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Reportage — Monde

Le mur antimigrants aux États-Unis est un fléau pour la vie sauvage

Le mur construit entre les États-Unis et le Mexique, symbole du mandat de Donald Trump, est toujours en place. Des milliers d’enfants font toujours partie des personnes enfermées dans des camps frontaliers. De nombreuses espèces sont perturbées voire mises en danger par cette muraille et les travaux qui l’accompagnent.

Tijuana (Mexique) et parc régional d’Otay (États-Unis), reportage

Une armée de cure-dents rougeâtres s’enfonce dans le désert mexicain. 680 kilomètres de pylônes de six mètres de haut cisaillent cette frontière qui parcourt 3 200 kilomètres entre le Pacifique et le golfe du Mexique, de la Californie au Texas. Pour élever ce mur, les pelleteuses ont creusé le sol, déraciné des arbres et détruit des montagnes jusqu’au dernier jour de l’administration Trump (2017-2021). En janvier dernier, son successeur, Joe Biden, a signé l’arrêt des travaux sous soixante jours, soit au lundi 22 mars.

En plus d’être le résultat d’une politique raciste et anti-migrants, cette construction est un fléau pour la biodiversité. À Tijuana, sixième ville du Mexique, située sur la côte Pacifique, le béton a achevé un ruisseau qui s’engouffrait pour alimenter les quartiers pauvres. Mais toute la région le long de la frontière est touchée. « Il y a aussi beaucoup de terres appartenant à des réserves indiennes qui sont coupées en deux », soupire Dan Millis, coordinateur de Sierra Club, organisation environnementale historique. Parmi ces régions indigènes, la Tohono O’odham ou le territoire Yaqui en Arizona.

Une tractopelle devant le mur-frontière encore en construction.

Difficile de connaître le nombre exact de zones affectées. « Entre les deux pays, il existe des dizaines de parcs aux statuts et législations bien différentes », dit Dan Millis. Parmi elles, la réserve d’Otay, le parc naturel des montages de Jacumba, le refuge national de la faune de Cabeza Prieta, la zone protégée du cactus en tuyau d’orgue, le refuge national de la faune de Buenos Aires, la forêt nationale du Coronado, ou encore le refuge national du Rio Grande. Une liste non-exhaustive.

Au Mexique, il s’agit de parcs naturels, de réserves de la biosphère ou d’aires privées dédiées à la conservation. « Ces terres n’appartiennent pas à l’État, indique Sergio Avila, biologiste mexicain, ce sont des ranchs, des fermes, des propriétés privées où chacun choisit ou non de protéger sa terre, qui peut en parallèle être nommée zone protégée par l’État. » Difficile, donc, de sauver ces étendues sauvages des déserts du Sonora ou du Chihuahua, situées dans six écosystèmes différents.

Selon un rapport de l’organisation Defenders of Wildlife, 1 500 espèces de plantes et d’animaux, dont soixante classées comme les plus menacées, peuplent la frontière : loup gris, jaguar, cougar, mouflon d’Amérique, pronghorn de Sonora (une antilope endémique)… « Plus de cent quatre-vingts espèces menacées dépendent des voies de migration, des corridors que le mur cisaille », calcule Rob Peters, activiste et biologiste à Defenders of Wildlife, qui demande l’abrogation de vingt-huit lois sur l’environnement et la sécurité publique votées par Donald Trump.

Ce serpent d’acier qui sépare les hommes et strie la nature aura coûté au contribuable près de quinze milliards de dollars. À commencer par deux milliards dépensé par Georges W. Bush, président entre 2000 et 2008, dans une barrière plus basse et plus poreuse. Dans son rapport « À l’Ombre du mur » (In the shadow of the wall), daté de 2018, Defenders of Wildlife observe que selon le Fish & Wildlife Service, un organe fédéral, la population de l’ocelot, une petite panthère, pourrait être rétablie pour le coût de 22,5 kilomètres de mur et le loup gris mexicain pour l’équivalent de 17 km.

Le mur-frontière qui separe le Mexique des États-Unis passe au milieu des rochers.

