Le nucléaire conduit la France dans une impasse

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10 décembre 2020 / Corinne Lepage



Les dirigeants français, comme récemment Emmanuel Macron, vantent l’excellence de la filière nucléaire nationale et son caractère indispensable à notre pays. Sauf que cette rengaine n’a plus lieu d’être, pour l’autrice de cette tribune, qui explique en quoi le nucléaire, aujourd’hui, empêche la France de mener une politique énergétique ambitieuse.

Corinne Lepage est présidente de Cap21/Le Rassemblement citoyen ancienne ministre de l’Environnement et avocate.

Corinne Lepage.

Le président de la République a très récemment affirmé qu’il avait besoin du nucléaire. C’est possible mais la France, elle, doit faire en sorte de ne plus en avoir besoin, et ce pour une série de raisons, qui sont d’abord d’ordre financier et économique.

Tout d’abord, un paradoxe : plus la facture est élevée, plus le retard de Flamanville [EDF y construit un réacteur nucléaire de type EPR, dont la facture explose à mesure que s’accumulent les difficultés du chantier]- s’allonge, plus les recommandations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) deviennent sévères et plus le lobby nucléaire s’active, non pas pour répondre aux critiques qui sont faites, mais pour vanter un projet devenu totalement virtuel et irréaliste : celui d’une France championne du monde du nucléaire, championne du monde de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, indépendante énergétiquement et dotée de l’énergie la moins chère du monde ; et, enfin, il n’y a aucun problème de sécurité et de sûreté. Tout est faux.

  • Nous avons été mais nous ne sommes plus depuis longtemps des champions du monde et, on peut le regretter, nous avons perdu notre savoir-faire, d’où la catastrophe financière et technologique de la filière nucléaire, vitrine d’une perte de compétences françaises ;
  • Nous ne sommes pas le champion du monde de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Conseil d’État a rappelé, dans un arrêt qualifié de « tsunami juridique », le fait que nous n’étions pas dans les clous pour la période 2015-2020 et que l’État avait trois mois pour justifier qu’il l’était pour la période postérieure. La vérité est que nous faisons du surplace et que notre folie hexagonale à maintenir un nucléaire à très haut niveau a pour conséquence inévitable de nous condamner à ne pas pouvoir respecter nos engagements climatiques. On reviendra sur ce point ci-dessous ;
  • le nucléaire ne signifie pas l’indépendance nationale. Du reste, l’Allemagne ne compte pas le nucléaire au rang des énergies « indépendantes ». Aller chercher l’uranium au Niger ou au Mali n’est pas sans conséquence ; seuls, le vent, le soleil et l’eau, y compris de mer, nous donnent l’indépendance énergétique ;
  • L’énergie la moins chère du monde parce que payée au départ par le contribuable devient la plus chère du monde. Non seulement les coûts initiaux du nucléaire n’intègrent pas la totalité du cycle, qui selon la Cour des Comptes donnerait un coût de l’ordre de six centimes du kilowatt-heure, mais aussi, les coûts du nouveau nucléaire, qu’il s’agisse du nucléaire ancien après l’opération de « grand carénage » ou du nucléaire EPR, sont près de 0,10 € du kilowatt-heure pour le premier et de l’ordre de 0,12 € pour le second. Dans le même temps, le coût du solaire a baissé de 75 % et continue à baisser, pour arriver, dans les pays très ensoleillés, à un ou deux centimes du kilowatt-heure et, dans nos contrées, à cinq centimes. Idem pour l’éolien terrestre, l’éolien marin restant beaucoup plus cher. La massification des renouvelables grâce à l’autoconsommation collective, à l’utilisation de tous les toits agricoles et des grandes surfaces, à l’utilisation de la biomasse présente le triple avantage d’assurer le développement des territoires, de leur garantir des revenus et d’abaisser considérablement les coûts. Mais, la décentralisation énergétique est incompatible avec 56 réacteurs nucléaires pour toute la France, qui assurent une totale centralisation ;
  • Enfin, la sécurité et la sûreté deviennent un réel problème, que le dérèglement climatique accroît. En effet, la pénurie d’eau contraint à réduire voire à arrêter le fonctionnement des centrales, comme celle de Chooz, entre autres, cet été. Le plus grave est sans doute la mise à l’arrêt d’un certain nombre d’installations pour des raisons de sûreté à la demande de l’ASN et pas seulement pour assurer les opérations d’entretien indispensables qui n’auraient pas pu être mis en œuvre pendant le confinement. Ainsi, la récente communication de l’ASN devrait faire réfléchir nos décideurs. Elle affirmait que la prolongation au-delà de 40 ans des centrales nucléaires n’allait pas d’elle-même et qu’un examen approfondi nécessitant des investissements considérables serait indispensable. Est-il vraiment raisonnable d’investir entre 50 milliards et 100 milliards d’euros pour mettre à niveau notre parc de 56 réacteurs plutôt que d’investir cette somme, ou une partie d’entre elle, pour accélérer la massification du développement du renouvelable et investir dans la sobriété énergétique ?

