Les JO 2024 à Paris, une catastrophe écologique en Seine-Saint-Denis

Durée de lecture : 11 minutes

12 décembre 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



Les Jeux olympiques 2024 inquiètent les habitants de Seine-Saint-Denis. Des collectifs dénoncent une accélération des projets de destruction, de pollution, d’expulsion et de spéculation. Ils se mobiliseront dimanche 13 décembre. Reporterre passe au crible trois projets d’aménagement particulièrement décriés.

  • Reportage à Saint-Denis, Dugny et Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

« Les JO pour Paris, les dégâts pour la Seine-Saint-Denis » : dans le 93, la colère gronde contre les Jeux olympiques 2024, jugés insoutenables sur le plan écologique. Mardi 17 novembre, près de trente collectifs et cent cinquante personnes ont organisé un Toxic Tour pour dénoncer « l’héritage local empoisonné » que va laisser la compétition. « L’organisation des JO a été accompagnée d’un assouplissement des règles d’urbanisme, explique à Reporterre l’architecte Ivan Fouquet. Ces dérogations ouvrent la voie à des projets d’aménagement d’envergure. C’est une aubaine pour l’accélération du Grand Paris. »

Mardi 17 novembre, près de trente collectifs et cent cinquante personnes ont organisé un Toxic Tour pour dénoncer « l’héritage local empoisonné » que va laisser la compétition.

« Ces investissements gigantesques, dont se vantent les promoteurs des JO, cachent une longue liste de destructions, de pollutions, d’expulsions et de spéculation », expliquent les collectifs, qui regrettent aussi « l’absence totale de démocratie dans les processus de transformation urbaine ». Ils se mobiliseront de nouveau dimanche 13 décembre, à l’Aire des vents, à Dugny, un espace vert menacé par la construction du Village des médias.

À trois ans et demi des Jeux olympiques, Reporterre vous emmène à Dugny, mais aussi à Saint-Denis et à Aubervilliers, où trois projets d’aménagement sont accélérés par la grande messe du sport.

L’Aire des vents, à Dugny, balafrée pour accueillir des journalistes ?

Isayann, Kylian, Elvis et Brayan : « Dites bien qu’il ne faut pas couper nos arbres »

En cette journée de décembre, des risées de vent glacé soufflent sur les chemins bitumés de l’Aire des vents du parc Georges-Valbon, à Dugny. Les cèdres dansent au rythme des bourrasques, que de rares promeneurs et joggeurs bravent pour s’aérer. « Ce petit parc, nous y tenons », expliquent Isayann, Kylian, Elvis et Brayan, rencontrés devant le portillon de l’entrée. Les quatre adolescents dugnysiens, qui vivent dans les immeubles voisins, fréquentent les allées de l’Aire des vents depuis leur plus tendre enfance. « C’est pour nous l’endroit le plus proche pour nous retrouver et nous détendre, pour pique-niquer en famille, pour voir autre chose que du bitume. Mais on a entendu qu’ils voulaient le détruire… Si vous pouvez faire passer un message, s’il vous plaît, dites bien qu’il ne faut pas couper nos arbres. »

Bientôt, en effet, la quiétude de ce site, qui accueille chaque année la Fête de l’Humanité, sera brisée par les mugissements des bulldozers. L’Aire des vents va accueillir le village des médias des Jeux olympiques 2024. 6,5 hectares d’espaces verts seront artificialisés par la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo), qui a prévu de bâtir 700 logements pour répondre aux besoins des journalistes et des techniciens. L’installation se muerait ensuite en un écoquartier, avec la construction de 600 logements supplémentaires. Un « héritage des Jeux », selon la Solideo, qui promet aussi de compenser les terres bétonnées en « renaturant » des terres des Essences, une friche de treize hectares qui accueillera des épreuves de tirs des JO 2024.

Les opposants au projet s’inquiètent de ce futur héritage. « À qui profiteront ces logements ? Certainement pas aux Dugnysiens, puisque ce seront près de 80 % d’accession à la propriété et 20 % de logements sociaux haut de gamme ! Or ici, la majorité de la population a peu de moyens », s’insurge France Boulay, membre du Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE). Cet ancien conseiller municipal dugnysien ne voit pas non plus comment la ville de 10.000 habitants pourra absorber une augmentation d’environ « 40 % de sa population », étant donné que « 21 % de la population est au chômage et que la circulation routière est saturée ».

Et puis, « c’est une ineptie de construire dans un parc public, d’autant que nous sommes sur un corridor écologique, à quelques mètres d’une zone Natura 2000 », prosteste Valérie, membre du collectif Notre parc n’est pas à vendre. Les opposants à l’urbanisation du parc Georges-Valbon pensaient pourtant avoir fait le plus dur en 2015. La mobilisation citoyenne avait alors empêché le projet Central Park, qui voulait ériger 24.000 logements en amputant soixante-dix hectares de végétation.

