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PortraitForêts

Lulu du Morvan, l’infatigable défenseuse des forêts est décédée

Lucienne Haese dans la forêt du Morvan, en décembre 2022.

Lulu du Morvan, infatigable défenseuse des forêts, est décédée dans la nuit du 9 au 10 mars. Elle qui a marqué des générations de militants, le corps toujours en action, nous rappelait que la forêt est un spectacle vivant, et qu’elle nous rend heureux et libres.

Même les plus grands arbres tombent. Lulu du Morvan, notre infatigable défenseuse des forêts, est décédée dans la nuit du 9 au 10 mars, à 84 ans. Elle avait la vigueur et la détermination patiente du grand chêne auquel elle aimait s’agripper, dans la forêt qu’elle avait sauvée d’une coupe rase, sur les hauteurs d’Autun, en Saône-et-Loire. Sa mort laisse un grand vide, elle qui a marqué des générations d’amoureux des bois et de militantes et militants. Elle fait partie de ces pionnières auxquelles on se raccroche et dont les combats nous inspirent et nous orientent. Elle est l’une des premières à avoir politisé notre attention aux bois et à avoir alerté sur les dangers de l’industrialisation des forêts, à une époque où nous étions nombreuses et nombreux à détourner le regard.

Elle a longtemps prêché seule et avec pugnacité, une gouaille et un franc-parler détonnant. Rencontrer Lulu — Lucienne Haese de son vrai nom —, c’était découvrir un exemple de cette ténacité dont peuvent faire preuve les écologistes. C’était découvrir, en actes, une sensibilité à vif, prête à tout pour défendre la vie autour d’elle. Les hiérarchies sociales, les petits barons, les politiques n’avaient qu’à bien se tenir. Cette femme issue d’une classe populaire n’avait pas peur. Elle était ancrée. Elle puisait sa force dans ce vivant qui partout se défend. Avec une simplicité débordante, une soif et une joie qui ne pouvaient être que communicatives.

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Lulu, c’était l’écoféminisme incarnée, la sensibilité faite politique. Le corps toujours en action. C’était la puissance des « résistances affectives ». Elle affrontait les ministres, sans sourciller, et tous ces hommes encravatés qui l’ignoraient. Elle, l’écolo, l’amoureuse des oiseaux, qui ne savait pas que tout se vend, s’exporte ou se pèse. Elle, qui préférait écouter la brise plutôt que le son terrible des tronçonneuses. Elle, qui trouvait le souffle de son existence dans le simple fait de marcher dans les bois.

Lulu disait : « Arrête-toi, écoute, admire. Tu vois cette lumière dans les feuilles ? J’ai jamais vu une telle beauté. On dirait des diamants »

Lulu nous manque déjà. On avait besoin d’elle dans le combat pour des forêts vivantes. Elle qui avait créé le premier groupement forestier citoyen. Elle montrait que nous n’étions pas seulement de doux rêveurs, mais qu’une gestion alternative et respectueuse des forêts pouvait être mise en place, simplement et efficacement. Des centaines de personnes ont adhéré à son projet, acheté des forêts qui étaient menacées par l’industrie pour s’en occuper de manière différente — en futaie irrégulière, dans une approche sylvicole proche de la nature. Nous pouvons couper du bois tout en prenant soin du vivant. Nous pouvons jardiner la forêt comme des permaculteurs. Voilà le message qu’elle martelait aux productivistes ! Voilà les preuves apportées par toute sa vie de combat.

Lulu nous a quittés, mais tout reste aujourd’hui à faire. Le flambeau doit être repris. La bataille ne fait que commencer. Comment se fait-il que les coupes rases soient toujours autorisées en France ? Elles sont interdites en Suisse depuis 1902, depuis 1948 en Slovénie ! Les conséquences environnementales de ces coupes n’ont cessé d’être détaillées, même dans un rapport commandé par Christophe Béchu, alors à la tête du ministère de l’Environnement. Lui-même s’était déplacé dans la forêt du Morvan pour rencontrer notre amie. Avec ses mocassins et ses cheveux gominés, il avait dit quelques belles paroles et puis était reparti à toute berzingue, dans sa vie de béton. Rien n’avait changé.

Mais la scène avait le mérite de révéler les deux mondes qui se font face. Le langage cuit et prémâché du ministre d’un côté et, en face, la parole brute, enracinée et vibrante de Lulu. En elle parlait quelque chose de profond et de précieux. Une voix qui nous sort de nous-mêmes, qui porte attention à tout ce qui palpite autour de nous. Toutes ces présences qui sont là. Ces oiseaux qui piaillent dans le vent. Ce chevreuil qui aboie dans la nuit. Lulu était entourée, et pas que par nous, ses alliés humains. Elle avait avec elle toute cette cohorte des habitants de la forêt. Elle comptait sur eux, comme on pouvait compter sur elle.

Quel que soit l’arbre dans lequel tu es perchée, un grand merci. Nous essayerons d’être à la hauteur

Lulu est une précurseuse. Elle dessine le chemin. Plus qu’elle ne le défriche. Elle trace un sentier à même le maquis, une sente de bêtes, que nous devons, nous aussi, arpenter. Pour rester les pieds sur Terre. Tenir debout dans l’adversité et savoir d’où l’on vient. Elle avait une phrase qu’elle aimait répéter quand je la voyais, elle disait :

-  « Attends, avec tes questions. Arrête-toi, écoute, admire.
-  Tu vois cette lumière dans les feuilles ? J’ai jamais vu une telle beauté. On dirait des diamants. »

Lulu nous rappelait que la forêt est un spectacle vivant, et qu’elle nous rend heureux et libres. Qu’on ne peut pas séparer la lutte de la contemplation, et que le cri écologiste est un cri d’amour.

Où que tu sois, et quel que soit l’arbre dans lequel tu es perchée, un grand merci. Nous essayerons d’être à la hauteur.

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