Le néo-libéralisme glisse vers le néo-fascisme

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11 mai 2015 / Roger Dubien

« Ce qui pèse et menace maintenant, en France et dans d’autres pays d’Europe, c’est un néo-fascisme (...) convenant au néo-libéralisme, au service de la poursuite du néo-libéralisme, utilisant les dégâts mêmes du néo-libéralisme pour permettre à celui-ci de durer. »


Les élections départementales de mars 2015 ont révélé et banalisé le poids qu’ont pris dans la société des idées d’extrême-droite. Le FN a cartonné (par exemple : 31 % des votants au 1er tour dans les 21 cantons de la Loire ! Et des scores de 12 à 22 % des inscrits au 2e tour !). Et en réalité, au-delà des scores du FN, les idées ultra-conservatrices imprègnent maintenant les « acteurs centraux du jeu politique » que sont l’UMP et le PS.

Evidemment le FN vise le pouvoir, mais il a déjà fait le plus gros de ce pourquoi il existe : déplacer le centre de gravité de la politique française vers l’extrême-droite.

Le plus stupéfiant, c’est que c’est pour une part en faisant mine de combattre le capitalisme néo-libéral qu’il obtient ces résultats ; alors qu’en réalité, le FN fait depuis des décennies un travail de bulldozer du pire capitalisme : dénonciation des acquis sociaux et de toute protection sociale, dénigrement des pauvres et des plus fragiles et de toute solidarité à travers la dénonciation de « l’assistanat », promotion du racisme sur des bases ethniques et religieuses, appel à la chasse aux étrangers et réfugiés sans papiers. Quant à l’invocation de la France et de la patrie, c’est se foutre du monde, venant des héritiers de Pétain et de toutes les guerres coloniales.

La bassesse de Hollande déclarant que Le Pen parle comme le Parti communiste dans les années 70 (qui étaient celles de la gauche montante, en France), de même que la qualification de « populisme » avantageusement accordée au FN, participent à crédibiliser la fable que Le Pen et le FN ce serait le peuple, les couches populaires... Cela montre aussi à quel point de renoncement et de confusion on en est arrivé au plus haut niveau de l’Etat.

« Néo-fascisme, n’est-ce pas le terme approprié ? »

Ce qui pèse et menace maintenant, en France et dans d’autres pays d’Europe, c’est un néo-fascisme (n’est-ce pas le terme approprié ?) convenant au néo-libéralisme, au service de la poursuite du néo-libéralisme, utilisant les dégâts mêmes du néo-libéralisme pour permettre à celui-ci de durer.

Néo-fascisme ne doit pas être compris comme « presque fascisme », mais comme fascisme d’aujourd’hui, qui n’a plus besoin de recopier les gesticulations du passé. Tout le baratin sur la mue du FN, sa « dédiabolisation », son « virage républicain » - de même que le feuilleton médiatique des bisbilles entre le père et la fille Le Pen -, ne visent qu’à donner de la crédibilité à l’opération de réfection de façade pour faire passer le FN pour une nouvelle droite radicale et populaire avec qui des alliances deviendraient possibles.

Mais en réalité, ce néo-fascisme est tout aussi violent, brutal, anti-social, anti-ouvrier, anti-populaire que le fascisme du 20e siècle. Attention : ce néo-fascisme ne se réduit pas au seul FN, il gangrène la société française au-delà des activités du parti lepeniste.

Mais alors, pourquoi ça marche ? Sans doute beaucoup parce que le désarroi, la désespérance sont littéralement sans précédent depuis des décennies. Avec l’élection de Hollande et d’une majorité de députés PS à l’Assemblée Nationale, des millions de gens attendaient du changement et ont eu - au nom de la gauche ! - la poursuite de la politique néolibérale de Sarkozy. Et au fur et à mesure des désastres électoraux, Hollande-Valls persistent dans cette politique. Il y a même le calcul que c’est la poursuite de la montée de l’extrême-droite qui pourrait rendre possible leur ré-élection en 2017.

