Les zadistes de Sivens : « Rien n’est joué, pas question de perdre espoir »

Durée de lecture : 12 minutes

21 mars 2015 / Isabelle Rimbert (Reporterre)

Sivens, pas plus que les autres Zad, ce n’est pas fini. Le mouvement des Zad est un enjeu crucial de l’époque, et le courage de ceux qui s’opposent aux destructeurs du monde est exemplaire. Deux semaines après l’expulsion de la zone de Sivens, voilà ce que disent les zadistes.

- Sivens, reportage

Depuis des mois, à Sivens, zadistes et associations tentent d’alerter sur les collusions entre le pouvoir politique, l’agrobusiness et le maintien de l’ordre. Après l’homicide par la gendarmerie, en octobre dernier, d’un jeune écologiste, Rémi Fraisse, les occupants de la Zad et les opposants au projet de barrage ont subi, au quotidien, les agressions des pro-barrages organisés en véritables milices, sous l’oeil passif des "forces de l’ordre"

Expulsés de la zone à défendre puis des communes environnantes, zadistes et militants n’en ont pas pour autant disparu. C’est là une des forces des Zad. Insaisissables, elles peuvent se désagréger sans dommage, pour se recomposer dans un autre espace temps. Paroles de zadistes :

Après la décision du Conseil Général du Tarn de construire un barrage sensiblement similaire au projet initial, la lutte est loin d’être finie pour les opposants. Et la "deuxième mi-temps" pourrait reprendre avec le « Printemps de Sivens », deux jours de mobilisation populaire attendus les 25 et 26 avril.

Comment voient-ils la situation ? Comment envisagent-ils la suite ? Rencontres avec des militants, trois jours après leur expulsion de la zone à défendre.


Laurent : « Un processus a été amorcé, et ils ne pourront plus l’arrêter »

« Je suis arrivé il y a un an et demi, ce qui m’a permis de faire des aller-retours très réguliers sur la ZAD du Testet. Aujourd’hui, le système impuissant à se débarrasser de nous est allé chercher son bras armé fasciste : des personnes qui profitent des réseaux FNSEA, et dont certains sont connus comme étant de l’extrême droite.

On n’est pas surpris de les voir maintenant traîner autour des barons. Dans cette histoire, nous sommes moins une menace pour l’Etat que pour le système que protège le gouvernement, et qui inclut des gros lobbies, notamment agricoles. Là on attaque une véritable mafia qui est très bien enracinée, avec des élus un peu partout. Ils faisaient ce qu’ils voulaient jusqu’à présent, sans qu’il y ait de réelle opposition.

Pour une fois, ces lobbies n’ont pas pu agir librement, et ils n’ont sans doute pas trouvé d’autres solutions que d’appeler les milices fascisantes, qu’on a vues à l’oeuvre : des intimidations et agressions en tous genres avec parfois la complicité de la gendarmerie (on a des exemples filmés de gendarmes qui protègent des exactions de pro-barrages). Je suppose et j’espère que la majorité des agriculteurs, y compris tarnais, ne cautionnent pas ce qui s’est passé...

Et pour la lutte contre le barrage, on est toujours là, car rien n’a changé. Contrairement aux apparences, ils ne se sont pas débarrassés de la Zad, ils ne s’en débarrasseront jamais. On discute, on se concerte, et dès qu’il y aura besoin de réoccuper, on réoccupera. Nous sommes en lien avec d’autres luttes : un processus a été amorcé, et ils ne pourront plus l’arrêter. Rien n’est fini à Sivens, et nous n’avons toujours pas l’intention de laisser faire ce barrage. »


Camille : « Imaginer des infrastructures qui créent du social et de l’humain »

« Je suis resté presque six mois sur la Zad à partir de février 2014. Puis J’ai fait un break, et je suis revenu en octobre. L’idée, pour moi, ce n’était pas d’occuper la zone de façon pérenne, parce qu’elle est trop petite, et sur le long terme, notre présence aurait été trop impactante pour l’environnement. Ce qu’on veut, c’est faire en sorte que ce projet de barrage soit abandonné.

Pour nous, ça va bien au-delà car il s’agit d’une lutte contre l’incohérence écologique et contre la corruption. J’avais l’espoir que notre détermination permette aux gens d’ouvrir les yeux sur les collusions entre le pouvoir politique en place et les entreprises. Il faut vraiment que la décision soit reconsidérée, le projet repensé. Les porteurs de projet vont devoir tout reprendre depuis le début, l’enquête publique, les études et tout le reste. Je crois encore qu’il est possible que ce barrage ne voit jamais le jour, malgré les pressions de syndicats agricoles. Qui, pour certains, donnent l’impression d’être instrumentalisés.

