Les œufs de plein air, une production encore très industrielle

13 juin 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Les grandes enseignes de distribution promettent la fin de l’élevage des poules en cage au profit du plein air, voire du bio. Derrière ces annonces, il y a la réalité d’une filière prisonnière de ses structures intégrées, que le bio et le plein air ne transforment pas radicalement.

Depuis un an, les annonces se succèdent : Monoprix ne vend plus d’œufs de poules élevées en cage depuis avril 2016 ; Carrefour s’y engage à partir de 2020 pour sa marque, et 2025 pour la totalité de son rayon ; idem pour Leclerc, Intermarché et les supermarchés Match ; le Groupe Casino est plus ambitieux et promet 2020 pour toutes ses enseignes Casino, Leader Price et Franprix ; Lidl promet 2025 partout dans le monde ; Auchan table plutôt sur 2022. Les fabricants de surgelés Picard et Thiriet ont suivi le mouvement, de même que les grands noms de la restauration collective (Sodexo, Elior par exemple), de la restauration tout court (McDonald’s n’utilise plus d’œufs batterie depuis mai 2016, Ikea et Subway avaient déjà arrêté), ou de l’hôtellerie (Marriott International, Hôtels Hilton, Hyatt Hotels, Accor). Un petit bouleversement, alors que la France est le premier producteur d’œufs de l’Union européenne et que 68 % des poules y sont élevées en cage.

La liste méticuleusement tenue par l’association L214 des « distributeurs et sociétés ayant banni les œufs de batterie » ne cesse de s’allonger. « On ne s’attendait pas à un tel succès, raconte Brigitte Gothière, porte-parole et fondatrice de l’association de protection animale. Notre vidéo montrant les conditions de vie des poules en cage d’un élevage de l’Ain a joué, je pense que la grande distribution ne voulait pas se voir associée à ces images d’animaux maltraités. » L’association se veut le relais d’une « demande sociétale forte », estime sa porte-parole. Elle s’appuie notamment sur un sondage indiquant que 90 % des personnes interrogées souhaitaient une interdiction des cages au profit du plein air. « Notre objectif, c’est 0 % de poules élevées en cage », indique-t-elle.

Un objectif en passe d’être atteint ? Pas tout à fait. D’abord, il faut clarifier les termes. La plupart des enseignes se sont engagées à arrêter de vendre des œufs issus de poules en cage (code 3 sur l’œuf). Les « alternatives » sont alors les œufs au sol (code 2, les poules sont dans des poulaillers fermés sans accès à l’extérieur), puis les œufs plein air (code 1 — qui inclut également les œufs Label rouge, au cahier des charges particulier), et enfin les œufs bios (code 0). « Pour nous, l’alternatif, c’est le bio et le plein air », précise Philippe Juven, président du CNPO (Comité national pour la promotion de l’œuf), qui représente la filière œufs. Dans cette optique, « les œufs au sol » ne devraient donc pas être privilégiés.

La transition n’est pas pour tout de suite 

Surtout, face aux demandes des enseignes, le CNPO a fait ses calculs : il propose de passer à 50 % d’œufs « alternatifs » d’ici 2025. Aujourd’hui, sur environ 47 millions de poules pondeuses, 32 millions sont en cages aménagées (soit 68 %) et 15 millions dans d’autres modes d’élevage : sol (7 %), plein air (12 %), Label rouge (5 %), bio (8 %). « Pour répondre à la demande de la grande distribution, il faut que 10 millions de poules supplémentaires passent en alternatif », explique Jean-Michel Schaeffer, président de la Confédération française de l’aviculture. « La filière se fixe un objectif de 50 % d’œufs alternatifs, mais on est déjà à 32 % aujourd’hui, le pas n’est pas bien grand », regrette Brigitte Gothière, de l’association L214.

En France, seuls 46 % des œufs sont consommés par les particuliers sous forme « d’œufs coquille » — c’est-à-dire les œufs sous leur forme classique. Pour le reste, 14 % le sont par la restauration hors domicile — toujours sous cette forme, et 40 % sont consommés sous forme « d’ovoproduits » — c’est-à-dire d’œufs déjà cassés et prêts à l’utilisation, les blancs et jaunes pouvant être mélangés ou séparés, déjà cuits, séchés, congelés, etc. Ils servent avant tout à l’agroalimentaire et à la restauration. Le marché de l’œuf vendu aux particuliers est donc loin de représenter la totalité du marché. Et sur le reste, la pression des consommateurs, qui parfois n’imaginent même pas l’existence des ovoproduits, est moins pressante. Ces derniers pourraient d’ailleurs être les prochaines cibles des associations de défense des droits des animaux.

En attendant, la transition n’est pas pour tout de suite. Le CNPO demande un délai — 2025 au lieu de 2022 — et une aide financière. « Entre 2010 et 2012, les éleveurs ont déjà investi 1 milliard d’euros pour mettre les cages aux normes européennes. Cela avait été débattu avec les distributeurs. Et là, la grande distribution nous prend à la gorge en demandant d’arrêter des cages. Mais nous ne pouvons pas réinvestir tout de suite, on vient de prendre des emprunts sur 15-20 ans », explique Jean-Michel Schaeffer. Le CNPO propose la création d’un fonds de 100 millions d’euros afin d’aider les agriculteurs à rembourser ces emprunts, pour qu’ils puissent ensuite investir à nouveau, dans le plein air cette fois-ci. La grande distribution est priée de mettre la main à la poche, via une cotisation qui serait prélevée sur la vente des œufs.

