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Tribune — Luttes

Le temps presse, laissez-nous parler d’écologie à nos élèves

Grève pour le climat à Paris, le 15 mars 2019.

De nombreux jeunes s’apprêtent à faire une nouvelle grève scolaire, le 25 mars, pour le climat. Pour que « l’écologie devienne un sujet dans l’éducation », un collectif d’enseignants appelle dans cette tribune à les rejoindre massivement.

Le collectif Enseignant·es pour la planète a été créé en 2019. Il réunit des professionnels de l’éducation, de la maternelle au supérieur, qui veulent faire entrer l’écologie dans la culture enseignante et dans les pratiques pédagogiques.



Il y a trois ans, nous faisions paraître notre premier appel, signé par plus de 7 000 collègues. Nous, enseignant·es, pour la plupart fonctionnaires d’un service public voué au bien de tous et toutes, formé·es à l’esprit critique et résolument à l’écoute de la science et de ses avancées, nous avions déclaré que nous refusions dorénavant de dispenser un enseignement éloigné des conclusions auxquelles étaient déjà arrivés des milliers de scientifiques : enseigner la croissance et la productivité sans enseigner les ravages constatés de l’extractivisme, enseigner l’urbanisation sans enseigner la raréfaction des terres agricoles, enseigner comme si des changements individuels de comportement pouvaient suffire à changer la donne.

Sur ce terrain, nous n’étions pas seul·es. Avec les jeunes qui, depuis, ont constitué la Génération Climat, et les syndicats de l’éducation (SNES, SUD, etc.), nous avons lancé l’Appel pour la débitumisation des cours d’école.

Un frémissement a eu lieu, mais si léger : verdissement des programmes dans le primaire et le secondaire (programme de SVT sur les services écosystémiques, de physique sur le réchauffement climatique), injonction à élire des écodélégués dans les classes [1]... Et il a vite été contrebalancé par des signes radicalement contraires : une numérisation à outrance de l’enseignement alors que la pollution liée au numérique est de mieux en mieux connue, un développement des partenariats avec les entreprises polluantes ou leurs lobbyistes (Amazon pour le stockage des copies numérisées, Interbev pour la promotion de l’alimentation carnée, E.Leclerc pour l’organisation de clean-walk sponsorisées, etc.).

Grève pour le climat à Bruxelles, le 31 janvier 2019. © Mathilde Dorcadie/Reporterre

Une éducation à l’écologie

Derrière le fard du greenwashing, l’Éducation nationale continue d’être pensée et dirigée comme un univers hors-sol, dans lequel la question des périls écologiques semble lointaine, au mieux incomprise, au pire méprisée.

En sciences appliquées ou en économie, les idées de décroissance ou de low-tech sont discréditées : c’est le modèle du développement durable qui domine, selon le vœu de la conférence de Rio+20 en 2012. En géographie, les catastrophes en cours et à venir sont enseignées comme si elles ne nous concernaient pas. En cours d’histoire, l’imaginaire de la puissance domine par le prisme ancien des empires ou, récent, des multinationales, quand l’histoire populaire de la sobriété est oubliée. Le respect porté au vivant semble une lubie cantonnée aux livres de poésie.

Pourtant, comme toute éducation digne de ce nom, une éducation à l’écologie devrait aujourd’hui interroger les certitudes de celles et ceux qui la reçoivent, questionner les mécanismes de notre société. Que serait désormais, par exemple, un cours sur l’état de la biodiversité marine qui n’interrogerait pas notre modèle alimentaire ? Mais nous en sommes à mille lieux.

Or le temps presse, et nous insistons : une formation sérieuse aux questions écologiques doit faire partie du corpus élémentaire de connaissances dont chaque citoyen·ne en construction doit pouvoir disposer, quels que soient son cursus scolaire et la durée de ses études. Un·e citoyen·ne devrait désormais être capable de calculer même basiquement un bilan carbone ou un bilan énergétique pour faire ses choix de consommation, reconnaître un écosystème dégradé, savoir en identifier la cause et le remède, avoir une idée des grandes thèses des penseurs de l’écologie...

Grève mondiale pour le climat à Paris, 20 septembre 2019. © Émilie Massemin/Reporterre

« Les jeunes souffrent moins d’écoanxiété que d’éco-impuissance »

Le défi est urgent à relever avec les jeunes : il faut leur permettre de comprendre les enjeux importants du monde dans lequel ils vivent (sur le nucléaire, la géo-ingénierie, les pesticides, etc.) de façon à pouvoir engager leur avenir professionnel et personnel vers la réparation du monde. Car, nous le voyons dans nos classes, les jeunes souffrent moins d’écoanxiété que d’éco-impuissance : ce qui les mine, c’est leur sentiment de solitude face à un discours institutionnel en complet décalage avec la perspective sombre qui se profile devant eux.

Ce sont donc également nos modèles de réussite scolaire qu’il faut interroger : ceux qui construisent des aéroports et des centrales nucléaires, élaborent des montages fiscaux, inventent aujourd’hui des systèmes chimiques pour percer les nuages, etc. ne viennent-ils pas essentiellement de nos « filières d’excellence » ? Et à l’inverse, la voie professionnelle, si souvent dénigrée, ne devrait-elle pas être vue comme la carte maîtresse d’une société qui voudrait se transformer en profondeur, formant par exemple plus de paysan·nes, d’artisans combattant l’obsolescence programmée et la pétrochimie ?

Demain, vendredi 25 mars, ces jeunes feront à nouveau la grève scolaire. Nous appelons à les rejoindre massivement dans la rue. À cette occasion, nous engageons nos collègues enseignant·es, de la maternelle à l’enseignement supérieur, et plus généralement toutes celles et ceux qui font vivre au quotidien l’Éducation nationale — AED (assistants d’éducation en préprofessionnalisation), AESH (accompagnants des élèves en situation de handicap), Atsem (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles), chefs d’établissement, CPE Psyen (conseillers principaux et psychologues de l’Éducation nationale), etc. —, au-delà de l’interpellation des candidat·es à l’élection qui s’annonce, à libérer leur parole sur ces questions qui nous taraudent tou·tes.

L’écologie doit devenir un sujet dans l’éducation, avant, nous l’espérons, de devenir l’un de ses projets.

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