Je considère qu’on est dans une forme de victoire puisque les buts et les méthodes employées par les politiques pour imposer leur projet ont été mises au grand jour, même si encore trop peu de gens s’en rendent compte. C’est symbolique ce qu’on fait ici : s’en prendre aux gros projets anti-démocratiques. Ce qui m’intéresse, c’est d’imaginer des infrastructures qui créent du social et de l’humain, mais pas de la croissance. »


Gaël : « Un mélange politico-magouillard invraisemblable »

« Je suis venu dans la région il y a longtemps, et revenu avec des amis au mois de septembre 2014. Je n’imaginais pas la quantité de violence qu’il y avait autour de ce projet. Il y a eu la mort de Rémi Fraisse, puis l’escalade de pressions de la part des pro-barrages, adhérents de la FDSEA, des JA ou partisans du FN, et qui viennent là pour faire de l’activisme fascisant. On est dans un mélange politico magouillard invraisemblable.

Sur le projet lui-même, on s’est aperçus que c’était une sacrée mafia qui avait mis ça en place. Je retrouve une ambiance du terroir bien patriarcale. Ce que je souhaite, c’est que la lumière soit faite sur toutes les personnes qui ont commis des exactions à Sivens, et qu’on arrive à ouvrir un peu cette république et cette soi-disant démocratie à des voix qui sont loin d’être majoritaires.

Et que l’on commence enfin à respecter nos ressources premières que sont l’eau, la terre et l’air. Il faut mettre la pression pour que justice soit faite. Justice à tous les niveaux : social, environnemental, humain et politique. Mon but est de continuer à lutter : on est en vie, on a des convictions, et notre combat est légitime !

Ou alors il faudra que l’Etat trouve un moyen d’éradiquer tous les "djihadistes verts", tous les gens qui pensent que l’écologie est une chose incontournable pour que la planète ait une chance de survivre. »


Nadine et Pierre Lacoste : « Un gros gâchis humain et environnemental »

Pierre et Nadine habitent à proximité immédiate de la Zad. Pierre est éleveur.

Pierre : « Tout ça est un gros gâchis humain et environnemental depuis le début : on veut faire un lac là où il n’en faut pas, avec de l’argent public, dans un projet inutile d’un autre siècle.

Et la semaine passée, on a vu, avec les pro-barrages, les rouages d’un système soutenu par des gens dont certains ne savaient même pas ce qu’ils défendaient, mais qui sont capables de tout. »

Nadine : « La FDSEA et les JA ont fait des actions complètement illégales : intimidations, agressions, violences, ont empêché les gens de sortir de chez eux, de circuler sur le routes, ils ont fait des contrôles au faciès, des contrôles d’identité. Le tout en présence de gendarmes qui ne faisaient strictement rien, sur ordre. Aujourd’hui, nous en sommes exactement au même point qu’avant la mort de Remi Fraisse. Avec les tensions en plus. »

Pierre : « Avant de voter quoi que ce soit, il aurait au moins fallu répertorier les agriculteurs qui ont réellement ces besoins en eau, savoir combien d’hectares ils veulent irriguer et pourquoi. Actuellement, c’est le grand flou. En réalité, ce barrage répond aux besoins d’une vingtaine d’exploitants et il ne serait d’aucune utilité pour ceux qui sont le long de la vallée.

Pour moi, la solution était de créer de retenues colinaires en rapport avec des besoins réels. En tant qu’éleveur, je défends une vision respectueuse de l’agriculture, de l’environnement, de l’humain, et j’aimerais que l’argent public soit mieux utilisé. Je veux pouvoir nourrir mes vaches avec du foin et de l’herbe sans avoir recours au maïs et aux compléments comme le soja. Ce projet, c’est aussi le risque de voir arriver dans la vallée la culture intensive du maïs semence. »

Nadine : « La suite de la lutte ? Pour nous rien n’a changé : pas de barrage à Sivens ! »


Rezée : « Rien n’est joué, pas question de perdre espoir »

« J’étais sur zone lors de l’expulsion. On ne s’attendait pas que ça puisse se passer comme ça. Bien sûr, on savait qu’il y avait beaucoup d’entraide et de liens entre les pro-barrages et la gendarmerie, mais là, ça a dépassé absolument toutes les limites. On a eu droit à des menaces de mort, et j’ai entendu de très nombreux récits d’agressions.

