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Culture et idées

Les stratégies d’Aurélie Trouvé contre le capitalisme

Les Gilets jaunes sur les Champs-Elysées, le 1er décembre 2018.

L’ex-porte-parole d’Attac Aurélie Trouvé attise l’idée d’une coalition arc-en-ciel mêlant action directe, création d’alternatives et participation aux institutions politiques. Une vision stratégique pour la gauche qui se veut inclusive, mais conserve l’État comme acteur politique central et sa conquête comme objectif.

« La violence première est celle de l’exploitation du travail, de l’impunité des évadés fiscaux ou des agresseurs sexuels, de la répression et des bavures policières » : cette justification de l’autodéfense populaire face aux oppressions n’est pas tirée des écrits du philosophe libertaire Peter Gelderloos (Comment la non-violence protège l’État, Libre), de la philosophe féministe Elsa Dorlin (Se défendre. Une philosophie de la violence, La Découverte) ou d’un quelconque tract anarchiste, mais du Bloc arc-en-ciel, le dernier ouvrage d’Aurélie Trouvé, jusqu’à récemment porte-parole d’Attac France. Certes, l’autrice n’appelle pas explicitement à l’insurrection à venir, mais qualifier « la diversité des formes d’organisation et des tactiques », revendiquée par les mouvements insurrectionnels, d’« atout stratégique majeur », marque un pas qu’Attac n’aurait peut-être pas franchi cinq ou dix ans plus tôt. 

Et pour cause. Le paysage politique a radicalement changé durant les années 2010, avec, dans le cas français, une accélération dans la seconde moitié de la décennie. Ce basculement a eu lieu sous les quinquennats de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Pour les lecteurs férus d’histoires militantes et révolutionnaires, le livre d’Aurélie Trouvé semblera n’apporter aucun élément neuf sur le sujet. Et pourtant, il témoigne d’un fait historique : l’acceptation par une partie des organisations associatives, syndicales, voire politiques, sous l’autoritarisme présidentiel et les gaz lacrymogènes, de l’idée de la diversité des tactiques.

Lors de la marche climat du 21 septembre 2019.

En lisant Le bloc arc-en-ciel, on mesure à quel point le gouvernement d’Emmanuel Macron a été violent — et combien, face à cet inhabituel degré de répression, le mouvement social français a dû se réinventer. Pour son bien ; comme le note Aurélie Trouvé, « la faiblesse de la gauche dans les urnes » que l’on constate tous « est [pourtant] contemporaine d’une certaine vitalité retrouvée des mouvements sociaux et des réseaux de résistance et de solidarité ». Pour l’illustrer, l’autrice égrène les différentes batailles du conflit social de ces dernières années : des échecs riches d’enseignements — la loi Travail, ses cortèges de tête et Nuit Debout en 2016, les communes étudiantes et la longue grève des cheminots en 2018 —, des demi-succès — le report sine die de la réforme des retraites en 2020 —, mais aussi de vraies victoires : l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ou le retrait de la taxe carbone sous la pression des Gilets jaunes.

L’irruption de ces derniers et de leurs pratiques spontanément combatives ainsi que la médiatisation des violences policières à leur encontre changèrent complètement la donne du paysage militant français. Devant une telle intensité de la lutte, les organisations de gauche traditionnelles furent sommées de se repositionner stratégiquement ; ce fut notamment l’enjeu du contre-sommet du G7 à Biarritz, à l’été 2019. Et c’est pourquoi l’on peut lire aujourd’hui, sous la plume d’Aurélie Trouvé, que « le moment est venu de passer des résistances à l’offensive [et de] rassembler autour d’un projet à la hauteur de la radicalité des enjeux de la période », à l’image de la Rainbow Coalition — le fameux « bloc arc-en-ciel » qui donne son titre à l’ouvrage — que formèrent à Chicago, en 1969, les Black Panthers afro-américains, les Young Lords latino-américains et les Young Patriots, des prolétaires blancs venus du sud des États-Unis.

Convergence des luttes

Une première ébauche de ce bloc arc-en-ciel a vu le jour l’an dernier, en plein premier confinement contre la pandémie de Covid-19, avec la naissance du collectif Plus jamais ça !, dont Attac France fait partie des huit premiers signataires. Depuis, on a vu les membres du collectif incarner la « stratégie politique radicale et inclusive » qu’appelle de ses vœux Aurélie Trouvé en s’investissant dans des luttes qui, politiquement ou sociologiquement, ne les auraient pas concernés quelques années plus tôt, à l’exemple de la défense de la papeterie La Chapelle-Darblay associant ouvriers et écologistes. « Merci Macron ! » serait-on tenté de dire au vu de cette fameuse convergence des luttes tant désirée par le mouvement social.