La souffrance sociale et la médiocrité politicienne sont une aubaine pour les néofascistes. Le terrain leur est d’autant plus favorable qu’un délitement de la société est à l’oeuvre, et avec lui une perte des repères historiques et politiques : insécurité économique et sociale qui déstabilise le monde du travail et nourrit la peur de l’avenir, démantèlement de règles et d’institutions sociales anticapitalistes mises en place au 20e siècle ; conséquences en chaine de la mondialisation capitaliste, des guerres qui ne finissent pas, et des drames humains (réfugiés...) qui s’ensuivent ; succès dans la fabrication d’un choc des civilisations et installation du terrorisme comme une question quotidienne dans l’actualité, avec les demandes et les dérives sécuritaires que ceci provoque et rend possible, perte de poids d’institutions politiques au profit des firmes, défis provoqués par l’accélération des nouvelles technologies, de la technique, qui ouvrent des possibles immenses mais en même temps virtualisent le monde...

Le problème est aussi que la gauche de gauche n’est pas au niveau de ces défis, ni des aspirations et mouvements populaires existants. Dans la gauche qui se veut « radicale », les raisonnements de chapelle prévalent, et l’éparpillement qui va avec aussi. En France, pas de Syriza ni de Podemos à l’horizon, pas de vaste mouvement politique ET citoyen qui porte une autre politique.

Pourtant, dans la société, au quotidien, des initiatives pour l’émancipation...

Car ce n’est pas toute la société qui dérive vers la droite et l’extrême-droite. Si le « personnel politique » est largement sous la domination du néo-libéralisme et de l’extrême-droite, dans la société c’est beaucoup plus contradictoire et conflictuel.

Dans le département de la Loire par exemple, on constate que semaine après semaine des centaines ou des milliers de personnes sont dans des initiatives d’action et de réflexion qui ont plutôt tendance à se renforcer.

Dans des collectifs, des réseaux, des associations, des syndicats, dans des alternatives concrètes en fonctionnement ou en construction, beaucoup de monde agit et construit. Mais les choses paraissent tellement bouchées au plan « politique » que ceci ne perce pas à l’étage de la politique « représentative », des élections. Toute une partie de la société ne trouve pas de « canaux politiques » pour s’exprimer et exister dans la sphère politique institutionnelle.

La solution n’est certes pas de décréter une mythique « convergence des luttes ». Les choses convergent quand elles sont mûres pour converger. Par contre, on pourrait sûrement s’efforcer de faire plus d’échanges, de mises en commun, et peut-être s’attacher plus à mettre en place des creusets dans lesquels la mayonnaise pourrait prendre...

Oui, une force politique de conception nouvelle (même si ces mots ont tellement été galvaudés depuis vingt ans) comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, serait bien utile.

Certains « politiques » déjà en exercice devraient en faire partie, forcément. S’ils y viennent avec des objectifs de chapelle et de contrôle, des objectifs de pouvoir, ça débouchera sur les mêmes impasses que depuis vingt ans. Si chacun y vient humblement avec la volonté de travailler dans un creuset où s’inventerait l’avenir, et d’y accueillir de très nombreux citoyens engagés dans les mouvements sociaux, quelque chose pourrait naître et grandir.

Tout ceci en continuant de construire des alternatives, bien sûr, aussi bien dans le domaine des idées que celui des réalités concrètes, parce que c’est des expérimentations réelles que peuvent sortir des transformations viables plus importantes.

Et puis il va falloir affronter ce néo-fascisme pour le faire reculer. Cela demande des réflexions, des discussions, et des initiatives tout à fait nouvelles, à la mesure du défi qui nous est lancé.



Lire aussi : EDITO - MM. Hollande et Valls ouvrent la voie au fascisme

Source : Réseaux citoyens, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Images :
. dessin : Tommy Dessine pour Reporterre
. photo Hollande : Wikipedia (CC)

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