Nous, on ne lâchera rien, c’est certain. Mais j’espère surtout que ça va réveiller des gens. Ce qui se passe ici est totalement fou : on se croirait en 1940, on n’a même plus le droit de circuler en ville sans être traqués par deux camions de gendarmerie, même quand on se promène à trois ou quatre. Ce qui m’a le plus marquée cette semaine, c’est le mensonge des gendarmes avec un grand sang-froid. Ils osent dire que non, ils ne font rien d’illégal. La réalité, c’est qu’ils ont brûlé nos affaires et nos pièces d’identité pour nous reprocher ensuite de ne pas les avoir. Ils ont cassé tout ce qu’on pouvait avoir sur la Zad pour dire ensuite qu’on est sales, désordonnés…

Mais cette lutte m’a aussi montré que je ne suis pas seule à voir les choses telles qu’elles le sont réellement, ça fait du bien ! Ça me conforte dans mon engagement, et dans l’idée qu’il y a encore beaucoup à faire. Au final, toute ce qu’on a vécu pendant des mois a permis de montrer et de faire grandir notre détermination. Avec la solidarité, on peut arriver à changer les choses. Rien n’est joué, et il n’est pas question de perdre espoir. Pour la suite, il faut commencer par se reposer un peu après ce qu’on a vécu. Et continuer la lutte de plus belle. »


Hélios : « Continuer à faire de vraies rencontres »

« Je me suis installé sur la Zad le 25 octobre. La rencontre avec les agriculteurs ? A travers le prisme médiatique, on peut avoir l’impression que c’est un échec total. Le message véhiculé souvent, c’est : les zadistes-gauchistes-anarco-terroristes versus les agriculteurs. La réalité est différente : certains d’entre eux, syndiqués ou non, nous soutiennent. Peut-être les prémices d’un succès futur pour une rencontre avec des personnes qui, a priori, ne sont pas de notre côté. Certains ont pris la mesure de la situation sur le terrain, savent que ce projet est absurde pour de nombreuses raisons et que notre mouvement d’opposition est légitime.

Dans la presse, on lit que l’appareil de maintien de l’ordre est une machine puissante et bien organisée, qui a expulsé une trentaine de Zadistes à bout de souffle. Ma version, c’est qu’on fait peur à l’Etat, au vu de l’arsenal déployé. Car sous de nombreux aspects, le droit nous a donné raison. Les idées que nous défendons sont très fortes, notamment au niveau de la démocratie directe contre la démocratie représentative, et de l’autonomie contre une organisation généralisée de la dépendance.

Il y a eu ces dernières semaines un climat anxiogène dangereux. Nous ne voulons pas de nouveaux incidents, donc ce qui a été envisagé collectivement, c’est de passer provisoirement la lutte sous une autre forme, moins visible, en sous-marin, mais tout aussi déterminée, avec des actions ciblées.

Surtout, on est dans un mouvement d’enracinement, beaucoup de gens nous ont soutenu car ils ont compris le sens de cette lutte. Il faut maintenant qu’on leur rende ce soutien, qu’on aille dans les fermes, qu’on aille les aider, aller sur les marchés, discuter avec les tarnaises et les tarnais et continuer à faire de vraies rencontres. »


Pétov, opposant de la première heure : « Une mi-temps après un match nul »

« Manifestement, on est à une mi-temps de cet affrontement, et j’ai l’impression qu’on a fait un peu match nul. Tout est encore possible : le pire, comme le meilleur. Enfin, pas vraiment le meilleur puisqu’une partie de la forêt a déjà été détruite par le début des travaux. Il est clair que le Conseil Général n’a pas renoncé à transformer la vallée de Sivens en un sinistre lac, même s’il est de quelques mètres inférieur au projet initial. Donc, pour nous, le danger reste strictement le même, mais je pense qu’on a gagné du temps et que la mi-temps va durer… longtemps.

On verra avec la nouvelle assemblée départementale, si les élections changent la donne, si l’affaire de Sivens joue un rôle, si Carsenac et ses complices vont être désavoués par les électeurs. J’en doute un peu, mais on peut toujours rêver !

Nous, on se prépare à empêcher le redémarrage des travaux, et à garder cette zone intacte. Ce qui est sûr, c’est que depuis le début, on ne sait pas sur quel pied danser avec nos adversaires : il y a toujours un flou extraordinaire sur cette affaire. Le vote du Conseil général le prouve, ils veulent absolument faire ce barrage, malgré la mort de Rémi Fraisse, malgré notre résistance déterminée, malgré l’avis défavorable du Conseil National de Protection de la Nature, et d’associations écolo, malgré toutes les voix qui s’élèvent. Ils s’entêtent, nous aussi.

D’ores et déjà, nous sommes en train d’organiser un week-end les 25 et 26 avril, "le printemps de Sivens". Ces deux jours auront pour but d’appeler à la vigilance et à la mobilisation, afin de marteler encore et toujours notre opposition au nouveau projet de barrage. »


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Lire aussi : Sivens : la Zad est expulsée, l’histoire n’est pas finie

Source et photos : Isabelle Rimbert pour Reporterre

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