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Édito — Libertés

Manifestons pour défendre les libertés publiques

Samedi 28 novembre, une large coordination d’acteurs opposés à la proposition de loi dite de « Sécurité globale » appellent à une « marche des libertés » à Paris et dans plusieurs villes. Cette manifestation s’inscrit dans le contexte d’une semaine tendue entre le gouvernement, les forces de l’ordre et les défenseurs de la liberté d’expression. Reporterre a décidé de se joindre à cet appel.

C’est une mobilisation historique. Une convergence inédite entre sociétés, collectifs et associations de journalistes et de réalisateurs, confédérations syndicales, organisations de défense de droits humains, collectifs de luttes contre les violences policières, quartiers populaires. Tous ensemble travaillent au sein de la coordination « StopLoiSécuritéGlobale » pour faire reculer le gouvernement sur ce projet qui porte atteinte à la liberté d’informer. Une loi qui a été votée par 388 députés, caricaturés par les dessinateurs de la Revue Dessinée.

Après la mobilisation réussie de samedi 21 novembre, les représentants de la coordination ont été reçus dès le lundi 23 novembre par Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur. Mais ils ont quitté les lieux avant la fin de la réunion, amers. « Il nous a assommés avec des discours hors sol. Il cède aux pressions des syndicats de police qui veulent museler la presse. Car ce n’est pas qu’une affaire corporatiste mais celle de tous les citoyens, de tous ceux qui publient », a déclaré Taha Bouhafs, journaliste à Là-bas si j’y suis.

Le même soir, à quelques kilomètres de la place Beauvau, des centaines d’exilés étaient brutalisés et expulsés de la place de la République avant d’être pourchassés dans Paris. Présents pour couvrir l’évènement, le journaliste de Brut, Rémy Buisine, a été violemment frappé au sol. Son confrère Nicolas Mayart, travaillant pour Le Media TV, a été menacé de mort. Leticia Fuentes, journaliste pour chaîne espagnole la Sexta TV a également été violentée. « Ce moment d’une violence inouïe apparaît comme un précipité des dérives du pouvoir, tant les ingrédients liberticides réunis sautent aux yeux », a écrit Mediapart le lendemain.

L’interdiction de la manifestation parisienne déclenche les foudres de la coordination

Mercredi, le préfet de police de Paris, Didier Lallement, a décidé d’interdire la seconde manifestation prévue par la coordination samedi 28 novembre, entre République et Bastille. « Seules les participations organisées de manière statique sont susceptibles d’éviter le brassage des populations et donc de prévenir la propagation du virus, ou du moins la ralentir fortement, si elles sont organisées dans des espaces extérieurs suffisamment importants pour que la distanciation de 1 mètre minimale entre deux personnes puisse être facilement respectée », précise-t-il, citant les recommandations de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France. Le préfet insiste aussi sur les menaces terroristes, estimant qu’un rassemblement statique sur la place de la République permettrait mieux de « garantir la protection des personnes contre les risques d’attentat ».

Une décision qui a scandalisé la coordination. Dans une lettre ouverte envoyée au préfet, ils expliquent qu’ils marcheront quand même « pour défendre cette liberté. Parce que l’Histoire nous regarde. Parce que le monde nous regarde. Et que nous avons décidé de porter cette responsabilité ». Ils annoncent également renoncer à la rencontre avec le Premier ministre, Jean Castex, initialement prévue le jeudi 26 novembre. « Votre interdiction ne le permet plus. Nous aurions souhaité un dialogue républicain. En interdisant cette liberté, vous nous avez privés de ce dialogue auquel nous souhaitions nous prêter. »

Un autre débat a agité les membres de la coordination : celui de la place de Reporters sans frontières. Son secrétaire général, Christophe Deloire, avait été écarté de la première réunion avec Gérald Darmanin avant de jouer des coudes pour être présent à la rencontre avec Jean Castex. Entre-temps, la coordination a boycotté cette réunion et Christophe Deloire s’y est rendu seul, avec quatre syndicats d’éditeurs.

Une situation dénoncée par les journalistes Taha Bouhafs et Gaspard Glanz, accusant RSF de s’immiscer dans les négociations pour apparaître comme le sauveur de la profession, alors que l’ONG est restée silencieuse ces derniers mois sur les violences contre la presse, encartée ou non. À la suite de leurs accusations, RSF a décidé de porter plainte contre les deux journalistes.

D’où vient une telle animosité ? Comme l’explique Arrêt sur images, RSF est accusée d’avoir laissé entendre que l’article 24 ne posait pas de problèmes, avant de se faire marche arrière quelques jours plus tard. Mais l’antagonisme est bien plus ancien. « Les reporters de terrain ont été ulcérés de ne pas voir RSF derrière eux pendant les manifestations contre la loi Travail ou plus récemment celles des Gilets jaunes », résume Taha Bouhafs dans Arrêt sur images. « Tout ça remonte à plusieurs années. Il y a un an, par exemple, j’ai contacté RSF quand j’ai reçu une grenade de désencerclement dans les jambes, je n’ai jamais eu de réponse. Alors, les voir se greffer à la coordination des journalistes, c’est pas possible », renchérit Gaspard Glanz.

 « Opération de communication et de diversion »

« RSF a du retard à l’allumage là-dessus. Ces reporters renouent avec le sel de la profession, d’avant les écoles de journalisme, où le métier s’apprenait par la pratique. J’ai prévenu RSF depuis des mois qu’il y avait une fracture, ils n’en ont manifestement pas tenu compte », constate David Dufresne dans Libération.

En sortant de sa rencontre avec Jean Castex, Christophe Deloire, qui n’a pas obtenu la suppression de l’article 24, s’est félicité de la création d’une commission indépendante pour statuer sur cet article. Las, cette commission aura fait long feu. Face à l’opposition du président de l’Assemblée Richard Ferrand ainsi que du président du Sénat Gérard Larcher, l’exécutif a été obligé de renoncer. « La réécriture d’une disposition législative (...) ne saurait relever que du Parlement », a déclaré Matignon.

L’attitude de Christophe Deloire a été vivement critiquée au sein de la coordination. Dans un communiqué de presse, elle s’est réjouie de ne pas avoir participé « à cette opération de communication et de diversion » et réitère sa revendication du retrait de l’article 24 de la proposition de loi, ainsi que les articles 21 et 22 et le nouveau schéma national du maintien de l’ordre (SNMO), qui « visent à empêcher de documenter les violences policières et cherchent à entraver le travail des journalistes, des réalisateurs et de tout citoyen dans la manifestation de la vérité ».

Elle a déposé un référé-liberté contre l’interdiction de la « marche des libertés » entre les places de la République et de la Bastille ce samedi 28 novembre à Paris. Le tribunal administratif de Paris leur a donné raison autorisant la marche.

Au final, des rassemblements sont prévus dans une presque une centaine de villes en France ainsi qu’à Berlin et à La Haye. À Paris, de nombreuses personnalités politiques et médiatiques sont attendues place de la République à partir de 14h.

Reporterre se joint à cet appel et ses journalistes seront présents samedi dans le cortège parisien.

« Nous ne resterons pas silencieux·ses ni assis·es, nous ne laisserons pas la France devenir une démocratie illibérale sans réagir », prévient la coordination.

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