« Les forêts sont un bien commun, on ne peut pas les laisser aux industriels »

Durée de lecture : 6 minutes

23 juillet 2020 / Entretien avec Mathilde Panot



La députée insoumise Mathilde Panot a présenté le 22 juillet une proposition de loi encadrant plus sévèrement les coupes rases pour ne pas « laisser aux mains des industriels un bien commun essentiel à notre survie ».

Mathilde Panot est vice-présidente du groupe parlementaire la France insoumise.

Mathilde Panot.

Reporterre — Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux forêts ?

Mathilde Panot — Rappelons que dans le programme de la France insoumise il y a un livret thématique sur les forêts. Puis, à la suite du livre de votre collègue Gaspard d’Allens, Main basse sur nos forêts et du film de François-Xavier Drouet Le temps des forêts, on a lancé une commission d’enquête citoyenne sur les forêts en septembre 2019. Elle regroupe des députés et sénateurs de différents bords, le collectif SOS forêt avec un certain nombre d’associations environnementales, des citoyens engagés et l’intersyndicale de l’Office national des forêts. On a fait plusieurs déplacements dans le Morvan, sur le plateau de Millevaches, dans la forêt d’Orléans et une quarantaine d’auditions de chercheurs, forestiers, coopératives citoyennes.



Quel est le but de cette commission d’enquête citoyenne — qui n’est donc pas une commission d’enquête « officielle » ?

L’idée est qu’aujourd’hui la forêt française est à la croisée des chemins, comme l’a été l’agriculture dans les années 1950-1960. C’est-à-dire que, dans les années à venir, il va falloir choisir entre le modèle industriel d’exploitation des forêts ou un modèle pérenne de sylviculture douce, qui respecte la multifonctionnalité des forêts. Et ce choix doit être un choix démocratique. Il est hors de question qu’on laisse faire le marché et qu’il n’y ait pas de débat démocratique sur cette question. Sinon, on est devant une catastrophe majeure pour notre pays.

L’enjeu de cette commission d’enquête citoyenne est de faire une proposition de loi cadre sur la forêt pour montrer qu’il y a une alternative à l’industrialisation. Et puis, la députée La République en marche Anne-Laure Cattelot a été chargée par le gouvernement de faire un rapport sur la question des politiques forestières. Donc il s’agit de faire pression sur cet exécutif qui veut démanteler le service public forestier et laisse les forêts se faire happer par des sociétés transnationales privées.



Pourquoi la problématique des forêts vous parle-t-elle politiquement ? Quelles idées vous permet-elle de défendre ?

La forêt est à la croisée d’énormément d’enjeux. L’enjeu climatique (les forêts sont des puits de carbone), la biodiversité, les grands projets inutiles aussi — je pense au projet de Montagne d’or bis en Guyane. On peut pointer du doigt Bolsonaro sur l’Amazonie mais la France n’est pas plus exemplaire et permet une déforestation terrible. Il y a, aussi, un enjeu démocratique, ainsi qu’un enjeu social très fort : on dénombre déjà une cinquantaine de suicides à l’ONF, une baisse des effectifs constante depuis plusieurs années et on apprend qu’en septembre va passer la loi Asap qui va détricoter encore le service public forestier.

Donc, la forêt est à la croisée de l’urgence climatique, sociale et démocratique. Économique aussi d’ailleurs ! L’aberration est qu’on a favorisé les grosses scieries, provoquant la disparition catastrophique des petites, et que quand on coupe du bois en France, il est envoyé ensuite en Chine, pour revenir chez nous sous forme de parquets ou de meubles.

Au loin, une coupe rase dans le Morvan.



Pourquoi commencer par cette proposition d’encadrement des coupes rases ?