« Le logiciel des élus et des promoteurs n’a malheureusement pas changé depuis, et les Jeux olympiques leur permettent de remettre leurs projets d’urbanisation sur la table, regrette Valérie. Pourtant, à deux pas de l’Aire des vents, il y a tout juste cinq ans, les États du monde entier ont adopté l’accord de Paris. » « Où sont passées les grandes promesses sur le climat ? Comment peut-on encore considérer les parcs publics comme des réserves foncières comme les autres ? », soupire-t-elle. Dans l’Aire des vents, de plus en plus de barrières sont installées, et des entrées sont fermées. Les promesses de vente d’une partie du parc à des investisseurs et promoteurs privés pourraient être signées dès le 17 décembre 2020. Les travaux pourraient commencer dès 2021. « Le rouleau compresseur est de plus en plus proche, mais nous n’abandonnerons pas », prévient la militante.

Les Jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers, détruits pour un solarium minéral et un espace de fitness ?

Depuis huit ans, Hocine s’occupe de sa parcelle au milieu des jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers

Depuis huit ans, Hocine bichonne son lopin de terre. Sur sa parcelle de 400 m2, au milieu des Jardins ouvriers des vertus, à Aubervilliers, le septuagénaire a bêché la terre, construit une cabane de ses mains, planté des fruits, des légumes et cinq arbres. « Trois figuiers et deux pruniers », précise le retraité. Ce jardin, c’est son « oxygène », son « coin de paradis », son « secret pour garder la santé », dit cet ancien commerçant, bonnet sur la tête. Tous les jours, il côtoie des chats, des lapins de garenne, des hérissons, des écureuils roux, des perruches et des renards. « Ce sont des voisins et des amis », sourit Hocine.

« C’est une chance inouïe dans le 93, où il y a trop de béton », souffle-t-il. En arrière-plan s’élèvent les immeubles de la cité des Courtillères. « À Aubervilliers, il n’y a que 1,3 m2 d’espace vert par habitant, contre dix recommandés par le schéma directeur de la région Île-de-France (Sdrif), observe Ziad Maalouf, propriétaire d’une parcelle voisine et qui débute en permaculture. C’est dire combien ces jardins, qui sont nés en 1935, sont précieux. »

Pourtant, depuis cet été, Hocine, Ziad et les autres jardiniers se font du souci. Sur les 26.000 m2 des Jardins des vertus, 10.000 m2 sont menacés de destruction par le projet de piscine d’entraînement olympique, une future gare du Grand Paris Express et des programmes immobiliers. « La mairie précédente nous avait assuré que les travaux de la piscine n’empiéteraient pas sur les jardins, raconte Ziad, membre du collectif de défense des Jardins des vertus. Quand Grand Paris Aménagement nous a montré le projet retenu, en juillet, nous sommes tombés des nues. »

« L’urbanisation des jardins a été permise par le nouveau PLUi de Plaine Commune, publié le 25 février 2020, et qui est truffé de contradictions sur l’avenir des jardins », dénonce Ivan Fouquet, architecte. Les cartes du règlement graphique et de l’orientation d’aménagement et de programmation (OAP) ouvrent les jardins à l’urbanisation, alors que l’OAP précise aussi que « les jardins (…) du fort d’Aubervilliers sont à préserver ».

« En soi, le projet de piscine n’est pas le problème, observe Ivan Fouquet. Elle pourrait tenir hors des jardins, à l’emplacement du parking existant. Mais c’est une extension de son programme qui vient détruire inutilement les jardins ouvriers. » Cette extension comprend un solarium minéral et végétal de 2.000 m², « un espace de fitness et de cardio-training ainsi qu’un village finlandais comportant saunas et hammams ». « Quelle est l’utilité de ces équipements dans une ville où le taux de pauvreté est de 44 % ? », interroge Ziad. « Le plus drôle, poursuit-il, est que Nicolas Chabanne, l’architecte responsable du projet, revendique une construction “écoresponsable”. Mais à quoi bon utiliser des procédés écoresponsables si c’est pour bétonner des terres maraîchères ? »

Grand Paris Aménagement a proposé aux jardiniers de compenser les surfaces de jardins détruites en remettant en culture des parcelles en friche et en détruisant une surface boisée de 11.536 m2 pour créer de nouveaux jardins. « La vie ne se compense pas, surtout dans un contexte d’urgence climatique. Quand on abat des centaines d’arbres, ce n’est pas de la compensation, c’est de la destruction », s’emporte Ziad. Les travaux de terrassement doivent démarrer début mars 2021 et balayer dix-neuf des quatre-vingt cinq parcelles. La livraison du centre aquatique est prévue pour l’été 2023. Les travaux de la future gare de la ligne 15 du Grand Paris Express, prévue pour 2030, devraient engloutir quinze autres parcelles. « Nous demandons la révision de ces projets, qui ne sont, en l’état, qu’un cheval de Troie pour artificialiser ces jardins et construire des hôtels, des bureaux et des logements », dit Ivan Fouquet.

