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Forêts

La sylviculture douce, alternative aux coupes intensives de sapins

Dans cette ancienne forêt des Vosges, l’exploitant du bois cherche à concilier économie, durabilité de la ressource et biodiversité. Cette façon de faire, venue d’Allemagne, s’appuie sur le principe que « la nature fait bien les choses ».

  • Le Valtin (Vosges), reportage

Sur la route des crêtes serpentant les ballons des Vosges, une épareuse taille les branches d’arbres qui ont empiété sur le bitume. Au-delà des sapins plongeant dans le vallon, on aperçoit la ville de Sélestat, qui conserve la plus ancienne trace écrite du terme « sapin de Noël », mention datée de 1521. Du massif jusqu’à la plaine d’Alsace, c’est une terre où le sapin est roi.

En amont de la route, derrière des conifères sombres et élancés, Didier Paillereau accompagne un acheteur d’arbres sur un chemin caillouteux. Les feuillages persistants, suspendus à la canopée, assombrissent l’horizon tels la voûte d’une cathédrale. À l’approche des deux hommes, deux chevreuils traversent précipitamment le chemin. Le sol est recouvert de feuilles rougies, d’aiguilles, de branchages fouillis envahis par la mousse. Un sentiment de chaos imprègne les lieux. Il s’agit bien d’une forêt, et elle est exploitée. « Cette forêt appartient à une famille depuis le XVIIIe siècle, explique Didier, expert forestier chargé de son exploitation. Il y a principalement des sapins, des épicéas et des hêtres. Le grand-père était un conservateur des Eaux et forêts [l’ancêtre de l’ONF, NDLR]. Il a ramené des graines de douglas d’Amérique et les a semées ici. C’est sans doute l’une des plus vieilles forêts de douglas de France. »

Depuis trois générations, le sapin pectiné alsacien cohabite avec le géant américain. Leur histoire commune devrait durer car Didier prépare le terrain pour les prochaines générations de sylviculteurs. Dans cette forêt près de la commune du Valtin, on pratique une sylviculture douce depuis une quarantaine d’années, en accompagnant sa dynamique naturelle pour produire des bois de qualité.

Les conifères s’élançant vers la canopée.

Ce modèle d’économie de la forêt durable est né de l’autre côté de la frontière, en Allemagne. Dans L’aventure des forêts en Occident de Jacques Brosse (éd. Jean-Claude Lattès), « le mot [sylviculture] semble avoir été employé pour la première fois dans un ouvrage allemand de 1713 [...] de Hans Carl von Carlowitz. S’il n’était pas un forestier, en tant que capitaine des mines de Saxe, Carlowitz était fort au courant de la consommation excessive de bois et son œuvre se révéla fort utile. » À l’origine, la sylviculture cherchait à concilier protection de la forêt et exploitation économique. Selon Jacques Brosse, cette idée est née des guerres napoléoniennes par l’exaltation du nationalisme germanique, la forêt sacrée devenant un symbole de l’identité germanique. Les Contes de Grimm, écrits à cette époque, en sont la meilleure illustration.

Des forêts plus nombreuses mais plus pauvres

Néanmoins, les ravages de la Seconde Guerre mondiale et les besoins de reconstruction ont fait basculer la sylviculture dans le productivisme, à l’image de l’agriculture. En France, un vaste programme de reboisement a été lancé avec succès en 1946 au moyen du Fonds forestier national. Mais selon Michel Cointat, ministre de l’Agriculture en 1971, « il ne faut pas gérer la forêt différemment d’un champ de tomates ou de petits pois ». Cette politique a fait progresser la couverture forestière en métropole de 19 % en 1908 à 31 % aujourd’hui. Mais d’après l’Inventaire forestier de 2019 réalisé par l’Institut national de l’information géographique et forestière, la moitié de la forêt française est maintenant constituée de peuplements monospécifiques, donc pauvres en biodiversité.

Didier et l’acheteur à la recherche de gros douglas.