Le jaguar nord-américain est peut-être la victime la plus symbolique de ce désastre. « Aux États-Unis, en Arizona, on n’a pas observé de femelle depuis 1963 », regrette Sergio Avila. Ce sont les mâles qui se déplacent à travers le désert du Sonora. Leur territoire se réduit, d’autant que leurs proies, des cervidés ou des sangliers, sont aussi freinés par cette séparation », alors que ces populations augmentaient. Selon le biologiste, seuls cent cinquante spécimens sillonneraient la région, même s’il est difficile d’apercevoir cet animal nocturne et craintif.

Des chaînes alimentaires bouleversées

Les chaînes alimentaires sont bouleversées, comme avec le déracinement du saguaro, un grand cactus arborescent, à cheval entre l’Arizona et l’État mexicain du Sonora. « Ses racines proches de la surface permettent une bonne tenue de la terre, empêchant donc l’érosion. Ce sont des éponges qui retiennent l’eau, explique le biologiste. Hiboux, faucons ou encore piverts y creusent des cavités. Sans saguaro, ces oiseaux se retrouvent sans nids. »

Le mur-frontière en construction.

Autre exemple de cette réaction en chaîne, le cyprès de Tecate. Ce conifère est endémique de ces montagnes qui surplombent la Californie américaine et la Californie mexicaine. « C’est aussi le seul lieu de ponte du papillon à damier de Quino (Quino checkerspot butterfly), l’un des premiers maillons de la pyramide alimentaire et dont se nourrissent les oiseaux », dit Rob Peters.

Et puis il y a les effets collatéraux qui ne tuent pas les animaux directement, mais qui nuisent à leur habitat. « Dans les sources de Quitobaquito, en Arizona, où vivent des poissons et des tortues, les compagnies qui ont érigé le mur ont asséché les réserves d’eau en vue de couler du ciment », peste Peters. Les projecteurs lumineux fixés le long du chantier sont aussi sources de stress et effraient les animaux.

Daniel Watman et son amie Cris, tous deux militants écologistes, réalisent une documentation de la construction du mur-frontière sur une zone naturelle fragile.

Si ce désastre a été rendu possible, c’est à cause du Real ID Act de 2005, un texte qui a permis à Georges W. Bush d’outrepasser plusieurs lois environnementales. Durant son mandat, quarante d’entre elles ont été bafouées ; Trump, lui, en a contourné quatre-vingt-quatre. Via son décret, Joe Biden a au moins permis de cesser les travaux, même si cela va coûter plusieurs millions d’euros à l’État américain, qui avait passé des contrats avec les constructeurs.

Seule solution, le démantèlement ?

Activistes et élus démocrates souhaitent le démantèlement du mur. L’élue texane Veronica Escobar estime que « si nous ne l’éliminons pas, nous devrons continuer à l’entretenir, ce qui coûtera cher à l’avenir. Les dommages causés aux habitats naturels seront encore plus graves ». Joe Biden ne s’est pas prononcé sur les tronçons déjà édifiés. Le retirer coûterait cher mais des élus démocrates souhaitent utiliser les fonds prévus à sa construction pour déboulonner certaines portions.

Un ouvrier réalise des travaux de maintenance sur le mur-frontière.

Afin de sauver ce qui est encore possible, les ONG espèrent une politique humaniste pour que la migration ne soit plus nécessaire. « Biden doit légiférer, estime Dan Millis. Œuvrer au développement des pays d’Amérique centrale, leur garantir qu’ils aient accès aux droits fondamentaux. » Selon Sergio Avila, « il faut penser au-delà de l’écologie. La réforme migratoire de Biden va freiner les expulsions. C’est par le biais humanitaire que l’on protège la nature. »

Malgré le décret, les activistes craignent que certaines compagnies continuent. « Les contrats avec les entreprises ne sont pas encore tous suspendus, dénonce Dan Millis. « Des vidéos datées de février montrent des pelleteuses de la compagnie Fisher creusant les flancs des montagnes », une entreprise connue pour avoir reçu les faveurs de Donald Trump durant son mandat.

Defenders of Wildlife et Sierra Club ont tenté de savoir qui allait superviser l’arrêt des chantiers. « Il semble que personne ne soit en charge et nous n’avons pas eu de réponse de la part de la nouvelle administration. C’est compréhensible, elle doit gérer la pandémie et le problème humanitaire des migrants. » Pour le moment, les tronçons de mur déjà érigés vont perdurer. Et tant qu’une ligne coupera le désert en deux, les jaguars seront toujours aussi rares dans le désert mexicain.

  • Regarder notre reportage photographique :

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