ou pour bâtir une maison ».

Il décrit en Ariège « un antique usage appelé l’emprount (l’emprunt) ; quand dans une métairie on a besoin de beaucoup de bras pour faire vivement un travail, par exemple quand il s’agit de ramasser des pommes de terre, de couper les foins, la jeunesse des environs est convoquée, garçons et filles accourent [...]. Dans la commune de L., quand il s’agit de transporter les gerbes, chaque famille a recours à tout ce qu’il y a de jeune et de vigoureux pour faire ce pénible travail. Et ces rudes journées sont transformées en jours de fête, car chacun tient à honneur de servir de bons repas aux travailleurs. Aucune autre rémunération n’est donnée : chacun fait le travail pour les autres, à charge de revanche ».

Faire reculer une « machinerie guerrière »

Le fait que cette pratique ait disparu du langage ordinaire est éloquent. On pourrait faire l’hypothèse que la civilisation capitaliste est la seule société humaine dans laquelle elle n’existe pas, sauf à l’état de subsistance ou de pratique alternative très minoritaire. C’est une question à soumettre aux anthropologues. Ce serait logique, puisque le monde capitaliste est précisément fondé sur le démantèlement des communautés de base et sur une individualisation de la satisfaction des besoins, pris en charge par le marché et les administrations.

Au Pays basque, il existe en revanche un éventail de noms pour désigner ce travail communautaire (auzolana) selon le type de voisinage et d’activités. Dans la campagne où je vis, l’ancienne pratique occitane de la boada a trouvé une sorte de prolongement contemporain dans l’habitude des « chantiers collectifs » installée par les arrivées successives de néoruraux.

« Construire des maisons, une salle commune, entretenir des jardins collectifs... »

Ils recouvrent des pratiques diverses qui occupent parfois plusieurs journées dans le mois : un jour par semaine pour entretenir les espaces partagés d’une colocation ou d’une ferme ; les jardins collectifs ; un chantier tournant pour construire les maisons des uns et des autres (selon le système des « castors » qui s’est développé dans les années 1950) ; un autre pour construire une salle commune dans le village ; un chantier d’entraide indéterminée une fois par mois, etc. Si ce genre de pratiques de réciprocité et de subsistance se généralisaient, on verrait logiquement apparaître une nomenclature pour désigner et différencier ces formes d’entraide.

Dans la même veine, mais sur une échelle plus vaste, des chantiers collectifs sont proposés cet été dans toute la France dans des zad, des fermes, des friches industrielles et des villages. Ces « chantiers pluriversités » sont organisés de manière décentralisée par des groupes locaux et coordonnés par une équipe qui fait le constat que les savoirs transmis dans les universités « sont déconnectés des nécessités et connaissances vitales auxquelles nous confrontent les chocs écologiques et la désolation sociale ».

Parallèlement aux « reprises de terres » qui visent à faire reculer « une machinerie guerrière qui s’attaque au vivant sous toutes ses formes », ces invitations multiples visent à donner corps, sur le temps long, à des « reprises de savoirs » — pour répondre avec la tête et les mains à la question politiquement décisive de l’autonomie matérielle.

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