Des objectifs climatiques contrecarrés par le nucléaire 

En réalité, les choix actuels vont se révéler totalement contre-productifs, et ce dans tous les domaines :

  • La sécurité d’approvisionnement énergétique grâce au nucléaire est remise en cause du fait de la non-disponibilité de nos centrales (près de la moitié du parc a été arrêté cet été), non-disponibilité qui va s’accroître en raison de la chaleur croissante et des coûts immenses de mise à niveau. Comme dans le même temps l’État a tout fait pour bloquer le développement du renouvelable (par des mesures réglementaires, par des coûts astronomiques, par des problèmes de raccordement, etc.), rien n’est prêt pour monter en puissance et contrebalancer la baisse inéluctable du nucléaire. Ce n’est pas seulement dû aux engagements du président Macron de réduire la part du nucléaire pour l’année 2035, année dont nous savons d’ores et déjà qu’elle ne verra plus sa présidence. C’est contre-productif ;
  • Une énergie relativement bon marché pour doper l’économie française est désormais hors de portée. Certes, l’efficacité et la sobriété énergétique conduisent à avoir des prix relativement élevés de l’énergie mais, le coût de revient et le prix de vente sont des notions différentes et les efforts développés pour rendre les énergies renouvelables difficiles d’accès et les plus chères possibles nous pénalisent doublement. Les investissements massifs qu’EDF doit faire et dont il ne dispose pas oblige à des acrobaties juridico-financières compte tenu des règles européennes et fait reposer sur le contribuable, en définitive, le coût non seulement de la mise à niveau indispensable depuis Fukushima (soit dix ans de retard ) mais aussi du financement de nouveaux réacteurs vers lesquelles la folie nucléocratique semble vouloir nous orienter. Rappelons simplement que le coût de Flamanville serait désormais compris entre 16 et 19 milliards d’euros ! Soit la facture énergétique la plus chère du monde ;
  • Un retard industriel et territorial incontestable dans les énergies renouvelables. Nous n’avons pas de filière d’énergie renouvelable puissante comme l’ont nos voisins allemands ou espagnols ou encore nordiques. D’autre part, nous sommes très en retard, de telle sorte que les économies d’échelle sont difficiles à réaliser et que les territoires n’ont pas pu tirer jusqu’à présent tous les avantages qu’ils auraient pu tirer du développement économique énergétique. Ainsi, alors que nos voisins commencent à dépasser le stade de 50 % d’énergies renouvelables dans leur électricité (comme l’Allemagne, qui a réduit la part du charbon et du lignite à 25 % — une division par deux), nous n’avons même pas atteint les 20 %, soit trois points de moins que nos engagements communautaires pour 2020 et sommes pour le moment totalement hors course pour 2030. Ainsi, nous avons perdu sur les plans économique, industriel et financier ;
  • L’impossibilité d’atteindre nos objectifs de réduction des émissions des effets de serre est largement due au nucléaire. En effet, si le bilan de départ français était effectivement bon et meilleur que celui de nos voisins, notre addiction à l’énergie nucléaire et les coûts pharaoniques qu’elle génère ont non seulement interdit le développement du renouvelable, dont le bilan énergétique est bien meilleur, mais, surtout, elle a privé de financement la politique de sobriété et d’efficacité énergétique. De plus, la fragilité actuelle du système nucléaire impose, lors des pics de consommation, d’utiliser des sources très carbonées et d’importer alors même que le choix du chauffage électrique fait que la France est à l’origine de 50 % des pics de consommation européens lorsqu’il fait froid ;
  • Des difficultés communautaires inévitables, en particulier avec l’Allemagne. La France se bat pour que le nucléaire bénéficie des avantages financiers du renouvelable, ce qui est évidemment inconcevable et refusé par nos voisins. Mais, pour défendre le nucléaire, nous sommes dans l’obligation d’abandonner la défense d’autres d’intérêts qui seraient beaucoup plus fondamentaux pour l’avenir. De plus, la politique en ciseaux [1], qui nous écarte de plus en plus de l’Allemagne, est lourde de conséquences. Certes, on peut continuer à essayer de faire croire à nos concitoyens que les choix allemands sont stupides et que l’abandon du nucléaire outre-Rhin a favorisé le charbon. Les toutes prochaines années démontreront que, non seulement, l’Allemagne s’est dotée d’une industrie du renouvelable efficace, qu’elle dépasse largement ses objectifs en matière d’énergies renouvelables mais que le programme d’abandon du charbon est une réalité, le débat portant actuellement sur la rapidité de cet abandon. L’isolement de la France en Europe occidentale va peser sur la politique énergétique de l’Union européenne parce que tous nos voisins ont abandonné l’énergie nucléaire et que le Brexit ajoute des difficultés aux conséquences notamment financières d’Hinckley Point [où EDF construit deux EPR]).

En définitive, non seulement les prétendus avantages du nucléaire n’existent pas mais, surtout, les objectifs qui sont les nôtres dans le cadre de notre besoin de développement économique compatible avec l’épuisement des ressources et la priorité à la lutte contre le dérèglement climatique sont contrecarrés par le nucléaire.

Jusqu’où ira l’aveuglement des décideurs actuels qui ne tiennent que par les politiques de désinformation qu’ils utilisent !





[1L’Allemagne sortira du nucléaire en 2022 et dépasse d’ores et déjà les 50 % d’électricité d’origine renouvelable dans son mix électrique ; la France a choisi de rester plus longtemps dans le nucléaire (2035 au lieu de 2025) et, avec l’EPR, de continuer tout le XXIe siècle. Dans le même temps, le renouvelable ne progresse pas.


Lire aussi : En coulisses, l’État prépare le financement de six nouveaux réacteurs EPR

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Emmanuel Macron devant les salariés de Framatome de l’usine du Creusot, le 8 décembre 2020. © Laurent Cipriani/POOL/AFP
. portrait : © Corinne Lepage
. EDF © Alain Jocard/AFP

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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