« Les Sentinelles », ces femmes et ces hommes empoisonnés par les toxiques et les pesticides

8 novembre 2017 / Pascale Solana (Reporterre)



Dans le documentaire « Les Sentinelles », Pierre Pézerat a rencontré des victimes de l’amiante et des pesticides, « sentinelles » malgré elles de la dégradation de l’environnement. Le film sort en salle le 8 novembre. Un film grave et fort.

Pour les scientifiques, les sentinelles écologiques désignent des espèces dont la sensibilité sert d’indicateur précoce des changements de l’environnement d’un écosystème. Elles les révèlent par des signes cliniques visibles de l’altération de leur physiologie, par la présence d’anticorps, voire par leur mort. Un arbre qui jaunit trop tôt, une truite mal en point… Dans le documentaire Les Sentinelles, en salle le 8 novembre, les sentinelles sont des femmes et des hommes empoisonnés par leur travail. Le film raconte comment et pourquoi ils et elles en sont arrivés là, quelle est leur lutte, comment l’histoire se répète. À sa façon, le film a aussi un rôle de sentinelle.

Pierre Pézerat, le réalisateur du film, rend hommage aux lanceurs d’alerte, dont Henri Pézerat, son père. Éminent toxicologue (1928-2009), chercheur au CNRS, Henri Pézerat fut parmi les premiers à dénoncer dans les années 1970 depuis son laboratoire de Jussieu, à Paris, le scandale de l’amiante, dont l’usage sera autorisé en France jusqu’en 1997. Et ce malgré la dangerosité connue dès les années 1930 de ce matériau. Précurseur de la toxicologie de l’environnement, avec sa compagne Annie Thébaud-Mony chercheuse à l’Inserm et spécialiste de santé publique, Henri Pézerat s’est engagé pour interdire l’amiante et aider les victimes à faire reconnaître leurs droits.

Le récit des Sentinelles s’étire sur une quarantaine d’années. Il réunit des gens qui, d’ordinaire, ne sont pas voués à se rencontrer — des ouvriers, des paysans et des scientifiques. On entre dans sa première partie par la porte de l’usine Amisol, près de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), fermée en 1974, accompagné d’une ex-ouvrière du tissage qui a travaillé et respiré l’amiante « comme de la neige ». De Michelin à Eternit en passant par les chantiers navals de Saint-Nazaire s’écrit le même scénario, avec les mêmes profils de victimes — des ouvriers modèles —, la menace du chômage, les enjeux économiques…

« Qu’est-ce qu’on peut faire de ce malheur ? Du larmoyant ou une arme pour lutter ? » 

La deuxième partie du film s’ouvre sur un autre monde. La campagne et la cuve du pulvérisateur de Paul François, agriculteur gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, l’herbicide qu’elle contenait. Le lien avec l’usine et l’amiante ? Les usages massifs, les toxicités connues, la désinformation organisée appelée « culture du doute ». Bref, un remake du scandale de l’amiante, mais en pire, comme le dénonce Henri Pézenat et ses amis, scientifiques, juristes, militants, avec encore plus de victimes attendues.

De l’amiante aux pesticides, la reconnaissance de la maladie professionnelle est difficile, voire impossible. « 355.000 nouveaux cas de cancer par an, moins de 0,5 % reconnus en maladie professionnelle », selon Annie Thébaud-Mony. Prouver la corrélation entre produit, maladie, responsabilité est très compliquée : au pénal, il n’y a pas eu de responsabilité dans l’affaire Amisol, par exemple. Enfin, le parcours est long. Paul François a osé porter plainte : 8 ans à se battre contre le cancer, 6 contre le fabricant de pesticides, la multinationale Monsanto. La caméra de Pierre Pézerat est là, dans les moments forts de ses actions en justice. Elle tourne encore, lors du Tribunal international Monsanto à La Haye en 2016, événement citoyen au cours duquel des victimes du monde entier se sont rassemblées pour témoigner et pour faire reconnaître le crime d’écocide au plan juridique. Mis bout à bout, ces témoignages, celui de Jean-Marie Birbès, ancien d’Eternit dans le Tarn, celui des survivants ou des familles de victimes de l’amiante, celui des ex-salariés de la coopérative agricole Bretonnes Nutréa-Triskalia intoxiqués en 2009 et encore celui de malades des pesticides de l’association Phytovictimes en nombre croissant, forment une même histoire. Elle conduit le spectateur à s’interroger, comme le surtitre du film : combien de temps encore va-t-on se laisser empoisonner ?

Les Sentinelles est un film grave, mais il évite le pathos. « Qu’est-ce qu’on peut faire de ce malheur ? Du larmoyant ou une arme pour lutter ? » demande Josette Roudaire, ancienne d’Amisol. Le documentaire n’en prend que plus de force, une force émotionnelle, fidèle à la dignité des victimes qu’on voit tour à tour témoigner, batailler, se retrouver pour obtenir justice, mais aussi pour fêter et continuer de vivre.




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Lire aussi : Lanceur d’alerte : comment informer, comment se protéger ? Le guide de Reporterre

Source : Pascale Solana pour Reporterre

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