La filière traîne donc des pieds. Philippe Juven, lui-même éleveur de pondeuses en cage, fait les comptes : « Pour les œufs alternatifs, les investissements sont plus importants. De 40 euros par poule en plein air environ, contre 25 euros pour la cage. Les bâtiments coûtent plus cher, la consommation de nourriture est plus importante. Et en bio, l’aliment est deux fois plus cher. Alors je vais commencer par rembourser mes emprunts, puis on verra pour passer à l’alternatif. »

« Les producteurs se trouvent dans un système intégré »

Mais d’autres ont flairé la bonne affaire. La coopérative agricole Terres de Sud, dans le Sud-Ouest, compte 40 adhérents produisant des œufs. « Beaucoup de nouveaux producteurs nous contactent. On espère doubler notre production d’ici trois à quatre ans, annonce Philippe Thierry, son responsable des productions animales. Nous, on ne fait que du plein air et du bio depuis 17 ans. On n’est pas des opportunistes. Mais d’autres coopératives qui n’en faisaient pas veulent s’y mettre. »

Terres de Sud fonctionne avec des contrats à trois parties : le producteur, la coopérative et le centre de conditionnement et de vente des œufs, sous la marque « Œuf de nos villages ». La coopérative propose des bâtiments à l’éleveur et l’aide à les financer, puis lui fournit l’aliment des poules et une assistance technique. Le conditionneur rachète les œufs aux producteurs puis les calibre, les met en boîte, fait le marketing, et les vend à la grande distribution. Une organisation similaire à celle du reste de la filière. « Ce sont, soit des organisations de production privées, soit des coopératives, qui organisent la production et approvisionnent des éleveurs en poussins et en aliments », confirme Philippe Juven.

La filière apparaît assez concentrée. Selon les chiffres de l’Itavi, l’Institut technique de l’aviculture, seulement 7 couvoirs pour toute la France fournissent les poussins à 450 élevages de « poulettes » (jeunes poules), ensuite envoyées vers 2.800 élevages de poules pondeuses.

« Les producteurs se trouvent dans un système intégré, ils ne contrôlent ni l’approvisionnement en poulettes et aliment ni la partie commerciale. Je n’en ai jamais rencontré un qui était content de ce système, mais les producteurs y sont enfermés parce qu’ils font des investissements sur 15, 20 ans », affirme Damien Lalardy. Lui est éleveur bio dans le Lot-et-Garonne, et président d’un groupement d’éleveurs, Biogalline. Les membres de ce groupement emballent et commercialisent eux-mêmes leurs œufs. « On les vend 18, 19 centimes l’unité contre 13, 14 centimes pour des œufs bios en filière intégrée », explique-t-il.

Chez lui, tout l’aliment donné aux poules vient de sa ferme ou de celles des voisins. Il entretient deux poulaillers de 3.000 poules chacun. « On fait attention à ce qu’ils soient espacés de plusieurs centaines de mètres. Et on ne fait que du bio. Alors que dans le département, il y en a qui ont 18.000 poules pondeuses, dans des bâtiments de 3.000, mais collés les uns aux autres. Il y en a aussi qui, sur la même exploitation, font à la fois du bio et du conventionnel. Mais ce n’est pas cohérent », estime-t-il. Le plein air comme le bio ne changent pas le système économique concentré de la filière, « ni la qualité de vie de l’éleveur », poursuit le paysan. Même le CNPO et le Synalaf (Syndicat des filières avicoles) ont appelé en septembre 2016 à « modérer la taille des nouveaux élevages de pondeuses bio », notant que « certains sont nettement supérieurs aux 12.000 poules préconisées par bâtiment. »

« Les poules sont des animaux forestiers »

Et la qualité de vie des poules ? Les poules en cage peuvent être jusqu’à 13 par mètre carré, contre, en plein air, 9 poules par mètre carré pour l’intérieur et 4 mètres carrés par poule à l’extérieur.

« Mais il est vrai que l’accès plein air n’est pas toujours parfait », reconnaît Agathe Gignoux, du CIWF France (Compassion in World Farming). Les grandes étendues d’herbes ne suffisent pas à attirer ces animaux craintifs dehors. « Les poules sont des animaux forestiers », rappelle Johanne Mielcarek, elle aussi porte-parole chez L214. Or les élevages plein air « concentrent plusieurs milliers d’oiseaux, et ne donnent souvent accès qu’à des terrains nus, au mieux herbeux, ce qui n’encourage pas les animaux à sortir, car ils ne peuvent pas se percher et se cacher », note-t-elle, rappelant tout de même que la cage est bien pire.

« Il faut que l’éleveur crée quelque chose pour que l’animal sorte, explique Damien Lalardy. Il faut des arbres, de l’ombre, c’est la base. Après, il y a des éleveurs qui lâchent leurs poules tard dans la journée parce que les poules qui sortent dehors, cela peut changer la couleur de l’œuf et faire perdre en rentabilité. Par expérience, je sais que chaque lot de poules a sa sensibilité : certains sont timides, d’autres sortent plus. Mais j’ai dû enfermer mes poules pendant la grippe aviaire. Cela les a terriblement stressées — jamais plus. »

« Sortir du système cage, c’est déjà un grand mieux, souligne tout de même Agathe Gignoux. Pour des gens qui jusqu’à présent n’étaient pas du tout sensibilisés à cette question, c’est une avancée certaine. On avance à petits pas. » De petits pas qui concernent aussi d’autres espèces. Les campagnes des associations pour la fin des cages se tournent vers les truies, canards, lapins, oies et cailles, eux aussi élevés en cage dans l’Union européenne.




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Pixabay (CC0)
. batteries : Wikimedia (ITamar K./CC0)
. poules blanches : Pixabay (CC0)
. poules extérieur : Pixabay (CC0)

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