La coupe rase est le symbole de l’industrialisation de la forêt. L’industrialisation est fondée sur un triptyque : coupe rase, puis plantation, et monoculture. À la fin, vous pouvez appeler forêt un champ d’arbres. Mais un champ d’arbres n’est pas une forêt ! En France, on a 136 essences différentes d’arbres. Dès que vous encadrez strictement les coupes rases, vous mettez un frein à l’industrialisation de manière très forte.

La France est très en retard sur cette question. En Suisse, l’interdiction stricte des coupes rases date de 1876. En Allemagne et en Autriche, elle est aussi encadrée depuis longtemps.

Dans le Morvan, 50 % des forêts de feuillus, diversifiées, ont été remplacées par des forêts de résineux en monoculture. Regardez sur des photos satellite le Morvan à l’automne : vous avez les différentes couleurs — rouge, jaune — et puis vous avez des taches vertes foncées, qui sont une monoculture. Parfois, cela prend une colline entière. Il faut imaginer que comme les arbres ont tous le même âge, du jour au lendemain cette colline va se faire raser entièrement. Les habitants y sont très sensibilisés, ils vivent cela de manière très forte.

Mais, ailleurs, le grand public a l’impression que forêt française ne va pas si mal que cela. On dit que la surface de la forêt augmente, mais on ne parle pas du vrai sujet qui est la malforestation en France. Donc, je veux que ce débat soit porté politiquement, et pas que par des experts. Il faut qu’une décision collective soit prise, sinon on laisse aux mains des industriels un bien commun essentiel à notre survie.



Vous êtes dans l’opposition, avez-vous une chance que cette proposition de loi aboutisse ?

On a un point d’appui important, c’est que la Convention citoyenne pour le climat a mis dans ses propositions l’encadrement des coupes rases. Emmanuel Macron a dit « on prend tout », donc très bien : prouvez-le. Il y a aussi une forte mobilisation citoyenne. En plus de cela, Anne-Laure Cattelot devrait rendre son rapport au gouvernement bientôt et elle s’est mobilisée sur la question des coupes rases à propos de la forêt de Mormal (Nord), près de chez elle.

Et puis, la proposition de loi n’est pas signée que par la France insoumise. Il y a plusieurs personnes du groupe Écologie Démocratie Solidarité qui la signent — Annie Chapelier, Jennifer de Temmerman, Albane Gaillot, Sébastien Nadot — ainsi qu’Elsa Faucillon, du groupe communiste, Valérie Petit, du groupe Agir ensemble et Frédérique Dumas, du groupe Liberté et Territoires.

Tout cela permet d’avoir des points d’appui, car on connaît ce gouvernement : il ne bouge que par rapport de forces.

La forêt est à la croisée de l’urgence climatique, sociale et démocratique.



Reporterre a eu connaissance d’un document interne de Fransylva, la Fédération des syndicats de forestiers privés. Il propose aux présidents de syndicats de forestiers une « stratégie commune » contre les actions anti-coupes rases. Les partisans de l’industrialisation se sentent-ils menacés ?

C’est une preuve de leur panique. Quand j’avais été dans le Limousin, j’avais aussi auditionné les acteurs industriels. Ils ont réagi comme s’ils craignaient des mesures alors que c’est assez clair que je suis de l’opposition. Les industriels voient qu’il y a un mouvement assez puissant dans la société pour refuser les coupes rases. Je reçois des courriers, après des visites de terrain et en réaction à notre travail, qui montrent qu’ils sont extrêmement attentifs à ce qui se passe et qu’ils sont très inquiets qu’on leur enlève la méthode qui leur permet d’industrialiser.

  • Propos recueillis par Marie Astier




Lire aussi : La coupe rase, une aberration écologique qui menace nos forêts

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : coupe rase suivie de plantation à Saint-Victor-Montvianeix en Auvergne, France. © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons
. Portrait transmis par l’équipe de Mathilde Panot.
. Ballade Saint-Gobain. Jean-Maël Cordier / Flickr
. Coupe rase dans le Morvan. © Roxanne Gauthier/Reporterre

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