« Chez les sylviculteurs, il y a deux façons de voir les risques. Pour certains, il faut limiter les risques sur le peuplement existant. D’où le recours à des plantations monospécifiques à croissance rapide, moins longtemps exposées aux aléas, et qu’on récolte en coupe rase. Pour d’autres, les risques viennent de la déstabilisation de l’écosystème. C’est là que la préservation de la biodiversité prend tout son sens », explique Didier, dans le métier depuis une quinzaine d’années. Pour cet ancien élève du botaniste Francis Hallé et amoureux des forêts tropicales, les arbres dépassent largement leur valeur économique.

Alors que l’expert forestier et l’acheteur déambulent parmi les jeunes plants de sapins et les souches grignotées par la mousse, ils sont rejoints par le garde forestier. Armé d’une équerre, celui-ci repère les gros spécimens de douglas que recherche l’acheteur. « Y en a un de 92 cm ici », lance-t-il aux deux hommes. Plus loin, c’est un douglas de 1 mètre 20 de diamètre que Didier va marquer d’un trait bleu. Un seul de ces individus correspond à 10 m3 de bois. L’acheteur, qui représente une petite scierie familiale de la Meuse, est satisfait : il a trouvé des bois d’exception pour une commande de meubles sur mesures. Ces douglas arrivés à maturité seront abattus dans quelques jours par des bûcherons. « Une maturité pour l’exploitation humaine uniquement, car l’arbre, lui, peut encore vivre plusieurs centaines d’années, tempère Didier. Mais s’il est trop gros, il va devenir difficile à couper, à transporter, à scier… »

Douglas coupé, les branches sont laissées sur place.

Au pied des géants condamnés, des semis n’attendent que la trouée de lumière pour partir à la conquête des cimes. Alors que 3.000 m3 de bois sont extraits chaque année de cette forêt de 450 hectares, son volume global ne diminue pas. Pourtant, rien n’est planté. Tout se fait en régénération naturelle. La mort d’un arbre alimente le cycle de la forêt. Les branches et autres bois morts laissés au sol deviendront peu à peu humus. En attendant, ils servent d’habitat à la faune et à la flore. C’est là que se logent des organismes saproxyliques, véritables infirmiers de la forêt, qui mènent des raids contre les pucerons et les chenilles. Un service d’autoguérison absent des exploitations forestières intensives où le bois mort est systématiquement enlevé. Le "désordre", la diversité sont encore trop généralement perçus comme ennemis de la productivité. Des idées que Didier tente de corriger aujourd’hui : « On n’est pas des rêveurs, on croit à l’intérêt économique de la forêt qui peut et doit rester écologiquement stable. C’est ce qui nous pousse à mettre en place une sylviculture douce car la nature fait bien les choses. »

La diversité comme capacité de résistance

Parfois, c’est un coup de pouce que le sylviculteur apportera : avec une coupe irrégulière, une forêt de conifères peut par exemple se renouveler naturellement en seulement quarante ans, peuplée de nouveaux individus davantage adaptés aux changements climatiques grâce à une diversité génétique dix fois plus riche que chez l’humain pour certaines essences. Parfois, le sylviculteur privilégiera la valeur écologique : un grand sapin, solidement ancré aux branches vigoureuses, est précieusement conservé pour stabiliser le sol et maintenir le peuplement contre les tempêtes. Enfin, la préservation d’une diversité d’essences feuillus et conifères permet de limiter la progression de certains ravageurs tels que les scolytes qui s’attaquent aux conifères. Une sylviculture douce, c’est une économie au service de la forêt.

Fabien Maurice mesure le diamètre d’un douglas.

Alors que Noël approche, les sapins des Vosges vont pouvoir contempler les fumées des cheminées depuis leurs montagnes. Plus personne ne coupe de sapin en forêt pour les décorations de fin d’année, y compris en Alsace, terre d’origine de l’arbre de Noël. La grande majorité proposée dans les commerces est issue d’élevage, de champs d’arbres monospécifiques. Didier aussi y a succombé. Il y a quelques années encore, il tenait à la tradition de chercher en forêt un sapin pour Noël. Mais il préférait toujours laisser les plus beaux grandir, et ramenait à chaque fois le plus vulnérable, le plus décharné, au grand dam de ses enfants. Le cœur du sylviculteur hésite toujours...

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