Toutefois — et c’est là son intérêt —, Le bloc arc-en-ciel soulève plus de questions qu’il n’avance de réponses. D’un point de vue stratégique, l’alliance de circonstances que propose Aurélie Trouvé face à la droite et l’extrême-droite mérite discussion. On mesure les zones d’ombres du livre aux références qu’il mobilise. Comme beaucoup d’auteurs militants ces dernières années, l’essayiste s’appuie sur la thèse du politologue marxiste étasunien Erik Olin Wright, qui, envisageant les stratégies anticapitalistes possibles pour le XXIᵉ siècle, en distinguait trois sortes : une stratégie de rupture et de confrontation brutale à l’ordre dominant — les Gilets jaunes — ; une autre, « interstitielle », de fissures à l’intérieur du système — les Amap et autres coopératives — ; et la dernière, « symbiotique », de participation critique aux institutions — les partis politiques de gauche. Wright avançait qu’une lutte réussie jouait sur les trois tableaux. Trouvé souscrit pleinement à cette thèse, qu’elle résume elle-même à grands traits, lorsqu’elle écrit « Hors et dans les institutions : c’est ainsi que nous pourrons réancrer la justice partout ».

On sent cependant sa préférence aller vers les deux dernières stratégies, la première leur servant d’appui, car elle vise explicitement, comme Frédéric Lordon qu’elle cite abondamment, « la conquête du pouvoir ». Or, cette stratégie d’apparence léniniste pose question. D’une part, comme le remarque Jérôme Baschet dans son essai Basculements, rien ne garantit la neutralité de l’État ; celui-ci, même avec un gouvernement de gauche, peut toujours servir le capitalisme, à tout le moins une économie productiviste.

L’écrasement de l’insurrection spartakiste en 1919 par un gouvernement socialiste allemand, tel que l’a décrit Charles Reeves dans Le Socialisme sauvage (L’Échappée), en est un bon exemple. D’autre part, croire que la conquête de l’État suffira seule à protéger les acquis de la lutte d’une réaction conservatrice est aller vite en besogne ; rappelons-nous les précédents de la République espagnole, matée par Franco et son régime quasi-fasciste, ou du gouvernement chilien de Salvador Allende, renversé par un coup d’État d’inspiration néolibérale.

Et les alternatives à l’État ?

Enfin, on peut contester le programme politique qu’esquisse Aurélie Trouvé dans la dernière partie de son essai. Intitulé « Planifier, relocaliser, socialiser », il ressasse les thèmes habituels de la gauche sous le néolibéralisme, à savoir le retour à l’État-providence né de la Résistance. Certes, ce sont là de bonnes choses pour combattre le capitalisme, mais est-ce là tout ? « La socialisation passe entre autres par l’État social », dit l’autrice, mais quelles sont ces autres choses ? Or, les alternatives aux solutions étatistes terminent systématiquement dans les zones d’ombre du texte. Les « archipels de résistance au capitalisme » qu’évoquent Alain Damasio et Hervé Kempf [1] sont survolés au détour d’une phrase, les Zad rapidement balayées la page suivante. Quant aux travaux de Jérôme Baschet ou aux fédérations politiques des zapatistes au Chiapas et des combattants et combattantes kurdes au Rojava, il n’est jamais question.

En somme, Le bloc arc-en-ciel conteste autant qu’il est contestable. Et c’est tant mieux. Car ces discussions stratégiques sur la conduite à tenir, loin de finir en de vaines arguties et querelles de chapelles, tracent les convergences possibles aussi bien que les lignes rouges à ne pas franchir. Une chose est sûre au terme de cet ouvrage : la décennie 2020, inaugurée par la pandémie de Covid-19, les usages autoritaires qu’en ont tirés les gouvernements et les résistances populaires à ces derniers, promet d’être aussi riche que la précédente.



Le bloc arc-en-ciel. Pour une stratégie politique radicale et inclusive, d’Aurélie Trouvé, aux éditions La Découverte, collection « Petits cahiers libres », septembre 2021, 168 p., 13 €.

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