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La ferme-usine des Mille vaches aggrave la crise dramatique de l’élevage laitier

22 juin 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Mardi 21 juin, des paysans français et belges ont mené une action sur le lait de la ferme-usine des Mille vaches. Celui-ci est en effet exporté en Belgique, à un prix ridiculement bas. Cette action rappelle la gravité de la crise du lait : depuis la fin des quotas laitiers, une course effrénée à la production est lancée. Un producteur de lait européen sur cinq est menacé de disparition. Reportage.

-  Langemark (Belgique), reportage

Les camions-citernes s’arrêtent les uns derrière les autres, dans un vrombissement. Un embouteillage se forme peu à peu. Ce mardi 21 juin après-midi, à Langemark, plus personne ne rentre dans l’usine laitière Milcolbel. Devant le portail, des véhicules et une énorme vache bleue bloquent l’entrée. Une quarantaine de paysans, les uns belges, les autres venus de France, se tient autour d’une banderole : « Le lait des 1000 vaches tue les petits paysans ».

« Le lait en trop, qui provoque la crise, n’est pas dans nos petites fermes, il est dans les fermes-usines comme celle des Mille Vaches », explique Stéphanie Delhaye, éleveuse belge membre du Mouvement d’action paysanne (Map). « Les petits producteurs galèrent, et plutôt que de les aider, Milcobel va chercher du lait à moindre coût à la ferme des Mille vaches », enchérit Philippe Duvivier, du Fugéa, un autre syndicat belge.

Eh oui : la ferme-usine livre désormais ses litres de lait aux coopératives belges. Une manière de contourner la pression citoyenne et paysanne. En octobre 2014, Senoble, le leader des produits frais laitiers, a ainsi dû renoncer à collaborer avec l’exploitation samarienne sous la menace d’un boycott. Mais malgré ce revers, malgré l’annonce en mai par Ségolène Royal d’une nouvelle enquête publique sur le projet d’extension (de 500 à 880 bovins), la ferme-usine continue de tourner. Avec une énigme : où va le lait produit chaque jour par les quelque 800 vaches ?

La Confédération paysanne mène donc l’enquête depuis plusieurs semaines : elle a suivi le camion de collecte, depuis Drucat, dans la Somme, jusqu’en... Belgique, près de 230 km plus loin. Là-bas, le lait est vendu puis transformé en poudre par la coopérative, puis envoyé vers Anvers, certainement pour être exporté à l’international. Un gaspillage, d’après le syndicat agricole : « Cette poudre, c’est du lait en trop, qui fait baisser les prix, et participe à la crise de surproduction que nous vivons en Europe », estime Laurent Pinatel, porte-parole du syndicat.

« On est encore au fond du trou » 

Car, même si elle a disparu de l’agenda médiatique, la crise du lait s’installe partout en Europe. En Belgique, le litre de lait se vend à un peu plus de 20 centimes, bien en deçà des 35 centimes, « le minimum nécessaire pour s’en sortir », estime Philippe Duvivier. « Depuis deux ans, c’est très difficile, et cela ne va pas en s’améliorant », confirme au téléphone Thierry Roquefeuil, éleveur dans le Lot et président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Les premiers touchés sont les plus endettés. En Bretagne, le Crédit agricole commencerait d’ailleurs à supprimer les autorisations de découvert. Du côté de l’Institut de l’élevage, Gérard You, joint au téléphone, veut croire à une possible sortie de crise avant la fin de l’année, mais reste très prudent : « Pour le moment, on est encore au fond du trou. »

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Manifestation contre la ferme des Mille Vaches lors du Salon de l’agriculture 2014.

À l’origine de ce marasme, la surproduction d’or blanc partout en Europe, suite à la fin des quotas laitiers en avril 2015. « Tout le monde s’est mis à produire plus, afin de prendre des parts de marché, pour ne pas se faire manger par les autres », explique Gérard You. Résultat : les entrepôts européens débordent de poudre de lait, et les producteurs, poussés par les coopératives agricoles et les gouvernants, se sont lancés dans une course à l’agrandissement. L’Irlande a ainsi augmenté sa collecte de lait de 20 % en un an ! « On vit une concurrence exacerbée entre éleveurs, et ceux qui survivront sont ceux qui peuvent produire du lait à moindre coût, constate, amer, Thierry Roquefeuil. Ce qui se profile, c’est une guerre du lait. »

Une guerre qui pourrait bien signer l’arrêt de mort des paysans. L’Irlande a ainsi perdu 43% de sa population agricole depuis 2010. « De nombreux éleveurs vont arrêter, c’est sûr, confirme Gérard You. Le marché va finir par se réguler, la production va ralentir, mais à quel prix ? » D’après la Fédération nationale des coopératives laitières, près de 20 % des producteurs de lait européens sont aujourd’hui gravement menacés. « On nous dit, il faut s’agrandir ou disparaître », se désespère Stéphanie Delhaye. « Mais pour nous, ce n’est pas la solution ! »

« L’ultralibéralisme sauvage du nord de l’Europe qui s’impose à tous » 

Pourtant, face à cette menace, la seule réponse paraît être le « chacun pour soi, sauve qui peut » et la fuite en avant. « C’est l’ultralibéralisme sauvage du nord de l’Europe qui s’impose à tous, peste Thierry Roquefeuil. Si on continue comme ça, dans quelques années, l’essentiel du lait sera produit par des grands élevages en Irlande et aux Pays-Bas. » Lui prône une régulation au niveau européen, afin de limiter la production dans les moments de crise.

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Installation de traite dans les Yvelines, en 2012.

Un retour aux quotas laitiers ? « Plutôt un système de tunnel des prix, plus flexible, propose Laurent Pinatel. Quand les prix baissent trop, sous un certain seuil, il faut pouvoir limiter la production, en commençant par les gros éleveurs. » Un système de régulation obligatoire demandé par tous les syndicats paysans présents ce mardi 21 juin.

Mais pour mettre en place un tel système, il faut une concertation entre pays de l’Union européenne. Or, le consensus est aujourd’hui inexistant. Un compromis se dessine autour de l’idée de « régulation volontaire », c’est-à-dire de laisser le choix à chacun, au niveau national, de réguler la production. Le conseil européen des ministres de l’Agriculture doit se réunir à la fin du mois de juin afin de valider un système d’aides pour inciter les éleveurs à produire moins. « C’est un trompe-l’œil, estime Laurent Pinatel. La seule sortie de crise passe par une réduction obligatoire de la production. » Et donc, par la fin des fermes-usines.

Retour à Langemark. Les paysans ouvrent les vannes d’un camion citerne. Le liquide blanc s’écoule sur le bitume. « Vous voyez, ce lait qui vient des fermes-usines, produit à moindre coût, il va nous tuer à petit feu », appuie Philippe Duvivier. « Cette ferme des Mille vaches, c’est le symbole d’une agriculture industrielle qui s’étend au détriment des petits producteurs. »

Les paysans repartent après près de deux heures de blocage. En poche, un rendez-vous avec la direction, « pour leur demander de ne plus acheter le lait des Mille vaches ». « Les citoyens français n’en veulent pas, nous non plus n’en voulons pas en Belgique », conclut Philippe Duvivier.




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Lire aussi : La fin des quotas laitiers : un maelström pour les petits paysans

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. action à Langemark : © Lorène Lavocat/Reporterre
. manifestation au Salon : Association L214 © L214 - Éthique & animaux
. installation de traite : © Bernard Suard/Terra

DOSSIER    Mille Vaches et fermes-usines

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