Les élèves du groupe scolaire Pleyel-Anatole France, asphyxiés pour que les sportifs puissent arriver à l’heure au Stade de France ?

Les enfants scolarisés au sein du groupe scolaire Pleyel Anatole France sont mis en danger par la construction d’un échangeur

Il est 16 h 30, et les élèves du groupe scolaire Pleyel-Anatole France, à Saint-Denis, gambadent vers la sortie. Des sourires se dessinent sur leurs bouilles quand ils reconnaissent leurs proches, qui les soulagent du poids de leurs cartables. Un peu en retrait, Hamid Ouïdir, dont les deux enfants sont scolarisés dans l’établissement, se fait du mouron : « Ici, sept cents élèves de maternelle et de primaire passent neuf ans de leur vie, de trois à douze ans. Pourtant, c’est l’endroit qui a été choisi pour installer des bretelles autoroutières », glisse-t-il, amer.

En octobre 2020, la justice administrative a en effet validé la construction d’un échangeur à proximité du groupe scolaire, pour desservir le futur « Village des athlètes », qui concourront lors des Jeux olympiques 2024. Les sportifs pourront ainsi arriver à l’heure au Stade de France ou au futur stade aquatique olympique. Mais à quel prix ? « Le quartier est déjà pollué et envahi de voitures, mais ,comme si ça ne suffisait pas, deux nouvelles bretelles d’insertion et de sortie de l’A86 vont être construites », explique Hamid Ouïdir, membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves du 93 (FCPE 93). Ces deux axes s’ajouteront aux deux bretelles déjà existantes à proximité de Carrefour Pleyel, et une troisième doit être transformée en voie à double sens. « Le groupe scolaire va être pris en étau », alerte le parent d’élève.

En mai, la cour administrative d’appel de Paris avait suspendu la déclaration d’intérêt général des travaux de l’échangeur, en raison de leurs « conséquences sanitaires négatives » et de leur « impact au niveau de la dégradation de la qualité de l’air ». Mais la même instance, cinq mois plus tard, a considéré que dans l’ensemble, le projet allait améliorer la qualité de l’air, même si elle reconnaît que certains sites, dont le groupe scolaire Pleyel-Anatole France, sont concernés par une aggravation. Elle a aussi considéré que le projet relevait bien de l’intérêt général en raison de ses « avantages socio-économiques ».

Pourquoi un tel revirement ? Parce que, comme l’a analysé Jade Lindgaard dans Mediapart, ce projet d’échangeur de l’autoroute A86 va permettre la fermeture des bretelles d’accès à l’autoroute A1, au niveau de la porte de Paris. La disparition de ces bretelles va ouvrir la voie aux investisseurs publics et privés, qui vont pouvoir construire un nouveau quartier de bureaux et de logements. C’est en étudiant l’ensemble de ces projets que la justice estime que la dégradation de l’air sera « globalement » moindre et ses « avantages socio-économiques » d’intérêt général.

Pour Hamid Ouïdir, les enfants du groupe scolaire Pleyel-Anatole France sont victimes « d’une discrimination environnementale », à l’heure « où Paris fait l’inverse et réduit la circulation aux abords de ses écoles ». Selon le rapport de l’Unicef Pour chaque enfant, un air pur, les enfants sont les premières victimes de la pollution, « en raison notamment de l’immaturité de leurs organismes et de la fréquence à laquelle ils respirent (une fois et demie plus élevée que celles des adultes) ». Ainsi, « un grand nombre de pathologies qui prennent racine dès l’enfance et même dès le stade fœtal (asthme, allergies, eczéma, syndromes dépressifs, diabètes, obésité…) sont directement liées à la pollution de l’air ».

« Soyons clairs : avec ce projet, on dit clairement aux enfants de Saint-Denis que leur vie est moins importante que les JO 2024 ou les intérêts des investisseurs », s’indigne Hamid Ouïdir. « Pour protéger leurs enfants, des parents parlent déjà de les changer d’école, vers le privé, voire de déménager », regrette le parent d’élève, qui ne veut pas se résoudre à faire pareil : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’on va paupériser cette école. Que les familles les plus pauvres, celles qui ne pourront pas faire autrement, vont être obligées d’emmener leurs enfants tous les matins dans une école en sachant que l’environnement dans lequel ils vont étudier va les rendre malades ? » Pour obtenir une évolution du projet, l’association de riverains Vivre à Pleyel et l’association de parent d’élève ont décidé de se pourvoir en cassation.

Hamid Ouïdir : « Avec ce projet, on dit clairement aux enfants de Saint-Denis que leur vie est moins importante que les JO 2024 ou les intérêts des investisseurs »




Lire aussi : JO 2024 : la colère des habitants de Saint-Denis, oubliés des projets de renouveau urbain

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
. chapô : Ziad Maalouf, propriétaire d’une parcelle des Jardins ouvriers des vertus et qui débute en permaculture.
. carte : © Gaëlle Sutton/Reporterre

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